Longtemps, très longtemps, Yainville et Le Trait ne formèrent qu'une seule et même paroisse. Même si les deux territoires étaient distincts sur le plan civil. Au Trait, en l'an 1150, furent édifiées les chapelles Saint-Nicolas et de Saint-Martin. Simon, Comte d'Évreux et son épouse Mathilde étaient alors les seigneurs de ces lieux. Ils firent don de ces chapelles aux moines de l'abbaye et ces deux édifices devinrent les annexes de l'église d'Yainville. Une hiérarchie que les religieux allaient faire respecter avec un esprit sourcilleux. Les moines furent ainsi patrons de la chapelle Saint Nicolas et les seigneurs du Trait patrons de la chapelle Saint Martin. Mais celle-ci disparut du paysage assez rapidement.

Datée de 1884, cette reproduction du Christ de Linni est due aux pinceaux d'Arthur Barnouvin.

En ces temps-là, le curé de Yainville est donc flanqué d'un chapelain qui dit simplement la messe dominicale au Trait. Pour le reste, le centre de la paroisse, c'est l'église Saint André. 

Une successions de procès
Yainville, comme Jumièges et le Mesnil, échappent alors à la juridiction de l'archevêque de Rouen. L'abbé exerce sur les trois curés une autorité quasiment épiscopale. Il ne lui manque que le droit de conférer les ordres. Mais il exerce celui d'examiner le cas des prêtres appelés à servir ces paroisses. L'abbé dispose d'un tribunal et l'on ne peut faire appel de ses décisions qu'au pape ou l'archevêque. Les curés tentèrent de secouer le joug du pouvoir abbatial. Le diocèse lui disputa aussi des droits. Des procès vont émailler ainsi l'histoire de nos églises...

XIIIe siècle

Le 4 septembre 1210, le pape Innocent III confirme à l'abbaye de Jumièges la possession de l'église de Yainville, du Mesnil et de Saint-Valentin. Ces trois églises, soumises à la juridiction spirituelle de l’abbé de Jumièges sont exemptes de déport, autrement dit du droit qu’ont les évêques et les archidiacres de jouir un an des revenus d’une cure laissée vacante par le décès d’un titulaire.

 

En 1240, l’abbé Guillaume va faire obéissance à l’archevêque de Rouen. On se plaignit que son archidiacre avait entrepris la visite des trois églises de la péninsule et exigé de leurs curés un droit de procuration dont ils avaient toujours été exempts. Pierre de Colmieux soutint avec force que ces pasteurs n’avaient d’autre supérieurs que l’abbé de Jumièges , le pape ou l’archevêque en certains cas. Une sentence de septembre 1240 exempta les trois curés du droit de gîte de l’archidiacre mais Jumièges lui devrait vingt sols, Yainville 12, et le Mesnil 8 à chaque visite. Bien que l'abbé demeura le seigneur-patron de la paroisse, les curés de la péninsule furent dès lors soumis à l'autorité de l'archevêque de Rouen et l'archidiacre vint désormais procéder régulièrement à la visite canonique.

En 1251, on trouve mention de Henrico, rectore S. Andrae de Yainville.

XIVe siècle

En 1317, Jean de Melun, nouvel homme fort du Trait et sa femme Jeanne de Tancarville, disputent aux moines de Jumièges le patronage de la chapelle du Trait, annexe de l'église d'Yainville. Ils doivent se plier devant les documents fournis.

XVe siècle

En 1431, les paroissiens de Yainville, du Trait, de Sainte-Marguerite attestent que tout Traiton de naissance est baptisé à Yainville. C'est encore là qu'il reçoit les sacrements.
1434 : le curé d'Yainville est Robert de Caux

De 1462 à 1472, le curé de Yainville et du Trait est Simon Bouffart. Un chapelain, Guillaume Canevote, est à ses côtés.

14 novembre 1485. Acte de visite du vicaire général de l’archevêque en la paroisse d’Yainville duquel il résulte que les paroissiens dudit lieu reconnaissent que toutes les grosses dîmes appartiennent aux religieux de Jumièges.
XVIe siècle

Le 23 novembre 1512, l’abbaye accorde à Saint-Nicolas du Trait des fonts baptismaux et un cimetière. Les curés y font résidence. Désormais, les pouillés de l’archevêché indiquent le nom du Trait-Yainville. Renversement de tendance. A cette occasion, le comte de Laval, alors seigneur du Trait, reconnaît par écrit que cette chapelle appartient bien aux religieux de Jumièges. Il renonce donc à toute prétention sur ce lieu. Le fermier du passage y sculpte, en 1536, un curieux banc de bois.

Une confrérie

28 novembre 1513 approbation des statuts de la confrérie de Notre Dame et de Saint-André, instituée ou fondée dans l'église Saint-André de Yainville du doyenné de Saint-Georges.  30 s. On perd ensuite la trace de cette confrérie.

En 1522, Guillaume de Miremont est curé de Yainville. Il baille pour sept ans l'église de Tractus-Yanvilla à Guillaume Le Roy, prêtre de cette chapelle.

L'an 1544, le cardinal de Ferrare, abbé commendataire, abandonna aux moines les 6 livres tournois de pension annuelle qu'il percevait sur l'église de Yainville et celle du Trait.

La cure de Yainville était alors passible de redevances envers l'abbaye qui, en contrepartie, reversait une pension annuelle au curé. Quand ils payaient. Vers 1596, le bailli de Rouen condamna l'abbé a verser au curé de Yainville un arriéré de 80 livres.

L'an 1598, l'église Saint-André était une annexe de celle de Saint-Valentin, à Jumièges. A ce titre, elle était redevable envers les moines de 20 livres tournois, quatre chapons et un porc. Vicaire perpétuel de Yainville, le curé Roger Le Clerc décide ne plus rien reverser aux religieux. Le Clerc se prétend possesseur des grosses dîmes, fruits et excroissances en provenance du dîmage de la paroisse de Yainville. Il perd son procès. Mais, par décret du 3 août 1599, les moines consentent à lui verser une somme d'argent pour les dimes. Sa pension annuelle fut portée à 60 livres.

Nicolas Lecauf et Robert Le Roy sont les autres prêtres connus de ce lointain XVIe siècle.

XVIIe siècle

Parmi les curés de ce siècle: Gilles Quesnay, Pierre Lemaître...

Le 9 juillet 1647, le parlement de Rouen ordonne que Maître Michel Delarue, vicaire perpétuel de Saint-André de Yainville et de la chapelle du Trait jouisse seul et pleinement des dîmes du Trait. Les moines intentent un procès et, le 30 septembre 1649, ramènent Delarue à la portion congrue, 200 livres pas an, à charge pour ce dernier d’abandonner aux religieux tout le revenu qu’il possède en la paroisse d’Yainville et du Trait. 

Ils exigent aussi que Delarue porte le titre de curé de Yainville-Le Trait et non pas Le Trait-Yainville.

19 février 1652. Transaction par laquelle les religieux de Jumièges consentent que ledit de La Rue jouisse des grosses et menues dîmes dans l’étendue du Trait, à la réserve du trait de dîme nommé Gravenchon.

Une querelle de clocher
Mais voilà qu'en 1650, Messire Jean du Fay, comte de Maulévrier, seigneur du Trait, intente à son tour un procès aux religieux qui, nous dit la chronique, "eurent la douleur de voir attaquer leurs droits par un de leurs plus respectables voisins". Un temps, du reste, c'est le propre frère de Du Fay, Robert, qui est curé de la paroisse. Époux successivement de Catherine de Fouilleuse et de Marguerite de Chaumont, le comte revendique le droit de présentation à la chapelle Saint-Nicolas. Les moines ont pour eux toute une série de chartes signées de Guillaume Longue-Épée, Richard 1er, Richard II, Robert, Guillaume le Conquérant.
 

Toutes confirment que les églises de Yainville et du Trait comptent parmi les restitutions et donations faites à l'abbaye. D'autres documents appuient encore cela, comme nous le verrons plus loin. Les paroissiens d'Yainville et leurs trésoriers avaient aussi obtenu une sentence selon laquelle le curé de Saint-André, aussi chapelain de Saint-Nicolas, se devait de dire la messe et le service divin à Yainville les jours de Pâques, Pentecôte, Toussaint et fête du patron et d'enjoindre les paroissiens du Trait à y assister. Bref, un arrêt du parlement de Toulouse donne raison aux religieux en 1656. Mais du Fay s'entête.

Certes, il ne peut que renoncer au droit de présentation. Mais il revendique des droits honorifiques en qualité de seigneur châtelain et haut justicier du Trait. Pour cela, le hobereau se livre à un grossier subterfuge. Il prétend que la chapelle de Saint-Nicolas n'est autre que celle de Saint-Martin, alors disparue. Les documents attestent ainsi qu'il en est la patron en tant que lointain successeur du Comte d'Évreux, son fondateur. Dans ses aveux, du Fay se qualifie sans scrupule de patron honoraire de Saint-Nicolas. A la chapelle, il fait remplacer l'image de ce saint par celle de saint Martin, appose des inscriptions revendicatives, grave ses armoiries... jusque sur la queue du coq, là-haut, sur le clocher! Il fait même peindre une litre funéraire tout le long du mur, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'église. Bref, il agit comme aujourd'hui un malfrat maquillerait une voiture volée. Alertés, les religieux font dresser procès-verbal et condamner du Fay en 1661. Voici un factum de ce procès traduit du vieux français.

L'église vue par John Sell Cotman au XIXe. Proportions fantaisistes, absence de ferme-manoir...

"Il est constant au procès que lesdits religieux de Jumièges sont patrons, présentateurs, curés primitifs et décimateurs de la paroisse d'Yainville et de l'église de S. Nicolas du Trait, son secours et annexe. Cela paraît

  1. Par la charte de Richard Duc de Normandie, de l'année 1027, par laquelle il se voit que le dit Richard a donné, remis et restitué entre autres biens à ladite abbaye de Jumièges le lieu d'Yainville et du Trait, com omnibus appenditus et juribus dont lesdits religieux jouissent encore à présent.
  2. Par un acte de désistement fait en l'année 1317, par Jean de Melun, Vicomte dudit lieu et Jeanne de Tancarville, sa femme, par lequel il se voit qu'ayant formé opposition aux droits de patronage qui appartenaient auxdits religieux de Jumièges en ladite église de S. Nicolas du Trait après avoir vu leurs titres, ils se désistèrent de ladite opposition et renoncèrent auxdits droits, reconnaissant n'en avoir aucun.
  3. Par un acte notarié donné en l'année 1431 par tous les habitants de Sainte-Marguerite et autres lieux circonvoisins de ladite paroisse d'Yainville et du Trait sur quelques "differens meus" touchant ledit secours de S. Nicolas par lequel il est accepté et reconnu que les villages d'Yainville et du Trait ne sont qu'une même paroisse, s'estant toujours pratiqué que ceux qui prenaient naissance au Trait étaient baptisés à Yainville et y recevaient les sacrements, ladite église ne lui servant que de secours.
  4. Par les aveux rendus au Roy par lesdits religieux de Jumièges de tous leurs biens, seigneuries, églises et prieurés, entre lesquels la baronnie de Jumièges et les patronages de ladite paroisse d'Yainville et de Saint Nicolas du Trait son secours sont expressément dénommés et compris.

Et finalement par des présentations continuelles que lesdits religieux de Jumièges ont faites de toute ancienneté à ladite paroisse d'Yainville et de S. Nicolas son annexe lorsque ces églises sont venues à vaquer.

Au préjudice de quoi, ledit sieur Comte de Maulevrier ayant voulu usurper depuis quelques années le patronage de ladite église de Saint Nicolas du Trait qui, vraisemblablement a été construite et bâtie par lesdits religieux de Jumièges pour servir de secours à Yainville, ou du moins s'en dire le patron honoraire. Voici de quelle manière il a voulu colorer son entreprise et usurpation. Premièrement, il a attaqué les habitants dudit lieu du Trait et, sous prétexte de cette qualité de patron qu'il s'était attribuée, a voulu les obliger à de nouvelles reconnaissances, mais ayant plaidé au parlement de Toulouse, par arrêt contradictoire dudit parlement du 27 septembre 1656, défenses lui ont été faites de se dire ni qualifier patron dudit lieu du Trait".

 En 1662, Du Fay repart à la charge. Cette fois, il conteste le droit de pêche des moines dans les eaux longeant le Trait. Pour lui, ces droits s'arrêtent à Yainville, au Nouveau Monde, limite de la seigneurie de Jumièges. Les moines n'eurent aucun mal à lui exhiber des parchemins montrant que leurs droits de pêche s'étendaient même bien au-delà du Trait, à Bliquetuit. Du Fay se plia encore une fois, faisant simplement reconnaître aux moines qu'ils n'avaient nul droit sur ses terres. Ce qui était vérité de La Palisse. Finalement, les moines finirent par reconnaître des droits honorifiques à du Fay. Simplement, il devrait placer à ses frais les armes de l'abbaye en un lieu convenable. Et puis reconnaître et faire reconnaître aux Traitons que l'église principale était bien celle de Yainville.

La révolte des curés

En 1682, le curé  d'Yainville est Maître Rémy Boche. Avec ses confrères, il contesta le droit des moines, curés primitifs de la péninsule et de Duclair, à venir officier le jour de la fête patronale. Une sentence du bailli de Rouen confirma en 1687 le droit des bénédictins. On confirma aussi celui de percevoir une rente de 20 livres sur les fruits de la cure, outre les deux tiers des offrandes reçues aux fêtes de Pâques, Noël et de la Purification de la Vierge.

1684 : un plan terrier de Yainville, tracé par Pierre de La Vigne, montre bien l’église avec une croix et un arbre dans son cimetière. En face, parcelle 140, se trouve un autre cimetière dit aux Anglais. Parcelle 139 se situe le presbytère. A l’arrière de l’église : la ferme-manoir et cinq bâtiments d’exploitation.


D'après une déclaration du 14 février 1687, Jean Poisson, IIe ou IIIe du nom, donna les revenus de la chapelle N.-D. de Gédeville (Eure), à la chapelle de Saint-André d'Yainville, dont il était lui-même titulaire. 

En 1500, on notait déjà qu'un Jean Poisson, chapelain de la chapelle du Trait, seigneur en partie de Gelleville (Gedeville), abandonna les dîmes de son fief de Gelleville, pour un tiers au curé du Grand-Bosbénard et pour les deux autres tiers à l'abbaye du Bec.

XVIIIe siècle

L'église d'Yainville est le lieu de rassemblement pour les affaires de la commune. Le 26 septembre 1700, les paroissiens de Saint-André de Yainville s'assemblent au son de la cloche après la messe pour élire les collecteurs de l'année 1701. Celui de l'année présente et ses consorts désignent Me Nicolas Lefort pour maître collecteur et porte bourse et pour second Jean Yet, père, pour troisième François Brunet. Présent, Duval, prêtre de la paroisse assiste aux signatures. 

16 juillet 1708. Arrêté de compte de M Cauvin, vicaire perpétuel de la paroisse d’Yainville et du Trait pour les dîmes du Trait et pour le trait de Gravenchon

Fait divers tragique

 Le 23 mars 1717 eut lieu un fait divers à Yainville qui fit cinq morts. A 9h du soir, une maison prend feu. On retrouvera les restes calcinés de Barbe Vivien, veuve Dubois, 60 ans, Antoine Marette, 16 ans, Jeanne, 8 ans, Jean, 6 ans, Magdeleine, 3 ans. Ils furent inhumés le 25 mars.

En 1729, Jean Thierry est chapelain de l'une des portions de la chapelle Notre-Dame de Gelleville.

Au XVIIIe se succèdent à la cure du Trait-Yainville, Antoine du Hanoy, Jean-Baptiste Cauvin, Pouchin en 1738, Lecarbonnier, Herbet en 1752, Pierre-Théodore Mouchard en 1754, Le Pointeur, Le Chanoine en 1789... Revenons sur quelques événements.

Pouchin, prêtre de la paroisse en 1738, est accusé de commettre des erreurs dans son ministère. Il argue de son inexpérience. 

1742, 1746. Mémoire concernant les dîmes du Trait d’Yainville.

En 1752, le curé Etienne Herbot est en procès avec les moines. Ces derniers sont condamnés à lui consentir les grosses et menues dîmes de la paroisse, à l'exception du trait de dîme nommé Gravençon. 

En 1754, le sieur Pierre Théodore Mouchard est curé quand intervient cette transaction. Lui et ses successeurs jouiront seuls à l'avenir de toutes les dîmes du Trait mais aussi du trait de dîme de Gravenchon et du clos de Saint-Martin. Nul ne sait où se situe ce Gravenchon. En revanche, le clos Saint-Martin était à proximité du futur  hôtel du Clos Fleury. Les religieux de Jumièges, eux, "jouiront seuls de toutes les dîmes d'Yainville, mêmes des novales, des dîmes de fruits, laines et autres dîmes domestiques que le sieur curé percevoit au lieu d'Yainville; pour le dédommagement desquelles dîmes de laines, fruits et autres dîmes domestiques, les religieux, outre la compensation faite du Trait de Gravenchon à lui cédé, lui paieront annuellement et à ses successeurs une pension de cent livres aux termes de Noël et de Saint-Jean-Baptiste, à condition que le dit sieur curé et ses successeurs continueront, comme ils y sont obligés, de faire desservir, à leurs frais et sans aucune contribution de la part des religieux, les églises d'Yainville et du Trait pour la célébration du service divin et administration des sacrements, et qu'il demeurera chargé des réparations du manoir presbytéral d'Yainville, après qu'il aura été mis en état."

A Mouchart succéda Lepointeur et les procès émaillèrent encore l'histoire de la cure de Yainville-Le Trait. Jusqu'à la révolution, ces deux églises restent en effet partagées entre l'archevêque de Rouen, l'abbé de Jumièges et le collège de justice de Paris. 

Et l'église faillit disparaître !

Quand éclate la Révolution, c'est l'abbé Le Chanoine qui tient l'église de Yainville. Il perçoit de la part des religieux de Jumièges une pension annuelle n'excédant guère les 300 livres. Le clergé gémétique prêta de bonne grâce serment à la nouvelle constitution civile. Le Chanoine participa à la cérémonie qui se déroula à l'église Saint-Valentin.

A partir du 10 décembre 1792 et jusqu'en brumaire de l'an IV, autrement dit 1795, Le Chanoine tient les registres d'état civil de Yainville en qualité d'officier municipal. Il est mort octogénaire chez nous et a été inhumé à Jumièges.

Yainville, Jumièges, une seule paroisse
Privés un temps de leur paroisse, les Traitons du nouveau régime allèrent à la messe de Duclair. Les Yainvillais furent également privés de la leur lors de la réorganisation générale du culte catholique. Les ans VII et VIII, tous les mariages eurent lieu à Duclair, chef lieu de canton. Mais pour les Yainvillais, les inhumations, les messes vont désormais se célébrer à Jumièges.

Depuis 1789, les églises apparaissent comme une charge trop lourde pour les populations. Quand on ne les laisse pas tomber en ruines, on en vend pour en faire des magasins, des ateliers, des granges. Et ce fut le cas pour notre église. Voici ce que disait déjà la municipalité du presbytère en 1795 :

" La maison presbytérale est très mauvaise et menacée d'une ruine prochaine, la couverture est si mauvaise que la pluie pénétrant de toute part doit accélérer la ruine de cette maison." 

XIXe siècle

Comment fut sauvée l'église

L'église sert donc maintenant de grange et depuis la Révolution nombre d'édifices similaires menacent ruine. En supprimant une centaine de communes en Seine-Inférieure, les ordonnances de 1822 et 1823 aggravent le processus. Ici on détruit, là, on vend. De 1810 à 1830, soixante édifices ont été gommés du paysage départemental. Soixante! Babel, un livre publié peu après 1840 décrit Saint-André de Yainville dans un état lamentable, peuplée d’instruments aratoires. La fabrique de Jumièges la destine à une destruction imminente...

La tour est soutenue ici par des étais. Nous sommes dans les années 1920 puisque le monument aux morts est érigé.

Un miracle. C'est un miracle si l'église d'Yainville est toujours debout. On le doit aux dispositions testamentaires de son premier maire mais aussi à la volonté farouche des habitants contre l'avis même de leur premier magistrat. En 1851, un nouveau curé entra enfin au presbtytère.

  Le dossier complet sur cette affaire :
Les Anglais débarquent

Les communiants de 1958. Bellet, Jean-Claude Boquet, Jean-Pierre Lecanu, Michel Thiollent, Gérard Bruneau... (collection Thiollent).

 

En 1856, un archéologue anglais de passage, Mark Antony Lower, est frappé par sa similitude de l'église d'Yainville avec celle de New-Haven.

Ce qui décide 25 de ses confrères à explorer notre région. 


Il en réalise également une gravure et cette anecdote est sans cesse citée quand il s'agit de protéger l'église par de nouveaux travaux. Bref, si elle doit beaucoup à Rondeau, elle doit aussi à Lower.

Avril 1858: la société archéologique du Sussex offre à son homologue de Seine-Inférieure son volume contenant la gravure de l'église de Yainville.

On vient d'achever l'entière restauration de l'église d'Yainville, qui date du onzième siècle. C'est dans cette église qu'il y a aujourd'hui près de huit cents ans, la bénédiction fut donnée par l'archevêque de Rouen aux compagnons de Guillaume le Conquérant partant pour la conquête de l'Angleterre.
Journal des Débats, 9 decembre 1858
1860: l'abbé Cochet visite encore Saint-André et rapporte:

"la petite église de Yainville est toujours dans le bon état où l'administration départementale l'a mise en 1844 sous le patronage et la direction de la commission des Antiquités."
1864. Un érudit angevin est de passage dans la presqu’île « A quand la messe d’Yainville, demande-t-il à un Jumiégeois. Dam ! Plus tôt que plus tard ! Monsieur le curé n’aime pas attendre. Je ne m’y fierai pas. Tandis qu’ici, rien ne vous hâte. Vous avez tout le loisir de voir le portrait de sainte Austreberthe et de son loup, représentés sur un pilier de l’église… Nous cheminâmes rondement, l’œil en quête et l’oreille au guet, la cloche se balançait pour la deuxième fois à la tour d’Yainville quand nous tombâmes sur le village enfoui dans un pli du vallon. Des fidèles, assis dans le cimetière, attendaient… »

Avril 1865. L'abbé Houlière, curé d'Yainville, est nommé à la cure de Moulineaux. Une église qui, elle aussi, a été sauvée de la destruction.

1867: l'église est classée monument historique de 3e catégorie.

En 1876, le curé de Yainville dessert la chapelle du Bout-du-Vent à Heurteauville. Là-bas, le presbytère est désert depuis six ans. Alors, cette commune doit verser une indemnité au prêtre qui "vient biner dans cette paroisse".


Une décoration fantaisiste
6 août 1880. L'abbé Tougard, le co auteur de la Géographie de la Seine-Inférieure, a du sang jumiégeois dans les veines. Ils descend des Mainberte. Et ce sang, il ne fait qu'un tour quand il entre ce jour-là dans "la jolie absidiole de l'église d'Yainville." Elle a été fraîchement décorée, découvre-t-il de têtes d'anges d'une parenté fort douteuse avec ceux de Raphaël : car ils ont dû être exécutés, au plus juste prix, par quelque vitrier de la contrée." Tougard s'interroge: de tels enjolivements d'un monument historique trouveront-ils grâce devant le Comité supérieur des Beaux-Arts et même devant la Commission des Antiquités où Drouet lance: "J'aimerais à croire que ce travail ne s'est fait qu'après l'accomplissement de toutes les formalités administratives!" Réponse de Tougard: "La fabrique n’a certainement pas été consultée, puisque le Curé n'a connu ce projet qu'en voyant les ouvriers à la besogne...."On suppose donc que l'initiative de cette décoration de mauvais goût en revient à la municipalité.

Maintenant, que peut faire la Commission. Elle n'a pas à intervenir sur des actes antérieurs. "Elle croit néanmoins de son devoir de signaler le fait lui-même à l'attention de l'autorité départementale... »

Nouvelles réparations
Septembre 1880. L'archéologue Pellay constate l'état de délabrement de la toiture de l'église. Du coup, le président de la commission des Antiquités provoque une réunion le 21 mars suivant pour exposer la demande de la commune d'Yainville de réparations urgentes pour la toiture et le clocher.  "La dépense totale s'élèverait  à la somme de 2,5oo francs. M. Pelay, au mois de septembre dernier, a reconnu l'état de délabrement de la toiture." On rappelle encore une fois que Saint-André a eu l'honneur d'une gravure en Angleterre avant de conclure: "La commission, en présence de la haute antiquité de l'église d'Yainville, classée au nombre des monuments historiques, et en raison des ressources complètement insuffisantes de la commune, décide qu'il y a lieu d'appuyer cette demande auprès de M. le Préfet." Mais on ne s'engagera que lorsque les élus yainvillais auront tout de même voté une part contributive. Ce qui fait ajourner la décision définitive. Et le 28 avril 1881, la commission accorde enfin une subvention de 2.500 F. Les travaux furent achevés en 1882. A cette époque, M. Barthélémy présenta à la commission une reproduction photographique grand format de l'église d'Yainville. 1882 ! On rêve de l'avoir sous les yeux !


Le dernier curé d'Yainville
En 1890, c'est aussi le  départ du dernier prêtre résidant à Yainville. Il est remplacé par le vicaire de Duclair. La maison presbytérale, située dans la rue qui porte aujourd'hui le nom de Pasteur, servit un temps de mairie.

1898: l'association normande pour les progrès de l'agriculture, de l'industrie, des sciences et des arts mène une excursion du côté de Saint-Wandrille Rançon. Près de la mare de Saint-Germain, dans une ferme le guide montre une cuve baptismale qui semble abandonnnée et affirme qu'elle provient de l'église d'Yainville.

En 1899, on demande un prêtre à l'évêché. En vain. Aux curés de Duclair succédèrent ceux de Jumièges pour desservir la paroisse. Un temps, les enfants de Yainville iront au catéchisme au Trait où ils communient. Puis ce sera Jumièges et enfin Yainville.

Septembre 1909 : Sont attribués à la commune de Yainville (Seine-Inférieure) à défaut de bureau de bienfaisance, les biens ayant appartenu à la fabrique de l'église de Yainville et actuellement placés sous séquestre, la présente attribution faite sous la double condition par la commune :
1° d'affecter tous les revenus ou produits desdits biens au service des secours de bienfaisance 
2° d'exécuter les charges maintenues par la liste ci-dessus visée.  (Journal officiel du 9 septembre 1909. Cette mesure concerne de nombreuses autres communes dépourvues de bureau de bienfaisance.)


L'état de l'église n'a pas finit d'inquiéter. "On remarque malheureusement dans le délicieux clocher roman d'inquiétantes lézardes qu’on décide de signaler à l'attention des Beaux-Arts », écrit l'Association normande, de passage en 1913.

En 1914 le Journal Officiel de la République française consacre l’intérêt historique de l’église de Yainville.

Dans les années 20, l’abbé Grout est flanqué de deux chantres : Quesne et Carpentier. Il visite ses ouailles à pied, va chercher les morts à domicile, précédé d’une jeune garçon portant la croix.

Le Petit Journal, 30 décembre 1930

SEINE - INFERIEURE
ON RESTAURE L'EGLISE D'YAINVILLE
Rouen, 29 Déc.— La belle église d'Yainville. prés Jumièges, dont la construction remonte au XIe siècle, et qui a servi de modèle pour l'érection de celle de New-Jaaven, est un édifice roman dont le clocher trapu présente des baies à arcades géminées, contre lequel s'appuie l'abside demi-circulaire sur laquelle on avait constaté depuis quelques mois des lézardes inquiétantes.
Classée parmi les monuments historiques, cette église, grâce aux soins vigilants, de M. Auvray, architecte officiel du ministère des Beaux-Arts, a déjà été l'objet de premières mesures conservatoires. M. Lanfry, en effet, a mis sur cintres les grands arcs supportant la tour a l'intérieur et des étais ont été posés au dehors,
La restauration proprement dite va commencer sous peu.
Cette paroisse si curieuse au point de vue archéologique, fut construite sur un ancien retranchement qui cernant la presqu'île de Jumièges, défendait celle-ci contre les envahisseurs. Elle possédait également un remarquable autel roman. Bien souvent sa silhouette a été dessinée par les artistes qui ont voulu conserver l'aspect de cette église construite, assure-t-on, vers l'an 1030, grâce aux libéralités de Robert 1er, duc de Normandie.
En tout cas, par sa pureté de lignes, elle s'apparie avec les ruines voisines de lacélèbre abbaye de Jumièges, dont on aperçoit les deux tours du haut de son clocher et complète avec l'église paroissiale de cette derniere commune, un ensemble des plus intéressants au point de vue de l'étude cie l'architecture romane de style normand. — E. S.

En 1933, le maire est radical socialiste. Un bouffeur de curé. Mais il s’appelle… Lévêque. Et il est manifestement sensible à l’état de son église. Il voit la lézarde de la tour s’accentuer de jour en jour, le berceau de l’édifice menace ruine. Le chanoine Jouen se fait le porte-parole de Jean Lévêque auprès de la société des Antiquaires. Il prêche à un convaincu car le président ajoute que l’arc de tête de l’abside est lui aussi dans un état déplorable. Lanfry annoncera qu’un crédit est voté pour la restauration.  Il permet de restituer les pierres apparentes et l'emplacement des baies fermées au XVIe siècle dans le clocher.


1953. Lors de nouveaux travaux, des peintures décoratives figurant des bordures avec entrelacs ont été reconnues. "Bien que très fragmentaires, estime Bailly, elles témoignent que cet édifice possédait un décor peint au XIIIe siècle. Un décor de même nature existait sur deux fragments d'enduit à Rouen, dans les vestiges de la Cathédrale antérieure à l'an 1200. »

Depuis...



 

La remontée du coq, avril 1987, lors de la rénovation de la toiture (photo: Gilbert Fromager)

 

 

Rénovation de la voûte et des tympans, 1999

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La sœur jumelle de New-Haven


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