Dans mon souvenir, l'église de Yainville est indissociable de l'abbé Coupel. Et l'abbé Coupel indissociable de l'image du curé de campagne. C'était une gueule. Anguleuse, taillée à la serpe, les joues creuses et le front sillonné de rides profondes. Une belle tête de curé respirant la bonté. C'était aussi un caractère bien trempé.

Né en 1894, Charles Coupel avait succédé à l'abbé Debris en 1938. Son prédécesseur lui avait alors légué une bonne de curé particulièrement dévouée au corps ecclésiastique. L'abbé avait à dire trois messes, le dimanche matin. Jumièges. Le Mesnil.
 Il nous arrivait à 11h au volant de sa vieille 4CV noir corbeau, comme sa soutane et ses gros godillots. Parfois, au sortir de la messe, cet engin du diable refusait obstinément de reprendre la route. Quelque chenapan avait encore fait pipi dans le réservoir. Alors, j'aidais à pousser. En vain. "J'irai voir ton père tout à l'heure". J'allais jusqu'à la maison en me réjouissant de la venue du curé. Et il arrivait d'un pas alerte pour implorer de mon père, mécanicien de génie et mécréant notoire, le miracle que lui refusait le ciel. Autant ma défunte mère était, paraît-il d'une grande piété, autant mon père se contrefoutait des "grenouilles de bénitiers". Pourtant, une estime réciproque liait les deux hommes.

Cela étant, à deux ans, je n'étais toujours pas baptisé. L'abbé Coupel s'était saisi de la communion de mon frère aîné pour me faire passer le même jour aux fonts baptismaux, sous l'œil de saint Martin. J'en garde confusément une image, liée à une grande frayeur. Ne m'avait-on point dit que j'allais être plongé, la tête sous l'eau, dans le bénitier! J'échappais à ce supplice. Mais je crois bien que lorsque le prêtre me fit ses simagrées sur le front, j'ai crié d'épouvante tandis qu'il couvrait ma voix: "Ego te baptiso in nomine patris et filii et spiritus sancti..."

Telle fut ma première conversation avec l'abbé Coupel. Me voilà enfin chrétien Plus tard, mon père tardant à m'envoyer au catéchisme, ce fut ma tante Hjoerdis qui, d'autorité, m'y conduisit par la main. J'en avais tellement manifesté le désir, histoire d'y retrouver les copains. Cela se passait le jeudi matin, derrière la maison Beyer, dans une baraque en bois mise à disposition par un paroissien zélé. Mmes Guignette et Vian secondaient le pasteur dans son apostolat.
Nous prenions place sur des bancs de bois tandis que le prêtre s'asseyait sur une table boiteuse et nous faisait face. Cette position mettait à découvert des jambes graciles et blanches comme un lavabo. Leur pilosité, les grosses chaussettes noires baillant sur les croquenots nous secouaient de fous rires. L'abbé Coupel s'exprimait à grands renforts de postillons en ponctuant chacune de ses phrases par "mes z'éfants". Ce que nous traduisions, forcément, par "mes éléphants". Le Notre Père et le Je vous salue Marie rentraient relativement bien. Quoique le fruit de vos entrailles était pour moi une orange. En revanche, le Je crois en Dieu m'était totalement rebelle. Comparativement à la Communale, cette prière était au Pater Noster ce que le Chant du départ était à la Marseillaise. Imbuvable! Quant à l'acte de contrition...

Un voyage à Lourdes en 1955 organisé par l'abbé Coupel. Plusieurs Yainvillais sont du nombre...

L'abbé Coupel venait encore à la maison à l'approche de Noël, pour le denier du culte. Il n'arrivait jamais les mains vides et m'offrait un vieux numéro de Perlin Pinpin. Assis dans l'escalier, comme à l'accoutumée, je plongeais immédiatement dans cette lecture édifiante tandis que mon père conversait un moment avec l'abbé. Avant de verser son éccot. Et un dernier pour la route. J'aimais beaucoup les visites du curé. Il incarnait tous les mystères de Jumièges qui me fascinaient déjà. Dans un placard de la cuisine, près d'un livre de chants, il y avait un vieux recueil sur l'abbaye et ses légendes. Je ne me lassais pas de le lire et le relire.

Une année, pour les communions, le prêtre voulut étoffer l'équipe des enfants de chœur. Je me portais immédiatement volontaire. Après ce rôle purement figuratif, je suppliais l'abbé de continuer mon sacerdoce, tant cette nouvelle fonction rompait la monotonie des offices. Chaque dimanche, après que mon père eût mille peine à me chasser de mon lit, nous étions ainsi une demi-douzaine à attendre notre pasteur devant la sacristie. Pénétrer par cette porte latérale dans l'église était pour moi un privilège. L'entrée des artistes. C'est qu'il y avait quelque chose de théâtral à endosser notre aube, passer la petite croix de bois et serrer la corde blanche qui nous tenait de ceinture. Certes, la tenue n'avait pas la prestance de la soutanelle rouge et de la cotta des clergeots du pays de Caux. Mais quand même, ça faisait communiant avant l'heure. Pendant ce temps, l'abbé Coupel ouvrait un des tiroirs de l'armoire horizontale puis se paraît de sa chasuble avant de baiser l'étole et se la passer autour du cou. On eut dit un preux chevalier s'apprêtant à partir en croisade contre l'impiété. Nous étions ses pages. Je ne sais plus qui du bedeau ou du curé préparait le vin de messe que l'on porterait tout à l'heure dans son calice voilé. Nous y avons goûté en cachette. De la piquette! Il fallait préparer aussi les burettes, les charbons chimiques de l'encensoir, les hosties. Sans oublier le grand livre de messe. Je suis resté souvent accoudé devant ses grandes lettres rouges et noires. De lui je tiens l'amour des vieux grimoires. Après tout ce travail d'équipe dont je trahis sûrement le rite, nous faisions enfin notre entrée solennelle. Génuflexion dans un équilibre instable. Deux servants attitrés restaient encadrer l'officiant. Les autres se répartissaient sur les petits bancs semi-circulaires qui longeaient le chœur.

Le vieux sacristain, lui, s'asseyait sur "sa" chaise dépaillée, près de la corde à cloche dont il était un virtuose. Nul autre que lui ne savait donner du mou à la corde pour lancer le tintamarre avec une régularité d'horloge. En attendant son heure, adossé au mur de la tour, il demeurait invisible des fidèles. Sauf au moment de la quête. Il remontait lentement la nef, secondé par une dame du pain béni. A chaque obole, il scandait "sssssi ! .. sssssi ! .." Une façon de dire merci. Son plateau plein, il déversait avec fracas le butin dans une pochette de tissu qu'il allait précieusement mettre à l'abri. On se demandait bien où! Un personnage aussi, le bedeau. C'était le garde-champêtre, le père Duffet. Moustaches en chanvre, bottes en caoutchouc.
Les jours de cérémonie, il jouait du tambour. Il était sourd comme un pot. Le 11 novembre, devant le monument dressé à l'entrée de l'église, les écoliers chantaient la Marseillaise. Gaston Passerel, le maire, égrenait d'une voix chevrotante la liste des disparus. "Quereeeel Alfreeeed!.." A chaque nom, le père Duffet répondait "Morauchandonneur ! Beyeeeer Alexandre! Moauchandonneur ! Eeeeernst Henri! Mochandonneur ! Lefeeeeebre Joseph! Mchandneur!...." J'ai mis des années à traduire. Le père Duffet! A Yainville, quand un marmouset se montrait insupportable, on lui lançait : "Attends voir un peu, le père La Pouque va venir te chercher !" Eh bien, longtemps, j'ai cru que celui qui enlevait les bézots dans son sac à malices n'était autre que le père Duffet. Il correspondait parfaitement à son signalement. Mais là, vu de près, il était bien inoffensif, le père La Pouque, à somnoler sur sa chaise en attendant l'ite missa est.

Dimanche après dimanche, nous passions là une heure délicieuse. "Corpus christi, corpus christi...", je peux dire que j'ai vu tout Yainville me défiler sous le nez en ouvrant grand la bouche et en tirant la langue. Une année, à la Noël, on m'offrit un pistolet à amorce qui me devint inséparable. Si bien que je le glissais dans les manches de ma soutane. Un matin, durant l'office, le coup partit tout seul. Je me souviens du regard de l'abbé Coupel. Un regard qui signifiait: "On règlera ça tout à l'heure..." Je ne sais à quel sens de la négociation je dois d'avoir évité le licenciement ce jour-là. Une autre fois, l'un des deux servants acolytes qui répondaient la messe habituellement n'est pas venu. Le sort tomba sur moi pour le remplacer. Le mauvais sort, devrais-je dire. "Et pour la sonnette, c'est combien de coups?" Dix, m'avaient assuré les copains en sacristie. En réalité, c'était trois. Les vaches. Bien sûr, je ne savais absolument pas à quel instant précis je devais entrer en action. Je l'ai senti à la façon dont, figé dans sa position, le prêtre tourna légèrement la tête en arrière. Ma frénésie à agiter alors mes clochettes stupéfia l'église entière. Mais cela n'était rien. Quand vint le moment de transborder le gros livre, celui-ci roula sur les marches. Une catastrophe! Un attentat! Nouveau regard vengeur du curé. Nouveau pardon. Mes facétieux confrères étaient décidément impitoyables. Un jour, ils glissèrent des mouques mortes dans le calice. Au moment de la célébration, il fallait nous voir tendre le cou. L'abbé Coupel a englouti son vin d'un trait. De la même manière, nous avons surpris un jour le Père Duffet s'enfiler une sacrée rasade dans les coulisses. Le sang du Christ! Notre Foi en a pris un coup. Le sien aussi.

Le dimanche des rameaux, une branche de buis à la main, nous allions en procession autour de l'église et dans le cimetière.

Rater une messe sans un motif valable était impardonnable. Aussi, lorsque nous allions en vacances, nous disposions d'un carnet à faire viser par les autorités ecclésiastiques locales. Cela m'est arrivé de le faire tamponner à Cabourg. L'abbé Coupel était pour moi un grand savant doublé d'un sorcier. Il disait sa messe en latin. Dominus vobiscum... Dans le mitant de l'office, il montait en chaire par un escalier grinçant pour déverser des sentences incompréhensibles. Et une nouvelle pluie de postillons. Je sentais à ce moment-là qu'il n'était pas content après ses ouailles. Mais bon, tout le monde s'aimait bien finalement. Il terminait toujours son sermon par des informations pratiques. "Dimanche, messe basse..." Je préférais les messes chantées. Surtout quand l'harmonium désaccordé rivalisait en cacophonie avec les quelques voix de faussets.

Mais notre curé était surtout présent à Jumièges. Là-bas, il organisait des kermesses, des rencontres de basket, des soirées théâtrales, des sorties jusqu'à Lisieux, Lourdes... De l'aut' côté de l'iau. Il a restauré lui-même l'église Saint-Valentin, fait construire une maison pour une famille déshéritée. Une figure, LA figure de la presqu'île. Moi, j'ai déserté subitement sa catéchèse pour suivre celle du lycée. L'explication est toute simple: à Barentin, une élève de sixième avaient les plus beaux yeux de la terre... On prit ombrage de mon départ de la salle Beyer. Avec ces frasques, je ne justifiais pas de quatre années régulières d'instruction aux mystères de la Foi. Si bien que la communion me fut refusée. "Mon fils ne va tout de même pas attendre l'année prochaine, il fera 1,80m!" Papa eut beau parlementer auprès de l'archevêché de Rouen. Lui! Mais non. Le vicaire Delacroix, le bien nommé, demeura intraitable.
Mon père est même allé aider l'abbé Coupel à démolir sa salle de théâtre, à Jumièges, la salle Brottier. Un baraquement en bois avec son studio de projection, les images pieuses collées sur le mur. Charles Coupel prenait alors sa retraite. On m'avait confié un marteau que l'on me retira vite des mains. Je me souviens de la collation que nous avons prises, dans la cour du presbytère, avec l'abbé et son collègue du Trait. Le litre de rouge était sur la table, le pâté, le calandos. En jouissant de plaisirs simples, ces deux ecclésiastiques me paraissaient aux anges. J'en aurais presque éprouvé une vocation. C'était un beau jour de 1964.
J'ai sous les yeux une lettre de Charles Coupel. Pour lui, il ne faisait aucun doute que ma mère était auprès du Bon Dieu: "Soyez sûr qu'elle vous aime cent fois plus que lorsque vous étiez ensemble, sur la terre. La vie éternelle, c'est la réalité. Notre passage ici-bas est une ombre fugitive... Ce qui nous semble souvent décevant est une grâce. J'en ai fait moi-même l'expérience..."
Charles Coupel s'est retiré à la maison des vieux prêtres de Saint-Valéry-en-Caux. L'abbé Luc Leblond lui succéda. "De temps en temps, se souvient Jean-Bernard Seille qui fut enfant de chœur, l'abbé Coupel, qui avait la réputation de donner tout son bien, venait revoir ses anciennes ouailles." Il est mort en 1977. A 82 ans. Je vais parfois sur sa tombe, à Jumièges...

L'histoire de l'église






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