Par
Laurent Quevilly-MainberteDans mes souvenirs, l'église de Yainville est indissociable de l'abbé Coupel. Et l'abbé Coupel indissociable de l'image du curé de campagne. C'était une gueule. Une belle tête de curé respirant la bonté. C'était aussi un caractère bien trempé.
R. Eude/AD76
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R. Eude/AD76 |
Son frère Gustave Coupel, mourut au presbytère de Jumièges en mars 1939. Il avait 42 ans et exerçait le métier de manœuvre. Mais la Seconde guerre arrivait et l'abbé fut mobilisé. En juin 40, il est de passage avec d’autres soldats dans la ville d’Evreux bombardée par les Allemands et gagnée par un gigantesque incendie, l'exode, le pillage. Actionnant en compagnie de M. Vigny une auto-pompe abandonnée près des Galeries, le curé de Jumièges est remarqué par sa détermination à combattre le sinistre. Hélas, une semaine durant, Evreux sera la proie des flammes. Rendu à la vie civile, pardons, ecclésiastique, l'abbé Coupel avait en 1942 un certain Jean Agnès pour bedeau. Qui un jour oublia de redescendre du plafond de l'église son curé qui repeignait la voute à l'aide d'une nacelle. C'est l'une des anecdotes savoureuses que nous conte Paul Bonmartel.

Au
début de son sacerdose, l'abbé Eugène
Thillard,
curé d'Yville, venait butiner la paroisse du Mesnil. En
janvier
1948, l'abbé Coupel ne desservait encore que
Jumièges et
Yainville lorsqu'illança un mensuel, Notre clocher. Sa
devise : Aimez-vous les uns les autres. Il créara aussi un
joural au sein d'un club appelé le Loup Vert.

Les
10 et 12 juin 1954 se tient le congrès du XIIIe centenaire
de
l'abbaye de Jumièges. Nombre de conférences se
déroulent à l'hôtel de ville de Rouen
et une grande
exposition se tient au musée des Beaux-Arts mais
l'abbé
Coupel, on s'en doute, n'est pas étranger à
l'événement puisque tout se termine par une grand
messe
dans les ruines.
Mais l'abbé a aidé aussi l'un
des
conférenciers, Eustache Remnant, en recherchant dans ses
trois
paroisses des gens qui auraient pu avoit entendu leurs aïeux
parler
de la destruction de l'abbaye et plus particulièrement de
son
cloitre. Il ne trouvera que M. Forcher, qui travaillait à
l'abbaye en 53, et dont le grand-père, un certain
Boucachard,
était né à
Jumièges vers 1842.
Celui-ci racontait qu'avant la canalisation de la Seine, l'eau venait
lécher la porterie tandis que des anneaux servaient
à
amarrer les bateaux au mur d'enceinte... Ces embarcations à
faible tirant d'eau servaient à transporter à
partir du
village des cargaisons destinées aux plus gros navires
mouillant
à Port-Jumièges.

Pour Gilbert Fromager, Martine Burgot et Gisèle Vestu ont identifié ici les acteurs de La passion de Jésus. Lucienne Deconhout tient le rôt du Christ, Jacquelin Guignard du Caïf, Odile Lafosse celui de Judas. Les figurants sont Suzanne Merre, Marie et Louise Vezier, Hélène Chambry, Thérèse Hébert, Huguette Fromager, Henriette Duparc, Paulette Cadinot, Simone Agnès, Simone Crevel, Marthie Petit, Edith Deconihout.
Le
13 février 1961, l'abbé Coupel alla
bénir le
charbonnier Yainville,
lancé pour la Worms aux chantiers du
Trait. Marraine, Mlle Becker, de la maison Worms, brisa la bouteille de
champagne sur la coque. Ce jour-là, le maire, Gaston
Passrel,
remit
à
l'équipage une toile de Cramoysan représentant
l'église Saint-André. Il y avait encore
là MM.
Labbé. président des ACSM, Lamoureux, directeur
des
chantiers du Trait, Hippolyte Worms, administrateur de la
société ; le président
André Marie ; M.
Brétéché, conseiller
général et
maire du Trait...
A deux ans, je n'étais toujours pas baptisé. L'abbé Coupel s'était saisi de la communion de mon frère aîné pour me faire passer le même jour aux fonts baptismaux, sous l'œil de saint Martin. J'en garde confusément une image, liée à une grande frayeur. Ne m'avait-on point dit que j'allais être plongé, la tête sous l'eau, dans le bénitier ! J'échappais à ce supplice. Mais je crois bien que lorsque le prêtre me fit ses simagrées sur le front, j'ai crié d'épouvante tandis qu'il couvrait ma voix : "Ego te baptiso in nomine patris et filii et spiritus sancti..."

On sent l'enthousiasme ! Le jour de mon baptème avec mes parrains, Rémy Constans, époux de Thérèse Mainberte et Henriette Quevilly, mariée à Anatole Bessin.
Telle
fut ma première conversation avec l'abbé Coupel.
Me voilà enfin chrétien Plus tard, mon
père tardant à m'envoyer au
catéchisme, ce fut ma tante Hjoerdis qui,
d'autorité, m'y conduisit par la main. J'en avais tellement
manifesté le désir, histoire d'y retrouver les
copains. Cela se passait le jeudi matin, derrière la maison
Beyère, dans une baraque en bois mise à
disposition par un
paroissien zélé. Mmes Guignette et Vian
secondaient le pasteur dans son apostolat.
Nous prenions place sur des bancs de bois tandis que le
prêtre s'asseyait sur une table boiteuse et nous faisait
face. Cette position mettait à découvert des
jambes graciles et blanches comme un lavabo. Leur pilosité,
les grosses chaussettes noires baillant sur les croquenots nous
secouaient de fous rires. L'abbé Coupel s'exprimait
à grands renforts de postillons en ponctuant chacune de ses
phrases par "mes z'éfants". Ce que nous
traduisions, forcément, par "mes
éléphants". Le Notre
Père et le Je vous salue Marie rentraient
relativement bien. Quoique le fruit de vos entrailles était
pour moi une orange. En revanche, le Je crois en Dieu
m'était totalement rebelle. Comparativement à la
Communale, cette prière était au Pater
Noster ce que le Chant du départ
était à la Marseillaise.
Imbuvable! Quant à l'acte de contrition...

Un
voyage à Lourdes en 1955 organisé par
l'abbé Coupel. Plusieurs Yainvillais sont du nombre...
L'abbé
Coupel venait encore à la maison à l'approche de
Noël, pour le denier du culte. Il n'arrivait jamais les mains
vides et m'offrait de vieux numéros de la presse catholique
pour enfants, genre
Cœurs vaillants. Assis
dans l'escalier, comme à l'accoutumée, je
plongeais immédiatement dans cette lecture
édifiante tandis que mon père conversait un
moment avec l'abbé. Avant de verser son éccot. Et
un dernier pour la route. J'aimais beaucoup les visites du
curé. Il incarnait tous les mystères de
Jumièges qui me fascinaient déjà. Dans
un placard de la cuisine, près d'un livre de chants, il y
avait un vieux recueil sur l'abbaye et ses légendes. J'y
jetais parfois un œil avant qu'il ne soit
détrôné par l'apparition de Salut les Copain.
Une année, pour les communions, le prêtre voulut étoffer l'équipe des enfants de chœur. Je me portais immédiatement volontaire. Après ce rôle purement figuratif, je suppliais l'abbé de continuer mon sacerdoce, tant cette nouvelle fonction rompait la monotonie des offices. Chaque dimanche, après que mon père eût mille peine à me chasser de mon lit, nous étions ainsi une demi-douzaine à attendre notre pasteur devant la sacristie.

L'abbé Coupel ici dans son chef-lieu suivi par une banooère de confrérie (D.R.)
Pénétrer par cette porte latérale dans
l'église était pour moi un privilège.
L'entrée des artistes. C'est qu'il y avait quelque chose de
théâtral à endosser notre aube, passer
la petite croix de bois et serrer la corde blanche qui nous tenait de
ceinture. Certes, la tenue n'avait pas la prestance de la soutanelle
rouge et de la cotta des clergeots du pays de Caux. Mais quand
même, ça faisait communiant avant l'heure. Pendant
ce temps, l'abbé Coupel ouvrait un des tiroirs de l'armoire
horizontale puis se paraît de sa chasuble avant de baiser
l'étole et se la passer autour du cou. On eut dit un preux
chevalier s'apprêtant à partir en croisade contre
l'impiété. Nous étions ses pages. Je
ne sais plus qui du bedeau ou du curé préparait
le vin de messe que l'on porterait tout à l'heure dans son
calice voilé. Nous y avons goûté en
cachette. De la pure piquette ! Il fallait préparer aussi
les
burettes, les charbons chimiques de l'encensoir, les hosties. Sans
oublier le grand livre de messe. Je suis resté souvent
accoudé devant ses grandes lettres rouges et noires. De lui
je tiens l'amour des vieux grimoires. Après tout ce travail
d'équipe dont je trahis sûrement le rite, nous
faisions enfin notre entrée solennelle.
Génuflexion dans un équilibre instable. Deux
servants attitrés restaient encadrer l'officiant. Les autres
se répartissaient sur les petits bancs semi-circulaires qui
longeaient le chœur.
Le vieux sacristain, lui, s'asseyait sur "sa" chaise dépaillée, près de la corde à cloche dont il était un virtuose. Nul autre que lui ne savait donner du mou à la corde pour lancer le tintamarre avec une régularité d'horloge. En attendant son heure, adossé au mur de la tour, il demeurait invisible des fidèles. Sauf au moment de la quête. Il remontait lentement la nef, secondé par une dame du pain béni. A chaque obole, il sifflait entre ses dernières dents sa façon de dire merci : "sssssi ! .. sssssi ! .." Son plateau plein, il déversait avec fracas le butin dans une pochette de tissu qu'il allait précieusement mettre à l'abri. On se demandait bien où!
Charles Coupel, dans les
années 60,
déservait les trois paroisses de la
presqu'île. Il avait donc à dire dire
trois messes, le dimanche matin. A Yainville, il nous arrivait
à 11h au volant de sa vieille 4CV
noir corbeau. Oui, comme sa soutane et ses gros godillots. Soutane qui se
prenait souvent dans la portière. Parfois, au
sortir de la messe, cet engin du diable refusait obstinément
de reprendre la route. Quelque chenapan avait encore fait pipi dans le
réservoir. Alors, j'aidais à pousser. En vain. "J'irai
voir ton père tout à l'heure".
J'allais
jusqu'à la maison en me réjouissant de la venue
du curé. Et il arrivait d'un pas alerte pour implorer de mon
père, mécréant notoire mais mécanicien de génie, le miracle que lui refusait le
ciel. Autant ma défunte mère était,
paraît-il d'une grande piété, autant
mon père se contrefoutait des "grenouilles de
bénitiers". Pourtant, une estime réciproque liait
les deux hommes.
Un personnage aussi, le
bedeau. C'était le garde-champêtre, le
père Dufay. Moustaches en chanvre, bottes en caoutchouc. Les
jours de cérémonie, ce natif de Pont-Audemer
jouait du tambour. Victor Dufay
était sourd comme un pot. Le 11 novembre, devant le monument
dressé à l'entrée de
l'église, les écoliers chantaient la
Marseillaise. Gaston Passerel, le maire, égrenait d'une voix
chevrotante la liste des disparus. "Quereeeel Alfreeeed!.."
A chaque nom, le père Duffet répondait "Morauchandonneur
! Beyeeeer Alexandre! Moauchandonneur ! Eeeeernst Henri! Mochandonneur
! Lefeeeeebre Joseph! Mchandneur!...." J'ai mis des
années à traduire. Le père Dufay! A
Yainville, quand un marmouset se montrait insupportable, on lui
lançait : "Attends voir un peu, le père
La Pouque va venir te chercher !" Eh bien, longtemps, j'ai
cru que celui qui enlevait les bézots dans son sac
à malices n'était autre que le père
Duffet. Il correspondait parfaitement à son signalement.
Mais là, vu de près, il était bien
inoffensif, le père La Pouque, à somnoler sur sa
chaise en attendant l'ite missa est.
Dimanche après dimanche, nous passions là une heure délicieuse. "Corpus christi, corpus christi...", je peux dire que j'ai vu tout Yainville me défiler sous le nez en ouvrant grand la bouche et en tirant la langue. Une année, à la Noël, on m'offrit un pistolet à amorce qui devint aussitôt un accessoire indispensable. Si bien que je le glissais dans les manches de ma soutane. Un matin, durant l'office, le coup partit tout seul. Je me souviens du regard de l'abbé Coupel. Un regard qui signifiait: "On règlera ça tout à l'heure dans la sacristie..." Je ne sais à quel sens de la négociation je dois d'avoir évité le licenciement ce jour-là.
Une autre fois, l'un des deux servants acolytes qui répondaient la messe habituellement n'est pas venu. Le sort tomba sur moi pour le remplacer. Le mauvais sort, devrais-je dire. "Et pour la sonnette, c'est combien de coups?" Dix, m'avaient assuré les copains avant mon entrée en scène. En réalité, c'était trois. Enfin je crois. Les vaches ! Bien sûr, je ne savais absolument pas à quel instant précis je devais entrer en action. Je l'ai senti à la façon dont, figé dans sa position, le prêtre tourna légèrement la tête en arrière. Ma frénésie à agiter alors mes clochettes stupéfia l'église entière. Mais cela n'était rien. Quand vint le moment de transborder le gros livre, celui-ci roula sur les marches. Une catastrophe ! Un sacrilège ! Nouveau regard vengeur du curé. Nouveau pardon. Mes facétieux confrères étaient décidément impitoyables. Un jour, ils glissèrent des mouques mortes dans le calice. Au moment de la célébration, il fallait nous voir tendre le cou. L'abbé Coupel a englouti son vin d'un trait. De la même manière, nous avons surpris un jour le Père Dufay s'enfiler une sacrée rasade dans les coulisses. Le sang du Christ ! Notre Foi en a pris un coup. Le sien aussi.
Les
communiants
d'Yainville, sans doute en 1963. J'en fus exclu. Au premier rang
Patrick Devos et juste derrière Alain Pichon, Alex Cabin et
derrière lui Jean-François Perez, Martine Lerond,
Marie-Christine Tueur, Annick Decaux... Certains reconnaissent aussi
Monique Berneval, Maryline Lafosse, Chantal Gouard ou Jeanine Laillier,
Joëlle Bourgeois, Annick Vasse, mais tout cela reste
à préciser et remettre dans l'ordre.
Le
dimanche des rameaux, une
branche de buis à la main, nous allions en procession autour
de l'église et dans le cimetière.
Rater une messe sans un motif valable était impardonnable. Aussi, lorsque nous allions en vacances, nous disposions d'un carnet à faire viser par les autorités ecclésiastiques locales. Cela m'est arrivé de le faire tamponner à Cabourg. L'abbé Coupel était pour moi un grand savant doublé d'un sorcier. Il disait sa messe en latin. Dominus vobiscum... Dans le mitant de l'office, il montait en chaire par un escalier grinçant pour déverser des sentences incompréhensibles. Et une nouvelle pluie de postillons. Je sentais à ce moment-là qu'il n'était pas content après ses ouailles. Mais bon, tout le monde s'aimait bien finalement. Il terminait toujours son sermon par des informations pratiques. "Dimanche, messe basse..." Je préférais les messes chantées. Surtout quand l'harmonium désaccordé rivalisait en cacophonie avec les quelques voix de faussets.
Pour plaider ma cause, mon père est même allé aider l'abbé Coupel à démonter sa salle de théâtre, à Jumièges, la salle Brottier. Un baraquement en bois avec son studio de projection, les images pieuses collées sur le mur. Charles Coupel prenait alors sa retraite. On m'avait confié un marteau que l'on me retira vite des mains. J'avais confondu les mots démontage et démolition. Je me souviens de la collation que nous avons prises, dans la cour du presbytère, avec l'abbé et son collègue du Trait. Le litre de rouge était sur la table, le pâté, le calandos. En jouissant de plaisirs simples, ces deux ecclésiastiques me paraissaient aux anges. J'en aurais presque éprouvé une vocation. C'était un beau jour de 1963.
J'ai sous la lettre de remerciements qu'adressa Charles Coupel à mon père. Pour lui, il ne faisait aucun doute que ma mère était auprès du Bon Dieu: "Soyez sûr qu'elle vous aime cent fois plus que lorsque vous étiez ensemble, sur la terre. La vie éternelle, c'est la réalité. Notre passage ici-bas est une ombre fugitive... Ce qui nous semble souvent décevant est une grâce. J'en ai fait moi-même l'expérience..." Je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici l'écriture du saint abbé...

Communiantes yainvillaises devant le calvaire. Je n'ai ni la date, ni les noms...
Je ne fus pas le seul à "rater" ma communion. A Yainville, j'aurais pu fonder un club avec Françoise Bréard : "J'avais 11 ou 12 ans, se souvient-elle, l'abbé Coupel était allé voir mes parents pour leur dire qu'il refusait que je communie car j'avais raté une séance de catéchisme. Il est arrivé avec sa soutane noire, mon père lui a dit qu'il serait mieux dans un arbre pour faire peur aux corbeaux ! Bien sûr, je n'ai pas pu faire ma communion !"
En
64, Charles
Coupel s'était retiré à la maison des
Vieux
prêtres de Saint-Valery-en-Caux, 47, rue d'Ectot.
Ce fut le curé du Trait qui communia les enfants d'Yainville
l'année du départ de l'abbé. Celui-ci
faisait la
chasse aux chenapans qui jouaient dans les magasins en construction
près de l'église. Puis l'abbé
Luc Leblond lui succéda.
"De temps en temps,
se souvient Jean-Bernard Seille, qui fut aussi enfant de
chœur, l'abbé
Coupel qui avait la réputation de donner tout son bien
revenait voir ses anciennes ouailles." Il
est mort en 1977. A 83 ans. On l'inhuma à
Jumièges et les
anciens combattants firent apposer une plaque sur sa tombe. Il m'arrive
de m'y rendre
lorsque je reviens au pays. Et on s'engueule.
Laurent QUEVILLY.
Phioto : Laurent Quevilly
Suite : L'histoire
de
l'église![]()
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