Par Laurent Quevilly

S'il fallait jumeler Yainville avec une cité d'outre-Manche, Newhaven s'imposerait : elles ont la même église ! La ressemblance est si frappante qu'elle a toujours intrigué les antiquaires. Autopsie d'une énigme...

En 1856, Mark Antony Lower, antiquaire de la ville de Lewes, est à Rouen. Il est venu du Sussex pour y rédiger un guide destiné aux touristes anglo-saxons dans la capitale normande (1). Un beau jour, ses hôtes le conduisent à ce qu'il appellera « la trois fois renommée abbaye de Jumièges. » Monument incontournable. Seulement, c'est un édifice plus modeste qui va d'abord retenir toute son attention...

« Mais, voici l'église de Newhaven ! » Chemin faisant, Lower met soudain pied à terre à Yainville. Quoi, ne dirait-on pas St Michael's church cette petite église qu'il connaît si bien, de l'autre côté d'un détroit, là-bas, dans le comté de Sussex...

Mark Anthony Lower, by John Edgar Williams (c.1821–1891) Lewes Castle and Museum 

« Comme allant de soi, racontera-t-il bientôt, j'en ai fait une esquisse. Puis ayant ensuite fait un croquis de celle de Newhaven sous le même angle, j'ai pu noter les extraordinaires points de ressemblance. La même bande d'encorbellement sous le toit, le même soutènement d'étage, la même double-fenêtre de clocher sur chaque face de la tour, la même abside semi-circulaire avec la même petite fenêtre orientale... » Alors, le savant s'interroge : même époque ? Même architecte ?



 

  Armé de ces deux croquis, taraudé par cette similitude, Lower obtient que la réunion trimestrielle de la Société archéologique du Sussex se tienne à Newhaven. Lors d'une séance entièrement consacrée au sujet, il exhibe les dessins des "deux églises jumelles ", comme il les nomme. Intriguée, l'honorable assemblée va vérifier de visu l'exactitude des propos de Lower. Devant le temple de Newhaven, la ressemblance des deux oratoires anglo-normands ne fait plus aucun doute. Si bien que M. Blencowe, président de la société, s'exclame : « Allons Messieurs, nos opérations ne sont pas limitées à ce seul comté. Pourquoi ne traverserions-nous pas la mer pour aller comparer église avec église, port avec port, cité avec cité ? »

Vingt-cinq Anglais débarquent !

 


Fin juin 1857. Vingt-cinq membres de la Société archéologique du Sussex débarquent en Normandie. Ils visitent Dieppe, Rouen, La Bouille, Bernay, Lisieux, Caen, Bayeux....  Le 4 juillet 1857, le Vrighton Herald révèle quelle fut l'origine accidentelle de ce pèlerinage archéologique : l'église d'Yainville ! Ce dont se félicite la commission départementale des Antiquités de la Seine-Inférieure dans sa séance du 16 juillet 1857. Que ces excursions britanniques se renouvèlent chaque année, souhaitent ardemment les érudits Normands.

« Cette église est entièrement semblable à Newhaven, en Sussex ! » confirme l'abbé Cochet. Et d'ajouter que, s'il relate ce fait avec quelque complaisance, c'est qu'il n'a pas oublié tous les efforts tentés en 1844 par la Commission des Antiquités « pour conserver au pays la charmante église d'Yainville, menacée alors d'une ruine imminente par la fabrique de Jumiéges (2). La Commission se rappellera sans doute avec plaisir la mission confiée par elle à MM. Rondeaux et De la Quérière, et le touchant récit que ces deux membres lui firent de leur visite à Yainville, visite et mission auxquelles l'église doit son salut, car, de ce moment, M. le baron Dupont-Delporte, Préfet de la Seine-Inférieure, défendit à la fabrique de Jumièges de vendre ou de démolir ce monument, et, en 1845, M.J. Rondeaux, étant député obtint par ses démarches et son crédit, l'érection de cette église en succursale, ce qui la met en sûreté pour toujours. 

 «Deux gravures sur cuivre, représentant l'une l'église de Newhaven, l'autre celle d'Yainville, se trouvent dans le volume de  1857 de la collection des Mémoires de la Société archéologique de Sussex. J'ajoute que le Progrès du Calvados a rendu compte de l'excursion en Normandie des vingt-cinq archéologues de Sussex, dans trois articles que j'ai réunis pour les annexer au présent procès-verbal. »

  En Normandie, on s'est depuis étonné de cette curieuse similitude. "Ce qui a valu à cette église l'attention des antiquaires et les honneurs d'une splendide gravure, écrivent en 1878 Bunel et Tougard, c'est que, par une singularité bien remarquable, elle ressemble parfaitement à l'église de Newhaven, Angleterre. Le dessin qu'on a fait de cette dernière rend la comparaison non moins facile que saisissante." 

  Inspiré par tous ces cris de stupéfaction, mon grand-oncle, Pierre Chéron, rédiga dans les années 1950 un long poème. A l'entendre, la légende assure que l'église de Newhaven fut effectivement construite sur les plans de celle d'Yainville. Ses constructeurs en étaient les seigneurs de Claquevent, partis vivre Outre-Manche après la Conquête de 1066. « Depuis, concluait Pierre, notre église à sa sœur en Angleterre.» Belle histoire. Mais sans aucun fondement. Il n'y eut jamais de seigneur de Claquevent. Si l'église de Yainville fut restaurée vers 1030 sur les bases d'un ancien oratoire, celle de Newhaven fut bâtie 90 ans plus tard. 

 Cul en tête

C'est en 1120, exactement, que fut posée la première pierre. La ville s'appelait alors Meeching. Il en fut ainsi jusqu'à ce que la rivière de l'Ouse finisse par dessiner le port que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de Newhaven. Et comme elle fut bâtie sur une élévation, l'église reçut tout naturellement le patronage de saint Michel. Que cette église fut d'inspiration normande ne fait aucun doute. Et comme l'architecture de Yainville est déjà singulière chez nous, la ressemblance est effectivement troublante. Elle est signalée chez nous. Elle l'est aussi Outre-Manche.

 La forme si peu commune de l'église de Newhaven faisait dire aux marins irlandais en escale qu'elle naviguait "cul en tête !" Son premier vicaire connu est Robert, en 1253. 

Ses successeurs, Peter de Fylvel, Roger de Corby, John de Walham appartenaient tous au prieuré de Saint-Pancras, situé à Lewes. Plus tard, le bénéfice de la charge passa à la couronne avant de revenir dans les mains du Révérend Southwood, recteur de 1856 à 1859. Depuis Robert jusqu'à nos jours, quelque 80 ecclésiastiques ont servi la sosie de Yainville. Mais elle a subi des transformations dues aux bienfaiteurs du sanctuaire.

Sa nef est élargie !

Au XVIIIe siècle, la population de Newhaven ne cesse de croître et il faut agrandir. La logique aurait voulu que l'on s'attaque à cette fameuse tour aux murs bien épais. Le chœur forme alors un compartiment beaucoup plus étroit que le reste de l'église. Mais c'est finalement la nef, là où se trouve la chaire, centre d'intérêt de l'office, qui fit l'objet de transformations. Elle fut élargie en 1795 vers le nord, puis vers l'ouest en 1810, enfin vers le sud en 1854. La seule modification apportée à l'église primitive sera, en 1825, l'adjonction à la tour d'une sacristie semblable à celle de Yainville aménagée vers la même époque : 1845.


Newhaven Yainville

 

En 1961, les parasites rongeant la charpente, on dû fermer l'église un an. Le temps de revoir la décoration intérieure. En 1984, on a investi l'équivalent de 30.000 F d'alors dans la réfection de la tour. Celle-ci renferme une cloche datée de 1737 et un carillon de dix cloches offert en 1929. Saint Michel possède aussi un orgue Bates de 1854. Le portail du cimetière date de 1952. Massif, en harmonie avec l'architecture de l'église, il constitue un mémorial à la famille Norman. Un clin d'œil de l'histoire...

Que dire justement de l'histoire de notre sœur jumelle ? Il y a là un mémorial à Thomas Tipper, brasseur de renom, mort en 1785. En 1800, le Brazen fit naufrage au large de Newhaven. 104 marins périrent noyés et un seul en réchappa. 75 d'entre eux furent enterrés près de l'église et un obélisque rappelle le drame. Quand en 1938, on construisit à Newhaven, Connecticut cette fois, l'église de Saint-Thomas, ont préleva une pierre sur celle de Saint-Michel qui fut placée dans le mur situé près du grand autel. Ainsi y a-t-il un peu de Yainville aux États-Unis...

Laurent QUEVILLY.


NOTES


 1) Ce guide a paru chez Ernest Bourdin en 1857. C’est une petite brochure de 35p. in-18, intitulée The Stanger at Rouen, A guide for Englishmen, by Mark Antony Lower.

(2) Voir le tome un des procès-verbaux de la commission départementale des Antiquités de la Seine-Inférieure, pp 337, 339,  343, 351, 352. 

SOURCES


Sources Newhaven: Communication de A. Stedonan, recteur de Newhaven à Laurent Quevilly, 28 février 1990.
MA Lowers, Sussex arcœlogical collections, Vol. 9, pp 89-95, London, John Russel Smith, 1857 (merci pour l'aide aux confrères français de la BBC qui m'en ont fait photocopie).

Sources Yainville: Bulletins de la commission départementale des Antiquités de la Seine-Inférieure, Abbés Cochet, Bunel et Tougard.

Les Cauchois et leurs croyances, Jean Duterroir.
Le Horsain, abbé Alexandre.
Simples notes sur Le Trait, Jean-Pierre Derouard.
Charles Antoine de Beaurepaire: de Pavilly à Jumièges.
Joseph Daoust, Jumièges, la paroisse de jadis.
Iconographie: Site de la ville de Caen, Gilbert Fromager, Jean-Claude Quevilly, Michel Thiollent, Laurent Quevilly...

 



Des pans entiers de cet article ont été reproduits par le Courrier cauchois sans aucune mention d'origine et nos demandes d'explications sont restées sans réponse.
Depuis, l'hebdomadaire nous a sollicité pour un article sur Guitry à Yainville. Alors que nous lui signalions ses méthodes, il s'en est excusé en nous proposant même de promouvoir la sortie de notre livre sur le baron de Vastey. La promesse n'a jamais été tenue...