Par Laurent Quevilly

S'il fallait jumeler Yainville avec une cité d'outre-Manche, New-Haven s'imposerait: elles ont la même église ! La ressemblance est si frappante qu'elle a toujours intrigué les antiquaires. Autopsie d'une énigme...


 


 

"Mais, voici l'église de New-Haven !" En 1856, Mark Antony Lower, savant antiquaire anglais de Lewes (Sussex), étant venu à Rouen, afin de rédiger dans sa langue natale un guide pour le touriste anglo-saxon dans la capitale de la Normandie ( 1), fut conduit par ses hôtes à la  «trois fois renommée abbaye de Jumièges. »

Avant d'y arriver il mit pied à terre à Yainville, afin d'en examiner la petite église romane. Il fut fort étonné de trouver à ce temple rustique la plus exacte ressemblance, avec l'église de Newhaven, située de l'autre côté du détroit dans le comté de Sussex, en face même de Dieppe."Comme allant de soi, j'en ai fait une esquisse. Puis ayant ensuite fait un croquis de celle de New-Haven sous le même angle, j'ai pu noter les extraordinaires points de ressemblance. La même bande d'encorbellement sous le toit, le même soutènement d'étage, la même double-fenêtre de clocher sur chaque face de la tour, la même abside semi-circulaire avec la même petite fenêtre orientale..." Le savant s'interroge : même époque ? Même architecte ?

 Armé de ces deux croquis, Lower provoqua tout exprès à Newhaven la réunion trimestrielle de la Société archéologique de Sussex. A l'une des séances, il présenta les dessins des deux églises sœurs, comme il les nommait lui-même. La Société s'empressa d'aller reconnaître l'exactitude de l'artiste, car elle avait sous les yeux l'église de Newhaven. La ressemblance des deux oratoires anglo-normands parut si frappante à l'assemblée, que M. Blencowe, qui la présidait, s'écria tout aussitôt : « Mais, Messieurs, nos opérations ne sont pas limitées à ce seul comté. Pourquoi ne traverserions-nous pas la mer pour aller comparer église avec église, port avec port, cité avec cité ? »

Vingt-cinq Anglais débarquent !


  A la fin de juin 1857, une société de vingt-cinq Anglais, tous archéologues et membres de la Société archéologique de Sussex, débarquent en Normandie et visitent Dieppe, Rouen, La Bouille, Bernay, Lisieux, Caen et Bayeux.  Le 4 juillet 1857, lle Vrighton Herald  explique quelle fut la cause accidentelle de ce pèlerinage archéologique: l'église d'Yainville! Ce dont se félicite la commission départementale des Antiquités de la Seine-Inférieure dans sa séance du 16 juillet 1857 en souhaitant que ces excursions britanniques se renouvèlent chaque année. 

"Cette église est entièrement semblable à New-Haven, en Sussex!" confirme l'abbé qui Cochet. Et d'ajouter que, s'il raconte ce fait avec quelque complaisance, c'est qu'il n'a pas oublié tous les efforts tentés en 1844 par la Commission des Antiquités "pour conserver au pays la charmante église d'Yainville, menacée alors d'une ruine imminente par la fabrique de Jumiéges (2) . La Commission se rappellera sans doute avec plaisir la mission confiée par elle à MM. Rondeaux et De la Quérière, et le touchant récit que ces deux membres lui firent de leur visite à Yainville, visite et mission auxquelles l'église doit son salut, car, de ce moment, M. le baron Dupont-Delporte, Préfet de la Seine-Inférieure, défendit à la fabrique de Jumièges de vendre ou de démolir ce monument, et, en 1845, M.J. Rondeaux, étant député obtint par ses démarches et son crédit, l'érection de cette église en succursale, ce qui la met en sûreté pour toujours. "

 
«Deux gravures sur cuivre, représentant l'une l'église de Newhaven, l'autre celle d'Yainville, se trouvent dans le volume de  1857 de la collection des Mémoires de la Société archéologique de Sussex. J'ajoute que le Progrès du Calvados a rendu compte de l'excursion en Normandie des vingt-cinq archéologues de Sussex, dans trois articles que j'ai réunis pour les annexer au présent procès-verbal. »

 

 En Normandie, on s'est depuis étonné de cette curieuse similitude. "Ce qui a valu à cette église l'attention des antiquaires et les honneurs d'une splendide gravure, écrivent en 1878 Bunel et Tougard, c'est que, par une singularité bien remarquable, elle ressemble parfaitement à l'église de New-Haven, Angleterre. Le dessin qu'on a fait de cette dernière rend la comparaison non moins facile que saisissante." Quelques années plus tôt, l'abbé Cochet exprimait déjà le même étonnement.

  Inspiré par tous ces cris de stupéfaction, mon grand-oncle, Pierre Chéron, rédiga dans les années 1950 un long poème pour nous expliquer que l'église Saint-André et celle de New-Haven furent construites effectivement sur un même modèle, à la même époque, par la fille du seigneur de Claquevent, histoire de lui rappeler Yainville sur ses nouvelles terres gagnées Outre-Manche avec le Conquérant. "Depuis, concluait-il, notre église à sa sœur en Angleterre." 

Belle histoire. Mais aucun fondement. Il n'y eut jamais de seigneur de Claquevent. Si l'église de Yainville fut restaurée au XIe siècle, vers 1030, celle de New-Haven fut bâtie 90 ans plus tard. 

C'est en 1120, exactement, que fut posée la première pierre. La ville s'appelait alors Meeching. Il en fut ainsi jusqu'à ce que la rivière de l'Ouse finisse par dessiner le port que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de New-Haven. Et comme elle fut bâtie sur une élévation, l'église reçut tout naturellement le patronage de saint Michel. Que cette église fut d'inspiration normande ne fait aucun doute. Et comme l'architecture de Yainville est déjà singulière chez nous, la ressemblance est effectivement troublante. Lowers l'avait remarqué. Aujourd'hui, les paroissiens de New-Haven semblent l'ignorer...

 La forme si peu commune de l'église de New-Haven faisait dire aux marins irlandais en escale qu'elle naviguait "cul en tête !" Son premier vicaire connu est Robert, en 1253. 

Ses successeurs, Peter de Fylvel, Roger de Corby, John de Walham appartenaient tous au prieuré de Saint-Pancras, situé à Lewes. Plus tard, le bénéfice de la charge passa à la couronne avant de revenir dans les mains du Révérend Southwood, recteur de 1856 à 1859. Depuis Robert jusqu'à nos jours, quelque 80 ecclésiastiques ont servi la sosie de Yainville. Mais elle a subi des transformations dues aux bienfaiteurs du sanctuaire.

Au XVIIIe siècle, la population de New-Haven ne cesse de croître et il faut agrandir. La logique aurait voulu que l'on s'attaque à cette fameuse tour aux murs bien épais. Le chœur forme alors un compartiment beaucoup plus étroit que le reste de l'église. Mais c'est à la nef que l'on s'attaqua. Là où se trouve la chaire, centre d'intérêt de l'office. Alors on élargit en 1795 vers le nord, puis vers l'ouest en 1810, enfin vers le sud en 1854. La seule modification apportée à l'église primitive sera, en 1825, l'adjonction à la tour d'une sacristie semblable à celle de Yainville aménagée vers la même époque : 1845.


New-Haven Yainville

 

En 1961, les parasites rongeant la charpente, on dû fermer l'église un an. Le temps de revoir la décoration intérieure. En 1984, on a investi l'équivalent de 30.000F d'alors dans la réfection de la tour. Celle-ci renferme une cloche datée de 1737 et un carillon de dix cloches offert en 1929. Saint Michel possède aussi un orgue Bates de 1854. Le portail du cimetière date de 1952. Massif, en harmonie avec l'architecture de l'église, il constitue un mémorial à la famille Norman. Un clin d'œil de l'histoire...

Que dire justement de l'histoire de notre sœur jumelle ? Il y a là un mémorial à Thomas Tipper, brasseur de renom, mort en 1785. En 1800, le Brazen fait naufrage au large de New-Haven. 104 marins périrent noyés et un seul en réchappa. 75 d'entre eux furent enterrés près de l'église et un obélisque rappelle le drame. Quand en 1938, on construisit à New-Haven, Connecticut cette fois, l'église de Saint-Thomas, ont préleva une pierre sur celle de Saint-Michel qui fut placée dans le mur situé près du grand autel. Ainsi y a-t-il un peu de Yainville aux États-Unis...

Laurent QUEVILLY.

NOTES


 1) Ce guide a paru chez Ernest Bourdin en 1857. C’est une petite brochure de 35p. in-18, intitulée « The Stanger at Rouen, A guide for Englishmen, by Mark Antony Lower.

(2) Voir le tome un des procès-verbaux de la commission départementale des Antiquités de la Seine-Inférieure, pp 337, 339,  343, 351, 352. 

SOURCES


Sources New-Haven: Communication de A. Stedonan, recteur de New-Haven à Laurent Quevilly, 28 février 1990.
MA Lowers, Sussex arcœlogical collections, Vol. 9, pp 89-95, London, John Russel Smith, 1857 (merci pour l'aide aux confrères français de la BBC qui m'en ont fait photocopie).

Sources Yainville: Bulletins de la commission départementale des Antiquités de la Seine-Inférieure, Abbés Cochet, Bunel et Tougard.

Les Cauchois et leurs croyances, Jean Duterroir.
Le Horsain, abbé Alexandre.
Simples notes sur Le Trait, Jean-Pierre Derouard.
Charles Antoine de Beaurepaire: de Pavilly à Jumièges.
Joseph Daoust, Jumièges, la paroisse de jadis.
Iconographie: Site de la ville de Caen, Gilbert Fromager, Jean-Claude Quevilly, Michel Thiollent, Laurent Quevilly...

 


Des pans entiers de cet article ont été reproduits par le Courrier cauchois sans aucune demande préalable et nos demandes d'explications sont restées sans réponse.
Depuis, l'hebdomadaire nous a sollicité pour un article sur Guitry tout en s'excusant d'avoir eu le couper-coller trop facile. Mieux, il s'est proposé de consacrer un article à la parution de notre livre sur le baron de Vastey. La promesse n'a jamais été tenue...