Dans mes souvenirs, l'église de Yainville est indissociable de l'abbé Coupel. Et l'abbé Coupel indissociable de l'image du curé de campagne. C'était une gueule. Anguleuse, taillée à la serpe, les joues creuses et le front sillonné de rides profondes. Une belle tête de curé respirant la bonté. C'était aussi un caractère bien trempé.

Né en 1894 à Avranches, Charles-André Coupel fut ordonné prêtre à Rouen, le samedi 12 juillet 1924 parmi 19 ordonnants. On le retrouve vicaire de Déville-lès-Rouen puis curé de Hodeng-Hodenger en 1930. En 1934, le voilà nommé prêtre auxiliaire à Saint-Vincent de Rouen où, en mars 1937, ont lieu les funérailles de son père, André. L'abbé Coupel fut nommé à Jumièges en 1938 et sa promotion fut annoncée par la presse diocésaine le 16 juillet. Il succédait à l'abbé Debris, décédé en janvier. Son prédécesseur lui avait alors légué une bonne de curé particulièrement dévouée au corps ecclésiastique. Une cérémonie eut lieu le dimanche 31 juillet pour son installation.



R. Eude/AD76


Un cortège descendit du presbytère, se recueillit devant le monument aux morts puis ce fut la remise des clef devant la porte de Saint-Valentin. 



R. Eude/AD76
Son frère Gustave Coupel, mourut au presbytère de Jumièges en mars 1939. Mais la Seconde guerre arrivait et l'abbé fut mobilisé. En juin 40, il est de passage avec d’autres soldats dans la ville d’Evreux bombardée par les Allemands et gagnée par un gigantesque incendie, l'exode, le pillage. Actionnant en compagnie de M. Vigny une auto-pompe abandonnée près des Galeries, le curé de Jumièges est remarqué par sa détermination à combattre le sinistre. Hélas, une semaine durant, Evreux sera la proie des flammes. Rendu à la vie civile, pardons, ecclésiastique, l'abbé Coupel avait en 1942 un certain Jean Agnès pour bedeau. Qui un jour oublia de redescendre du plafond de l'église son curé qui repeignait la voute à l'aide d'une nacelle. C'est l'une des anecdotes savoureuses que nous conte Paul Bonmartel. 

Au début de son sacerdose, l'abbé Eugène Thillard, curé d'Yville, venait butiner la paroisse du Mesnil. En janvier 1948, l'abbé Coupel ne desservait encore que Jumièges et Yainville lorsqu'illança un mensuel, Notre clocher. Sa devise : Aimez-vous les uns les autres. Il créara aussi un joural au sein d'un club appelé le Loup Vert. 

Les 10 et 12 juin 1954 se tient le congrès du XIIIe centenaire de l'abbaye de Jumièges. Nombre de conférences se déroulent à l'hôtel de ville de Rouen et une grande exposition se tiennt au musée des Beaux-Arts mais l'abbé Coupel, on s'en doute, n'est pas étranger à l'événement puisque tout se termine par une grand messe dans les ruines. Mais l'abbé a aidé aussi l'un des conférenciers, Eustace Remnant, en recherchant dans ses trois paroisses des gens qui auaient pu avoit entendu leurs aïeux parler de la destruction de l'abbaye et plus particulièrement de son cloitre. Il ne trouvera que M. Forcher, qui travaillait à l'abbaye en 53, et dont le grand-père, un certain Boucachard, était né à Jumièges vers 1842. Celui-ci racontait qu'avant la canalisation de la Seine, l'eau venait lécher la porterie tandis que des anneaux servaient à amarrer les bateaux au mur d'enceinte... Ces embarcations à faible tirant d'eau servaient à transporter à partir du village des cargaisons destinées aux plus gros navires mouillant à Port-Jumièges.

Pour Gilbert Fromager, Martine Burgot et Gisèle Vestu ont identifié ici les acteurs de La passion de Jésus. Lucienne Deconijout tient le rôt du Christ, Jacquelin Guignard du Caïf, Odile Lafosse celui de Judas. Les figurants sont Suzanne Merre? Marie et Louise Vezier, Hélène Chambry, Thérèse Hébert, Huguette Fromager, Henriette Duparc, Paulette Cadinot, Simone Agnès, Simone Crevel, Marthie Petit, Edith Deconihout.

Le 13 février 1961, l'abbé Coupel alla bénir le charbonnierYainville, lancé pour la Worms aux chantiers du Trait. Ce jour-là, le maire, Gaston Passrel, remit à l'équipage une toile de Cramoysan représentant l'église Saint-André. Charles Coupel, dans les années 60, déservait les trois paroisses de la presqu'île. Il avait donc à dire dire trois messes, le dimanche matin. A Yainville, il nous arrivait à 11h au volant de sa vieille 4CV noir corbeau, comme sa soutane et ses gros godillots. Parfois, au sortir de la messe, cet engin du diable refusait obstinément de reprendre la route. Quelque chenapan avait encore fait pipi dans le réservoir. Alors, j'aidais à pousser. En vain. "J'irai voir ton père tout à l'heure". J'allais jusqu'à la maison en me réjouissant de la venue du curé. Et il arrivait d'un pas alerte pour implorer de mon père, mécanicien de génie et mécréant notoire, le miracle que lui refusait le ciel. Autant ma défunte mère était, paraît-il d'une grande piété, autant mon père se contrefoutait des "grenouilles de bénitiers". Pourtant, une estime réciproque liait les deux hommes.

Mais avant cela, à deux ans, je n'étais toujours pas baptisé. L'abbé Coupel s'était saisi de la communion de mon frère aîné pour me faire passer le même jour aux fonts baptismaux, sous l'œil de saint Martin. J'en garde confusément une image, liée à une grande frayeur. Ne m'avait-on point dit que j'allais être plongé, la tête sous l'eau, dans le bénitier ! J'échappais à ce supplice. Mais je crois bien que lorsque le prêtre me fit ses simagrées sur le front, j'ai crié d'épouvante tandis qu'il couvrait ma voix : "Ego te baptiso in nomine patris et filii et spiritus sancti..."

Les communiants yainvillais de 1953 face à l'abbé Coupel. Une autre photo, sous le même angle, figure dans notre article sur la chapelle de la foêt de Jumièges.

Telle fut ma première conversation avec l'abbé Coupel. Me voilà enfin chrétien Plus tard, mon père tardant à m'envoyer au catéchisme, ce fut ma tante Hjoerdis qui, d'autorité, m'y conduisit par la main. J'en avais tellement manifesté le désir, histoire d'y retrouver les copains. Cela se passait le jeudi matin, derrière la maison Beyer, dans une baraque en bois mise à disposition par un paroissien zélé. Mmes Guignette et Vian secondaient le pasteur dans son apostolat.
Nous prenions place sur des bancs de bois tandis que le prêtre s'asseyait sur une table boiteuse et nous faisait face. Cette position mettait à découvert des jambes graciles et blanches comme un lavabo. Leur pilosité, les grosses chaussettes noires baillant sur les croquenots nous secouaient de fous rires. L'abbé Coupel s'exprimait à grands renforts de postillons en ponctuant chacune de ses phrases par "mes z'éfants". Ce que nous traduisions, forcément, par "mes éléphants". Le Notre Père et le Je vous salue Marie rentraient relativement bien. Quoique le fruit de vos entrailles était pour moi une orange. En revanche, le Je crois en Dieu m'était totalement rebelle. Comparativement à la Communale, cette prière était au Pater Noster ce que le Chant du départ était à la Marseillaise. Imbuvable! Quant à l'acte de contrition...

Un voyage à Lourdes en 1955 organisé par l'abbé Coupel. Plusieurs Yainvillais sont du nombre...

L'abbé Coupel venait encore à la maison à l'approche de Noël, pour le denier du culte. Il n'arrivait jamais les mains vides et m'offrait de vieux numéros de la presse catholique pour enfants, genre Cœurs vaillants. Assis dans l'escalier, comme à l'accoutumée, je plongeais immédiatement dans cette lecture édifiante tandis que mon père conversait un moment avec l'abbé. Avant de verser son éccot. Et un dernier pour la route. J'aimais beaucoup les visites du curé. Il incarnait tous les mystères de Jumièges qui me fascinaient déjà. Dans un placard de la cuisine, près d'un livre de chants, il y avait un vieux recueil sur l'abbaye et ses légendes. J'y jetais parfois un œil avant qu'il ne soit détrôné par l'apparition de Salut les Copain.

Une année, pour les communions, le prêtre voulut étoffer l'équipe des enfants de chœur. Je me portais immédiatement volontaire. Après ce rôle purement figuratif, je suppliais l'abbé de continuer mon sacerdoce, tant cette nouvelle fonction rompait la monotonie des offices. Chaque dimanche, après que mon père eût mille peine à me chasser de mon lit, nous étions ainsi une demi-douzaine à attendre notre pasteur devant la sacristie. Pénétrer par cette porte latérale dans l'église était pour moi un privilège. L'entrée des artistes. C'est qu'il y avait quelque chose de théâtral à endosser notre aube, passer la petite croix de bois et serrer la corde blanche qui nous tenait de ceinture. Certes, la tenue n'avait pas la prestance de la soutanelle rouge et de la cotta des clergeots du pays de Caux. Mais quand même, ça faisait communiant avant l'heure. Pendant ce temps, l'abbé Coupel ouvrait un des tiroirs de l'armoire horizontale puis se paraît de sa chasuble avant de baiser l'étole et se la passer autour du cou. On eut dit un preux chevalier s'apprêtant à partir en croisade contre l'impiété. Nous étions ses pages. Je ne sais plus qui du bedeau ou du curé préparait le vin de messe que l'on porterait tout à l'heure dans son calice voilé. Nous y avons goûté en cachette. De la piquette! Il fallait préparer aussi les burettes, les charbons chimiques de l'encensoir, les hosties. Sans oublier le grand livre de messe. Je suis resté souvent accoudé devant ses grandes lettres rouges et noires. De lui je tiens l'amour des vieux grimoires. Après tout ce travail d'équipe dont je trahis sûrement le rite, nous faisions enfin notre entrée solennelle. Génuflexion dans un équilibre instable. Deux servants attitrés restaient encadrer l'officiant. Les autres se répartissaient sur les petits bancs semi-circulaires qui longeaient le chœur.

Le vieux sacristain, lui, s'asseyait sur "sa" chaise dépaillée, près de la corde à cloche dont il était un virtuose. Nul autre que lui ne savait donner du mou à la corde pour lancer le tintamarre avec une régularité d'horloge. En attendant son heure, adossé au mur de la tour, il demeurait invisible des fidèles. Sauf au moment de la quête. Il remontait lentement la nef, secondé par une dame du pain béni. A chaque obole, il scandait "sssssi ! .. sssssi ! .." Une façon de dire merci. Son plateau plein, il déversait avec fracas le butin dans une pochette de tissu qu'il allait précieusement mettre à l'abri. On se demandait bien où! Un personnage aussi, le bedeau. C'était le garde-champêtre, le père Duffet. Moustaches en chanvre, bottes en caoutchouc.
Les jours de cérémonie, il jouait du tambour. Il était sourd comme un pot. Le 11 novembre, devant le monument dressé à l'entrée de l'église, les écoliers chantaient la Marseillaise. Gaston Passerel, le maire, égrenait d'une voix chevrotante la liste des disparus. "Quereeeel Alfreeeed!.." A chaque nom, le père Duffet répondait "Morauchandonneur ! Beyeeeer Alexandre! Moauchandonneur ! Eeeeernst Henri! Mochandonneur ! Lefeeeeebre Joseph! Mchandneur!...." J'ai mis des années à traduire. Le père Duffet! A Yainville, quand un marmouset se montrait insupportable, on lui lançait : "Attends voir un peu, le père La Pouque va venir te chercher !" Eh bien, longtemps, j'ai cru que celui qui enlevait les bézots dans son sac à malices n'était autre que le père Duffet. Il correspondait parfaitement à son signalement. Mais là, vu de près, il était bien inoffensif, le père La Pouque, à somnoler sur sa chaise en attendant l'ite missa est.

Dimanche après dimanche, nous passions là une heure délicieuse. "Corpus christi, corpus christi...", je peux dire que j'ai vu tout Yainville me défiler sous le nez en ouvrant grand la bouche et en tirant la langue. Une année, à la Noël, on m'offrit un pistolet à amorce qui devint aussitôt un accessoire indispensable. Si bien que je le glissais dans les manches de ma soutane. Un matin, durant l'office, le coup partit tout seul. Je me souviens du regard de l'abbé Coupel. Un regard qui signifiait: "On règlera ça tout à l'heure dans la sacristie..." Je ne sais à quel sens de la négociation je dois d'avoir évité le licenciement ce jour-là. Une autre fois, l'un des deux servants acolytes qui répondaient la messe habituellement n'est pas venu. Le sort tomba sur moi pour le remplacer. Le mauvais sort, devrais-je dire. "Et pour la sonnette, c'est combien de coups?" Dix, m'avaient assuré les copains avant d'entrer en scène. En réalité, c'était trois. Enfin je crois. Les vaches ! Bien sûr, je ne savais absolument pas à quel instant précis je devais entrer en action. Je l'ai senti à la façon dont, figé dans sa position, le prêtre tourna légèrement la tête en arrière. Ma frénésie à agiter alors mes clochettes stupéfia l'église entière. Mais cela n'était rien. Quand vint le moment de transborder le gros livre, celui-ci roula sur les marches. Une catastrophe! Un attentat! Nouveau regard vengeur du curé. Nouveau pardon. Mes facétieux confrères étaient décidément impitoyables. Un jour, ils glissèrent des mouques mortes dans le calice. Au moment de la célébration, il fallait nous voir tendre le cou. L'abbé Coupel a englouti son vin d'un trait. De la même manière, nous avons surpris un jour le Père Duffet s'enfiler une sacrée rasade dans les coulisses. Le sang du Christ! Notre Foi en a pris un coup. Le sien aussi.

Le dimanche des rameaux, une branche de buis à la main, nous allions en procession autour de l'église et dans le cimetière.

Rater une messe sans un motif valable était impardonnable. Aussi, lorsque nous allions en vacances, nous disposions d'un carnet à faire viser par les autorités ecclésiastiques locales. Cela m'est arrivé de le faire tamponner à Cabourg. L'abbé Coupel était pour moi un grand savant doublé d'un sorcier. Il disait sa messe en latin. Dominus vobiscum... Dans le mitant de l'office, il montait en chaire par un escalier grinçant pour déverser des sentences incompréhensibles. Et une nouvelle pluie de postillons. Je sentais à ce moment-là qu'il n'était pas content après ses ouailles. Mais bon, tout le monde s'aimait bien finalement. Il terminait toujours son sermon par des informations pratiques. "Dimanche, messe basse..." Je préférais les messes chantées. Surtout quand l'harmonium désaccordé rivalisait en cacophonie avec les quelques voix de faussets.

Mais notre curé était surtout présent à Jumièges. Là-bas, il organisait des kermesses, des rencontres de basket, des soirées théâtrales, des sorties jusqu'à Lisieux, Lourdes... De l'aut' côté de l'iau. Il a restauré lui-même l'église Saint-Valentin, fait construire une maison pour une famille déshéritée. Une figure, LA figure de la presqu'île. Moi, j'ai déserté subitement sa catéchèse pour suivre celle du lycée. L'explication est toute simple: à Barentin, une élève de sixième prénommée Marie-France avaient les plus beaux yeux de la terre... On prit ombrage de mon départ de la salle Beyer. Avec ces frasques, je ne justifiais pas de quatre années régulières d'instruction aux mystères de la Foi. Si bien que la communion me fut refusée. "Mon fils ne va tout de même pas attendre l'année prochaine, il fera 1,80m !" Papa eut beau parlementer auprès de l'archevêché de Rouen. Lui ! Mais non. Le vicaire Delacroix, le bien nommé, demeura intraitable.

Lettre de l'abbé Coupel
Pour plaider ma cause, mon père est même allé aider l'abbé Coupel à démolir sa salle de théâtre, à Jumièges, la salle Brottier. Un baraquement en bois avec son studio de projection, les images pieuses collées sur le mur. Charles Coupel prenait alors sa retraite. On m'avait confié un marteau que l'on me retira vite des mains. Je me souviens de la collation que nous avons prises, dans la cour du presbytère, avec l'abbé et son collègue du Trait. Le litre de rouge était sur la table, le pâté, le calandos. En jouissant de plaisirs simples, ces deux ecclésiastiques me paraissaient aux anges. J'en aurais presque éprouvé une vocation. C'était un beau jour de 1964.
J'ai sous la lettre de remerciements qu'adressa Charles Coupel à mon père. Pour lui, il ne faisait aucun doute que ma mère était auprès du Bon Dieu: "Soyez sûr qu'elle vous aime cent fois plus que lorsque vous étiez ensemble, sur la terre. La vie éternelle, c'est la réalité. Notre passage ici-bas est une ombre fugitive... Ce qui nous semble souvent décevant est une grâce. J'en ai fait moi-même l'expérience..." Je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici l'écriture du saint abbé...

Je ne fus pas le seul à "rater" ma communion. A Yainville, j'aurais pu fonder un club avec Françoise Bréard : "
J'avais 11 ou 12 ans, se souvient-elle, l'abbé Coupel était allé voir mes parents pour leur dire qu'il refusait que je communie car j'avais raté une séance de catéchisme. Il est arrivé avec sa soutane noire, mon père lui a dit qu'il serait mieux dans un arbre pour faire peur aux corbeaux ! Bien sûr, je n'ai pas pu faire ma communion !"

En 64, Charles Coupel s'était retiré à la maison des Vieux prêtres de Saint-Valery-en-Caux, 47, rue d'Ectot. L'abbé Luc Leblond lui succéda. "De temps en temps, se souvient Jean-Bernard Seille, qui fut aussi enfant de chœur, l'abbé Coupel qui avait la réputation de fonner tour son bien revenait voir ses ancienns ouailles." Il est mort en 1977. A 83 ans. On l'inhuma à Jumièges et les anciens combattants firent apposer une plaque sur sa tombe. Il m'arrive de m'y rendre lorsque je reviens au pays.

Laurent QUEVILLY.

Suite : L'histoire de l'église






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