Dans les années 60, lorsque l'on pénétrait dans l'église, sur votre droite, tout près du bénitier, il y avait ce que l'on appelait "le banc des pauvres". Forcément, les garnements dont j'étais s'y dissipaient durant l'office. Sauf le jour où l'on annonça que la messe étaient à la mémoire de ma mère. 

Les fonts baptismaux où je fus odoyé n'étaient pas d'origine. Les vrais gisaient dans la cour d'une ferme de Carville-la-Folletière. Allez savoir comment. De même l'autel roman primitif avait-il disparu ainsi que les enduits intérieurs. Souvenir du temps où la maison de Dieu était une grange.

A gauche était le confessionnal. Je me souviens de ces séances où, à tour de rôle, nous débitions nos turpitudes à l'abbé Coupel. Il fallait se creuser la tête pour dresser la liste de nos mauvaises actions. Celles que nous inventions pour justifier le déplacement. Bénignes. Et puis celles que nous gardions pour nous. Les vraies. Inavouables. Aujourd'hui, comme il y a prescription, vous dire que j'ai dérobé un rouleau de réglisse quand Madame Bidaux avait le dos tourné me soulagera le cœur. Arrivé votre tour, la dureté du prie-Dieu surprenait vos genoux. Silence. Le rideau s'ouvrait subitement et l'on devinait une tête de curé d'Ars derrière le treillage de bois. Un murmure relançait l'interrogatoire et, d'une voix basse et ferme, l'abbé Coupel prononçait enfin la sentence. "Répète après moi..." Vous anonniez avec lui une ou deux prières. Puis, debout, face à l'autel, vous alliez réciter un nombre de Notre Père et de Je vous salue Marie proportionnel à la gravité des vos péchés. Bien sûr, on bredouillait l'air. Pas les paroles. Il fallait simplement calculer le temps correspondant à la condamnation. 

Je ne comprenais pas grand-chose des mystères de la religion. Durant la messe, mon regard se perdait dans la voûte en bois, avec ses quatre grandes poutres traversières ornées de poinçons sculptés. J'aimais beaucoup les tons bleus du chemin de croix...

Bien plus tard, en août 1998, dans une église du centre de la France, j'ai eu la surprise de découvrir exactement les même toiles. Les mêmes !..

C'était à Castelnau-Pegayrolles. 

Un atelier les avaient donc peintes en série alors que je les croyais uniques. Retrouver là, en Occitanie, les images de mon enfance normande m'a profondément ému. J'ai glissé un mot sous la porte de l'historien local pour lui signaler ce jumelage. Entre Sauveterre de Rouergue et La Canourge, n'hésitez pas à pousser la porte de l'église de Castelnau, le village en vaut la peine...
En 2010, le hasard m'a poussé cette fois dans l'église Saint-Saturnin de Coussac-Bonneval, dans la Haute-Vienne. Et là encore, le même chemin de croix.


La sainte des autotamponneuses

La statuaire qui peuplait Saint-André nous était familière. C'étaient nos œuvres d'art. Notre musée. Près de la porte d'entrée, au-dessus du confessionnal, vous accueillait une représentation en plâtre de sainte Madeleine. On la retrouvait aussi sur un vitrail aux pieds du Christ. 

Celle-là, elle nous était franchement sympathique. C'est sous son vocable qu'était placée la fête foraine. Les manèges, les auto-taponneuses, c'était elle! Je ne sais quand Madeleine détrôna dans cette fonction le vrai patron de Yainville. Car autrefois, la fête du village, c'était la Saint André. On la fête toujours le 22 juillet. Et s'il pleut à la Sainte-Madeleine, il pleuvra durant six semaines!


Au-dessus du banc des pauvres était un saint Jean de pierre, raide comme la justice dans ses écailles de peinture. En fait, l'inscription sur son socle était fausse. A l'origine, cette statue de la fin du XIIIe était celle du Christ bénissant avec son calice.

Plus loin à mi-chemin de l'allée, dans une niche, vous aviez sur votre gauche une vierge à l'enfant, en plâtre, peinte dans le style Napoléon III. En face était saint Roch. Lui aussi, c'était écrit dessus. Mais en réalité, j'ai appris plus tard qu'il s'agissait de saint Jacques le Majeur. Saint Roch, par chez nous, on l'invoquait contre la peste, les maux de genoux, les écrouelles, les mauvaises plaies. Quelque part, au-dessus de nos têtes, rayonnait un Christ en croix, datant, paraît-il, de 1811.

Les archives sont très confuses à cet égard mais il existait jadis un autel de sainte Marie en l'église d'Yainville. On y avait fondé une chapelle qui s'appelait chapelle de Gelleville, du nom d'un fief situé dans la paroisse de Bosbénard-Cresey. Là, un certain Jean Poisson était titulaire de la chapelle.


Le saint patron d'Yainville

Dans le chœur, à gauche de l'évangile, la statue de saint André, en pierre polychrome, avec sa croix en bois, occupe la place d'honneur. Elle date du XVIe. André était l'un des douze apôtres, martyr au premier siècle.

Qui est le patron d'Yainville? André, né à Bethsaïde en Galilée, exerçait avec son frère Pierre le métier de pêcheur. Il s'attacha d'abord à saint Jean-Baptiste puis fut le premier disciple choisi par Jésus. Quand le Christ revient de Jérusalem, il voit André et Pierre pêchant dans le lac. Il les fait alors pêcheurs d'hommes. Après la mort de Jésus, André prêche l'évangile en Grèce, en Asie... Et fut crucifié à Patras, en Achaïe. L'Église a toujours manifesté une forte dévotion à saint André. Au Moyen Âge, de la Grèce à la Russie en passant par l'Écosse, la Bourgogne il est le saint patron de foule de contrées. En France, l'expansion de son culte s'accompagne d'une iconographie considérable.  

La fête de saint André, célébrée le 30 novembre, est apparue au IVe siècle. Elle fut longtemps marquée à Yainville. Précédée d'une vigile et suivie d'une octave, elle revêtait une grande importance. Le 9 mai, on commémorait aussi la translation de sa dépouille, en 357, à Constantinople. Saint André était également invoqué dans diverses formules liturgiques. D'origine grecque, Andreas signifiant homme fort, vaillant, le prénom André s'est diffusé dans l'antiquité tardive grâce à l'apôtre. S'il fut cependant peu prisé par les Chrétiens, André fut un prénom très porté à Yainville. Ma mère s'appelait Andréa, André est mon troisième prénom et mon petit-fils se prénomme Andréas. La tradition est perpétuée.

Le héros des biscottes Clément

A droite est l'évêque saint Martin avec sa crosse. Saint Martin! Quand nous étions gamins, nous croquions des biscottes Clément. Sur un côté du paquet, il y avait une image représentant Martin, à cheval, glaive en main, coupant en deux son manteau rouge de soldat romain pour en vêtir un pauvre. Après ce geste, cet enfant de la noblesse aux parents païens fut appelé par Dieu, connut le martyr et mourut évêque de Tours, affublé de mille miracles. C'est à ses pieds que des générations de Yainvillais se sont fait baptiser. Fêté le 11 novembre, Martin est l'un des saints les plus populaires depuis les années 400. En Seine-Maritime, 161 églises, onze villages lui sont dédiés. Il était invoqué pour tout dans le pays de Caux: le carreau, la patte d'oie, la stérilité. C'est le protecteur des chevaux, des ouvriers du cuir et des chandeliers. Le mal de saint Martin, c'est aussi cette propension a bessailler plus que de raison. "A la saint Martin, l'hiver est en chemin. Finis ton grain, bois le vin. Et laisse l'eau au moulin..." J'ai suivi le conseil à la lettre.

L'abbé Coupel


   


Photos: Jean-Claude QUEVILLY.



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