Par Laurent Quevilly.

Qui étaient ces pêcheurs qui, dans la presqu'île de Jumièges, puisaient leur subsistance de la Seine avant d'être appelés par la Marine vers des aventures inattendues. De Barneville à Yainville, suivons une famille : les Chéron...



Je suis doublement Chéron. Mes deux grand-mères portaient en effet le même nom. Toutes deux puisaient leurs racines sur la rive gauche de la Seine bien qu'il soit impossible d'établir un lien.
Attestés dans la presqu'île d'Anneville, mes Chéron paternels auront traversé le fleuve pour Duclair avant de s'établir à Saint-Paër. Là, existait une autre famille de ce nom qui, elle, semble originaire de Quevillon.
Du côté de ma mère, mes Chéron vinrent de Duclair s'établir à Jumièges où là aussi existait une autre famille de ce nom sans affinités. Ces Chéron maternels eurent manifestement le pied bien plus marin que les devanciers de mon père. Je note toutefois un capitaine de navire chez les ancêtres des Quevilly : François Chéron, originaire d'Yville. Cet arrière-grand-oncle était établi à Duclair dans les années 1750, marié à Catherine Leblond qui lui donna trois enfants.  Hélas, conducteur de la voiture d'eau de Caudebec, il mourut jeune et voici son acte de décès : "L'an mil sept cents cinquante quatre, le vendredy quinzième jour de février, a été inhumé dans cette église par moi prestre desservant de Yainville en présence du sieur curé de ce lieu le corps de François Chéron conducteur de la voiture de Caudebec âgé de viron trente cinq ans en présence d'Anthoine Chéron, laboureur, de la paroisse d'Yville-sur-Seine, son frère et Claude Leblond, de cette paroisse, son beau-père qui ont signé le présent avec nous le susdit jour et an.
Anthoine Chéron, Claude Leblond. J. Cauvin prêtre, Perier vicaire."
Avant la Révolution, les Chéron de ma mère vivaient sur les hauteurs de Barneville. De là, Pierre Siméon Chéron, était descendu s'établir de l'autre côté de l'eau, à Jumièges, et plus précisément aux Sablons. Ce fils de bûcheron avait vingt ans à la prise de la Bastille. Pierre Siméon fut tour à tour pêcheur et journalier, comme beaucoup de petites gens ici. Pêcheur, il pratiquait un métier jusque là inféodé aux moines et échappa aux humiliants serments d'allégeance qui venaient d'être abolis. 

En 1803, sous Napoléon, le gars de Barneville épousa Marie Rose Legay, du Mesnil, qui lui donna une fille et trois garçons, donc Félix-Auguste que nous allons bientôt suivre.

Pierre-Siméon ramène dans ses filets l'alose qui, au printemps joli, remonte la Seine pour frayer. Hormis le saumon, c'est le plus noble des poissons. Après l'alose nous arrivent la feinte, les flondes, l'anguille, l'éperlan...
Pierre Siméon Chéron 1769-1843
&1803 Marie Rose Legay 1772-1822      
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      Félix Auguste Chéron 1808-1879
&1834 Rose Désirée Lambert 1809-1885      
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      Pierre Delphin Chéron 1838-1908
&1866 Adelaïde Pascaline Mauger 1846-1927            |        
      Julia Chéron 1872-1919
&1896 Henri Mainberte 1872-1917      
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      Andréa Mainberte 1912-1958
&1937 Raphaël Quevilly 1906-1994      
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      Laurent Quevilly 1951

Mais après la saison des aloses, Pierre Siméon s'en va souvent livrer des fruits en bateau jusqu'à Caudebec. La pêche au poisson blanc assure la subsistance durant neuf mois de l'année. Celle au saumon migrateur permet de renouveler le matériel. C'est sa femme qui s'en va vendre à domicile le poisson dans des bannettes en osier. Pêcheur, son protecteur est saint Pierre. Pierre Siméon a ses superstitions. Embarquer à bord des œufs durs, c'est à coup sûr perdre sa marée.

Veuf en 1822 après vingt ans de vie commune, Pierre Siméon Chéron se remaria un an plus tard à Marie Elisabeth Huley, native de Honguemare, canton de Routot, veuve elle aussi d'un Jumiégois. La nouvelle femme de Pierre Simon a perdu son premier mari mais aussi ses parents dans des circonstances étonnantes. Ils sont tous morts à quelques jours d'intervalle. La mère, Marie Madeleine Dugenétey, le 16 juin 1817 à Jumièges. Le père, Nicolas Huley, le 21 juin à Honfleur, le mari, le 22 à Jumièges.
Avant de convoler, Pierre Siméon se rendit en l'étude de maître Deshayes, notaire et historien de Jumièges, pour sceller un contrat de mariage. Nous étions le 16 février 1823.

Félix reprend la barre

Pêcheur fut aussi Félix, le fils de Pierre Siméon Chéron. Né au Conihout en 1808, il ne fut pas inscrit sur les registres des mousses. Mais tout à coup, le 31 mars 1831, le voilà patron du Bienfaisant, faisant la pêche à Jumièges. Cette première campagne s'achève le 31 octobre. Mais il n'est encore que novice et le navire n'est pas sien. Il appartient à Jacques Adolphe Prunier, un garçon de son âge qui, infirme, se déplace avec des béquilles et demeure au Mesnil.
Pierre Siméon épouse, le 10 septembre 1834, Rose-Désirée Lambert. Elle avait eu, plus d'un an auparavant, un enfant né de père inconnu. Félix reconnaîtra ce garçon mais il conservera le patronyme  de sa naissance : Lambert. Celui-ci s'éloignera de la presqu'île. On le retrouera cultivateur à Varengeville et il mourra voiturier au hameau des Vieux.
Les Lambert sont une famille qui se partage entre la terre et l'eau. Fille de Paul Lambert et Catherine Nepveu, Rose est dite cultivatrice à son mariage en 1834. Mais "pêcheur" quatre ans plus tard. Quant à Félix, on le dit tantôt marin, tantôt pêcheur. Félix mesure 1,68 m, châtain, les yeux gris, le front haut, le nez long, la bouche petite, le menton rond et un visage ovale.
Sitôt marié, il réembarque en octobre, sur le Bienfaisant de maître Prunier.
Le 8 juillet 1835, nouvelle campagne avec Prunier. Face au service militaire, avec le grade de matelot de 3e classe, il fut ajourné le 2 décembre de cette année-là, ayant alors deux enfants.
Le 22 décembre 1836, il débarque à Rouen et rembarque sur le même deux jours plus tard.
A l'inspection de 1837, il est définitivement réformé par le capitaine de vaisseau-inspecteur pour avoir perdu toutes ses molaires. On le porta le 24 décembre à la matricule des hors services. Son ami Prunier aussi...
Félix et sa femme sont désormais pêcheurs. Le couple use du trémail, un filet de 200 à 300 mètres de long et pêche à la j'tée. Deux types de navires sont alors en vogue sur la Seine : la chaloupe à clin, souvent construite à La Mailleraye et qui peut recevoir un mât, la Norvégienne, introduite au XIXe par les Scandinaves.
En 1838, on retrouve Félix sur le bateau de pêche n° 131. il débarque à Duclair le 2 avril 1839. Le 27, il embarque comme patron sur la Bonne intention,
son nouveau navire lancé en 1834 à La Mailleraye...
Les enfants de Félix Chéron

Le couple eut au moins huit enfants dont mon arrière-grand-père, Pierre-Delphin, en 1838. Un autre, Louis Jules, sera domestique et mourra jeune, à 31 ans.
On note en 1842 la naissance d'une fille au prénom original : Olinda, attestée au recensement de 1851. On perd ensuite sa trace.
Sosthène Ludovic, le petit dernier, posa quelques soucis. Il eut de Marie Hardy, une fille de Barneville, une enfant hors mariage que l'on baptisa Marie Angelina. Trois ans plus tard, en 1875, le couple régularisa enfin sa situation. Sosthène était alors marin d'État à Toulon. Il deviendra douanier au Mesnil. Il appartenait à l'une de ces nombreuses brigades postées le long de la Seine. Le commerce fluvial étant très important. Celle du Mesnil était forte de six hommes. On les appelait les gabelous, un nom hérité de la gabelle et donné à ceux qui percevaient les taxes sur le sel. Sosthène Chéron fut adjoint au maire du Mesnil.


Dès lors, il navigue sans discontinuer sur le même. Après avoir perdu son père en 1842 puis son ami Prunier en 1846, Félix Auguste fit construire en 1857 un nouveau navire de pêche de un tonneau, à La Mailleraye, appelé encore La Bonne intention. Il navigera à bord jusqu'à sa mort.

Pierre-Delphin le bien nommé

Pierre Delphin, mon arrière-grand-père, est né à Jumièges le 11 mars 1838.


Photo : Pierre Delphin Chéron au mariage de sa fille Suzanne avec Raoul Chandelier à Boscherville et 1906. Il porte sa médaille d'Italie...

Le 11 novembre 1850, à 12 ans, il débute sa carrière comme mousse puis novice sur La Bonne Intention, le navire de son père armé à la pêche fraîche. Plusieurs campagnes successives le mènent jusqu'en 1855.
Le 19 octobre 1855, il continue son noviciat sur la Pauline, armée à Dieppe, mais le 23, il entre à l'hôpital de Rouen. Son débarquement du navire est daté du 25 octobre.

Il fait naufrage


Le 16 février 1856, il embarque à Rouen, toujours comme novice, sur la Constance Augustine, caboteur de Dunkerque puis met sac à terre à Trouville le 29 février. Le 25 mars, au Havre, le voilà novice sur le sloop l'Augustine, d'Honfleur, qui fait naufrage le 18 décembre 1856. Pierre-Delphin est sauf et achève ainsi amariné son noviciat.

Le 18 février 1857, devenu matelot sur L'Helvétie, il quitte Rouen pour Marseille. Là, il embarque le 27 mars sur l'Algérie et revient à Rouen. Nouvel embarquement le 16 mai 1857 sur les Trois Marguerite, de Bordeaux, qui le mène le 31 août à Dunkerque.

Sa guerre d'Italie...


De la classe 58, il fut recruté avec le contingent du canton de Duclair sous le numéro 27. C'était un blond au yeux bleus mesurant 1,69 m. Un bel homme.
Levé pour le service le 1er septembre 1857, il ne délègue pas et est dirigé sur le port de Cherbourg. On l'admet le 19 septembre à la division. Puis il part à celle de Brest le 1er novembre. Le 20, il est à bord de l'Yonne comme passager et débarque à Toulon le 27 décembre. Il embarquera sur le Suffren le 1er juillet 1858 puis passe sur l'Algésiras le 5 mars 1859. Lancé quatre ans plus tôt, le navire fait partie de la flotte napoléonienne engagée dans la guerre d'Italie. 90 canons, navire à hélice, coque bois, il porte le pavillon du contre-amiral Jurien de la Gravière. Pierre-Delphin y est canonnier de 2e classe. A ce poste, Chéron va participer à la deuxième guerre d'indépendance italienne qui voit s’affronter l’armée franco-piémontaise et celle de l’empire d'Autriche. Sa conclusion permettra la réunion de la Lombardie au royaume de Sardaigne et posera la base de la constitution du royaume d’Italie.
 L'Algésiras part de Toulon le 5 mars avec les vaisseaux Eylau, Napoléon et la frégate L'Impétueuse,
  C'est le 26 avril 1859 que la population de Gênes salua de ses acclamations les premiers régiments de l'armée d'Italie entrés dans sa rade. C'étaient les 54e, 57e, 71e et 78e régiments de ligne, c'étaient aussi les turcos ou tirailleurs algériens; c'était encore la seconde légion étrangère. L'Algésiras, excellent marcheur considéré comme le souverain des mers par Gravière, le Redoutable et la Dryade avaient amené ce premier corps de dix mille hommes environ, aidés par les gros transports à vapeur l'Ulloa, le Mogador et le Christophe-Colomb. Pendant tout le temps que dura le débarquement, les hourras continuèrent, et les premiers soldats qui touchérent le rivage furent littéralement étouffés dans les embrassades. Quand le premier drapeau passa de l'Algésiras sur l'embarcation, tous les chapeaux se levèrent, et Gènes entière, par un mouvement spontané, s'inclina devant le drapeau français comme devant le labarum de l’Italie.
Débarquement de troupes françaises dans le port de Gênes. Sur cette gravure de Le Breton, d'après un croquis envoyé par M.C. Dubreuil, sont représentés de gauche à droite le Redoutable, en arrière plan le Mogador et le Christophe-Colomb, au centre la Dryade, en arrière-plan L'Ulloa enfin à droite l'Algésiras, commandé par le contre-amiral C.A Julien Lagravière.
Le reportage du
débarquement de Gênes

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Je mesure comme le monde est petit. Parmi les soldats débarqués par la flotte française figurait un certain Jean-Marie Déguignet dont je devais plus tard retrouver les mémoires dans une HLM de Quimper.

C'est à l'amiral de la Gravière qu'incombe l'organisation du blocus de Venise en juin 1859, mais l'armistice de Villafranca, signé le 7 juillet, interrompt ces opérations de l'escadre qui devait appareiller le 8 pour attaquer la ville.

En mars 1860, L'Algésiras, au sein d'une division commandée par Pâris, quitte Brest pour Toulon puis Naples où le dernier roi des Deux Siciles se débat contre les Garibaldiens. La Marine française assure les communications maritimes avec Naples jusqu'à la capitulation de la ville en septembre.

Mais réunissant plus de trois années de service, on finit par débarquer Chéron et le congédier le 1er octobre 1860.


Médaillé d'Italie


Pierre-Delphin reprend son métier de matelot en embaquant sur la Marie Thérèse, armé à Bordeaux le 22 novembre 1860. Débarquement à Dunkerque le 5 octobre 1861. Le 19, il trouve un embarquement à Boulogne sur l'Emma. Il regagne ce port le 20 février 1862.
A Dunkerque, le 7 mars 1862, le voilà sur la Pensée qui rallie la Guadeloupe et débarque au Havre le 16 juin.  

La médaille d'Italie lui fut décernée à Rouen le 23 juin 1862. C'est une médaille en argent portant la légende Campagne d'Italie 1859 et la liste des batailles livrées : Montebello, Palestro, Turbigo, Magenta, Marignan, Solférino.

Mais le voilà de nouveau levé le 25. On le dirige encore sur Cherbourg. Admis aux spécialités, il embarque le 11 juillet 62 à bord du Turenne. Il en débarque le 22 mai 1863 pour passer à la division de Brest. Retour à Cherbourg le 16 juin. On le congédie le 25.

9 juillet 1863. Pierre Delphin embarque à Rouen sur la Joséphine. Il en débarque le 30 décembre. Toujours à Rouen, le 1er avril 1864, il grimpe à bord de la Jeune Aline et débarque à Dunkerque le 21 octobre. Là, le 13 décembre, il retrouve La Pensée.

Son mariage


Alors qu'il vivait chez ses parents avec son frère Jules, Pierre Delphin Chéron a épousé Pascaline Mauger le 13 septembre 1866. Cette fille d'Heurteauville est aussi d'une famille de marins. On retrouvera des Mauger sur tous les bacs et sur les gribanes de Silvestre, aux carrières d'Yainville. Le mariage civil eut lieu en présence de Louis Jules Chéron, domestique, 26 ans, Jumièges, frère de l'époux, l'oncle Louis Augustin Lambert, pêcheur, 54 ans qui naviguait avec le père du marié, Charles Gruley, l'instituteur et Edouard Desmoulin, facteur demeurant à Duclair, ami de l'épouse, 42 ans. C'est Aimé Lepel-Cointet, le propriétaire de l'abbaye, qui officia à la mairie.

Le lieu de naissance des onze enfants Chéron, de 1867 à 1882 va  passer de Jumièges (1867, 1869), à Guerbaville (1872, 1875), Heurteauville, passage du Trait (1877, 1878, 1882, 1884), et enfin Yainville (1885, 1886 et 1888).

Batelier à Guerbaville. Pierre Delphin Chéron est batelier à Guerbaville lorsque, le 19 juillet 1867, son épouse, Pascaline Mauger, exerçant la même profession que lui, accouche chez ses parents au passage de Jumièges d'une première fille, Delphine Désirée. Pierre Mauger, le grand-père maternel de l'enfant, est également batelier, quant à Félix Chéron, le grand-père paternel, il est pêcheur. Tous résident rive droite. En 1866, les Mauger avaient encore à leur charge une gamine de 7 ans, Adolphine, fille naturelle due aux oœuvres d'un médecin, fils du maire de Duclair.

Batelier à Jumièges. Quand Georgette Pascaline, seconde fille du couple Chéron, nait, le 9 août 1869, ses parents, toujours bateliers, résident section du Passage à Jumièges. Le grand-père maternel, Pierre Mauger, y est toujours batelier.

Marin à Guerbaville.En 1872, alors que naît ma grand-mère Julia, le couple Chéron a retrouvé Guerbaville et Pierre Delphin le métier de marin. Pascaline est désormais sans profession. Le couple habite hameau de la Douillère, entre le bourg de La Mailleraye et le Passage du Trait, sur Heurteauville. Le notaire Corniquet est alors maire, son adjoint étant Guillaume Duvrac, 72 ans. Sur les quais, les chantiers de construction navale d'Edouard Lefranc sont encore actifs et des gribanes, des trois-mâts s'y profilent parmi foule de petites unités.
En 1875, naît mon grand-oncle Pierre Chéron qui, plus tard, sera une figure d'Yainville et un saint-bernard pour la famille Mainberte

Marin et passeur à Heurteauville. Au recensement de 1876, Pierre Chéron apparaît au Passage du Trait, à Heurteauville, avec la qualité de marin.
En 1877 Pascaline Mauger accouche d'un garçon, Gustave, le futur passeur d'Yainville.
Pierre  Chéron, en 1878, est matelot à bord du Louise-Désirée, sloop de 62 tonneaux construit à La Mailleraye en 1843 et appartenant à Lécuyer & Paine. Il est sous les ordres de Louis Troudé, de Guerbaville. Matelots : Théodore Anquetil, Alphonse Poultier. Il navigue entre Rouen et Villequier.
C'est toujours à Heurteauville que Pascaline Mauger met au monde un autre garçon en octobre 1878, François, son mari est alors dit "batelier".
Le recensement de 1881 le présente comme "passager et débitant" dans ce même quartier. Sa fille Delphine, 14 ans, exerce déjà le métier de couturière. Elle enseignera son savoir a ses autres sœurs.



La mort du père


Félix Chéron, le père de Delphin, est décédé le 7 juin 1879 à 6 h du matin en son domicile du Conihout. A 70 ans, il exerçait toujours la profession de pêcheur. Son matelot n'était autre que son beau-frère, Louis-Augustin Lambert. Après avoir pratiqué la pêche sur l'Indépendant, maître Fournier, Lambert naviguait avec Félix depuis 1839. Quarante ans ! Avec juste quelques infidélités dans les années 50 pour l'Indépendant. En 1837, il avait été réformé de l'armée pour carie du fémur avec ankylose de l'extrémité inférieure gauche. Son fils Louis Lambert était le perruquier du village.
Pêcheur aussi, Gustave Savary, voisin de Félix, âgé de 32 ans et le garde-champêtre, Auguste Fournier, 59 ans, un ami, furent les témoins de sa mort. Chrétien, le nouveau maire de Jumièges, signa l'acte de décès.

En 1880, en mémoire à son père, Pierre Delphin fit constuire un bateau de pêche à La Mailleraye qu'il baptista la Bonne Intention. Il l'arma encore en 1881 et 1882, année où Augustin Pierre Deconihout, de Jumièges, lui vendit le Jeune Pierre, construit la même année à la Mailleraye, du port de un tonneau. Pierre-Delphin l'utilisa pour la pêche jusqu'en 1886. Ce navire n'a pas réarmé par la suite.

Patron du Passager du Trait


Mais dans le même temps qu'il pratiquait la pêche, Pierre Delphin naviguait au bornage à bord du Passager du Trait.Ce navire de cinq tonneaux a été lancé en 1850 au Trait et appartient à Silvestre, le carrier d'Yainville. Pierre Delphin en est le patron de février 1881 à septembre 82. Après quoi, il cède la barre à Guérin. Puis Agnès qui le pilote plusieurs années. Durant cette période, le 10 janvier 1882, une fille Martine, leur vient au monde alors que le couple habite au Passage du Trait.

Le Jeune Pierre

Le 27 décembre 1883, Pierre Delphin embarque à bord du Jeune Pierre. Seul. Armé à la pêche fraîche. Débarque le 8 janvier 1884. Mais deux jours plus tôt, quand naît sa fille Marie à Heurteauville, il est dit batelier. Ce qui confirme que Pierre Delphin mène conjointement les métiers de passeur et de pêcheur. Martine et Marie eurent les mêmes témoins de naissance : Fortuné Cuffet, un cultivateur et Octave Pestel, alors instituteur d'Yainville, futur maire du Trait.

Du 9 janvier au 26 avril 1884, Pierre Delphin remplace Ernest Landrin à la barre des Deux Sœurs, construit en 1870 à La Mailleraye et appartenant à Bénard. Il accuse près de 20 tonneaux. Après quoi, il cède le commandement à Arsène Deroutot, du Trait.

Le 1er octobre 1884, à La Mailleraye, Pierre Delphin remplace Gustave Savary à la barre du Berthe-Marguerite, sloop construit à Honfleur en 1873, du port de 35,32 tonneaux et appartenant à Sabatier, carrier de Yainville. Entre temps, du 3 au 5 janvier, Pierre Delphin aura pratiqué la pêche à bord du Jeune Pierre. Il descend du Berthe Marguerite le 4 mai 1885 à Rouen et réarme dès le 5 mai. Pierre Delphin en assure le commandement jusqu'au 25 novembre et débarque à La Mailleraye. Savary reprendra le navire en décembre...

Un café à Yainville


Le Passager du Trait est devenu le Passager d'Yainville en janvier 1885. Le 2 août de cette année-là, naît Suzanne Chéron, à Yainville. Antoine Betembos, un cordier, fut témoin. Pierre Delphin est alors marin mais Pascaline, qui fut d'abord batelière, puis sans profession, puis ménagère est cette fois... cafetière ! Elle a 38 ans. Il est permis de penser que ce café se situe près du passage d'eau. Le carrier Silvestre est alors maire.

En septembre 1886, à 40 ans, Pascaline Mauger accouche encore d'une fille, Hyacinthe, qui ne vivra que neuf mois. Elle mourra En juillet 1887. Pascaline est redevenue ménagère pour l'état civil. Est-ce à dire que l'expérience du café a été éphémère ? Quant à Pierre Delphin, il est toujours batelier. Yainville compte un autre professionnel du nom d'Eugène Vautier. La famille Mauger est bien implantée dans la commune. Il y a Louis Arsène, lui aussi batelier, Ernest Tranquille, marin...

 Le 15 janvier 1888 mourut Pierre Mauger, 44 ans, batelier à Yainville. En août, Pierre Delphin et Pascaline eurent un dernier enfant, Louis.

L'année 1891, Pierre était toujours batelier et sa femme journalière. Sous leur toit, Delphine, 24 ans, s'était découvert une vocation de couturière. Elle allait inspirer ses autres sœurs... Quant à Gustave, le voilà qui s'essaye au métier de maçon. Mais ce garçon est fait pour être marin...

En janvier 1892, Pierre Delphin retrouve le Passager d'Yainville avec Gustave son fils pour mousse et les Lesage père et fils pour matelots. Noël Petit en est cette fois le propriétaire et l'armateur. Louis Lesage est né en 1840 à Canteleu, Armand en 1875. En août, le couple est endeuillé. Louis, le petit dernier, rend l'âme. Il allait avoir quatre ans. Pierre Delphin est alors dit passeur d'eau.

1893 : L'équipage du Passager est composé des Lesage. Le mousse est toujours Gustave Chéron. On peut suivre sa destinée sur la page consacrée au bac de Yainville:

1894 : Pierre Delphin Chéron a 56 ans quand il marie une fille à Yainville, il est toujours dit "passeur d'eau" et son épouse cabaretière, sans doute le café du Passage. L'équipage est encore composé de Louis Lesage et Gustave Chéron mais on trouve en outre Emile Crevel, novice né en 1876 au Trait ; François Chéron, autre fils de Delphin, novice lui aussi enfin François Vautier, né à Guerbaville en 1868, matelot et Pierre Julien, né à Jumièges en 1849. Pierre Delphin débarqua du Passager d'Yainville en février 1895. Louis Albert Mauger prit la relève.

Pauvre pêcheur
...


Aussitôt, Pierre Delphin se consacra à la pêche fraîche, sur  le Pauvre Pêcheur, construit à Dieppedalle en 1878, non ponté, 1 tonneau, ancré à La Mailleraye, et lui appartenant. Ses fils sont à bord : François Georges Chéron comme mousse et Gustave Chéron pour novice. Avec François, il mène encore quelques campagnes jusqu'au 1er avril 1899. Là s'arrêta manifestement son long cours. La veuve Lesage, de La Mailleraye, racheta le bateau et le confia à Pierre-Marie Julien, natif de Jumièges, que l'on avait vu sur le bac d'Yainville sous les ordres de Pierre Delphin.

Photo : François Chéron prise à Cherbourg où se situtait le premier dépôt des équipages de la flotte. Frère de François, Gustave a connu la même affectation. Le photographe, Victor Mas, opère 22, rue Tour-Carrée où il a succédé à Varlet. Deux médailles sont venues le récompenser, l'une à Cherbourg en 1886, l'autre à l'exposition universelle de  Barcelone en 1888.
En 1901, Pierre Chéron, à 63 ans, est recensé comme débitant à Yainville. Il tient manifestement le café du Passage. Son fils Gustave est alors matelot chez Guibert tandis que sa fille Martine exerce le métier de couturière. Mais la famille va quitter Yainville pour Duclair et peut-être laisser sa maison à la famille de Julia Chéron et Emile Mainberte...

Débitant à Duclair


Pierre-Delphin et son épouse, Pascaline Mauger, s'établirent à Duclair où, en 1903, leur cousin Gustave Mauger allait prendre le commandement du bac à aubes. La même année 1903, la liste électorale fait appraître Pierre Delphin comme débitant, route de Caudebec. Son fils François est qualifié de marin et réside au hameau de Saint-Paul. Hélas, on va le pleurer...


Pierre-Delphin et Pascaline Mauger entourent leur fils. Il était de la classe 1898.

 Selon la tradition familiale, François Chéron fit campagne au Tonkin où il aurait disparu. Curieusement, son registre matricule est vide de toute information. Seule mention manuscrite : "Décédé à Duclair le 12 novembre 1903." Si un Chéron fit campagne au Tonkin, c'est plutôt son frère Pierre qui s'était engagé dans le Génie puis fut versé dans l'Artillerie de Marine et fit la guerre d'Annan..

Son passé brûle



En 1906, Pierre-Delphin apprit peut-être par la presse que le bâtiment sur lequel il avait fait sa guerre d'Italie, l'Algésiras, reconverti en navire-école pour les mécaniciens, fut détruit par un spectaculaire incendie à Toulon, catastrophe qui fit trois victimes. Avec 102 années d'existence, c'était le doyen de la flotte. J'ai dans mes archives une carte postale d'un certain Yver adressée à son frère, à bord du Stilbé, armateurs Quellec et fils, à Rouen : "Je t'envoie en carte l'Algésiras qui a brûlé complètement dimanche, tu as dû le savoir si tu lis les journaux..." Bref, ce fait-divers fit du bruit.*

En octobre, toute la famille est réunie à Boscherville où Suzanne épouse Raoul Chandelier.

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Le 15 mai 1907, Pierre et Pascaline eurent le bonheur de marier leur fille Martine au fils d'une sommité du groupe Mustad, Einar Topp. Elle le suivit en Norvège mais mourut de tuberculose cinq mois plus tard. Son autre fille, Marie, présente au chevet de sa sœur revint en Normandie mettre au monde une fille mais Topp partit aussitôt pour les Etats-Unis puis refit sa vie en Norvège. 

Je ne sais encore à quel moment précis est mort Pierre Delphin et ce qu'il sut exactement du destin de ses filles avant de rendre l'âme. Il serait mort à Duclair courant 1908 à 65 ans.
Pierre Delphin était-il bigot ? Il possédait un Petit livre d'offices et de prières publié en 1886 par l'archevêque de Rouen, primat de Normandie. Cet exemplaire porte la mention manuscrite "M. Chéron, à Yainville". Une main a rajouté au crayon "A. Mainberte". Ma mère, très croyante paraît-il, aura sans doute hérité de cet ouvrage dont la couverture est en faux ivoire. Née en 1912, Andréa Mainberte n'aura pas connu son grand-père. En revanche, elle gardera le souvenir de sa grand-mère.

Veuve, Pascaline Mauger s'est retirée chez sa fille, Marie Chéron, au café du Passage à Yainville. Elle y est décédée en 1927 après vingt années de veuvage. Elle avait perdu cinq de ses enfants.

Laurent QUEVILLY.



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