Quels étaient ces pêcheurs qui, dans la presqu'île de Jumièges, puisaient leur subsitance de la Seine. Suivons une famille: les Chéron...

Avant la Révolution, la famille vivait à Barneville. De là, Simon Chéron, était venu s'établir à Jumièges. Plus précisément aux Sablons. Il fut tour à tour pêcheur et journalier. Comme beaucoup. Le gars de Barneville épousa d'abord une fille du Mesnil, Marie Rose Legay qui lui donna Félix-Auguste. Veuf, il se remaria à Marie Elisabeth Grolay, de Longuemare, canton de Routot. Pierre Simon avait vingt ans à la prise de la Bastille. Pêcheur, il pratiquait un métier jusque là inféodé aux moines.

L'Eau-Dieu
De tout temps, l'abbaye possédait loin sur la Seine des droits de pêche qui donnaient souvent lieu à litiges. A ses portes, et jusqu'à Yville, la Seine portait le nom de l'Eau-Dieu. Avant l'endiguement qui lui donne aujourd'hui son franc tracé, celle-ci déroulait son cours avec caprice. Les terres situées devant le monastère étaient régulièrement inondées par cinq à huit bras dont un seul était navigable. Le mascaret de notre enfance, si l'on écoutait les textes anciens, était une bien pâle copie de la Barre qui, jadis, dévastait tout.

Rien que sur Jumièges, on comptait 53 pêcheurs en 1734. Sans doute étaient-ils organisés en confrérie à l'instar de ceux de la Mailleraye qui, tous les ans, venaient ici faire flotter leur bannières sur la procession de saint Valentin. La construction d'une nouvelle embarcation s'achevait par un rituel. Le chantre et une demi-douzaine de moines, croix en tête, quittaient l'abbaye pour le port, chantant sept psaumes suivis des litanies majeures. Sur place, le bateau est copieusement aspergé pour en chasser le Malin. Après quoi, on se porte à la proue où est lu le prologue de saint Jean. "In principio erat verbum..." Suit l'oraison Omnipotens sempiterne Deus qui dedisti. C'est à la poupe que le groupe officie maintenant. On lit l'épisode de la tempête apaisée, évangile du IVe dimanche après l'Epiphanie avec l'oraison de la même messe: "Deus qui nos in tantis periculis constitutos..." Puis on se transporte au milieu du bateau. Là, au pied du mât, c'est l'introït Spiritus Domini qui est lancé comme pour gonfler les voiles de l'amour divin. On donnera encore l'évangile, la péricope Cum venerit Paraclitus de la vigile de Penteôte avec l'oraison de la même messe, Omnipotens sempiterne Deus fac nos et tibi. Tout se terminera par la lecture de Postea debent habere bonum vinum a cellario...

LA FARE
Quand venait la période de mai-juin, les pêcheurs devaient acte d'allégeance au cours d'une grotesque cérémonie. Qui se déroulait dans la basse-cour du manoir seigneurial. Aviron sur l'épaule, ou bien encore la péronne, bricole servant à tirer les filets, il leur fallait faire trois fois le tour du colombier en procession, un bâton blanc à la main. Puis, tour à tour, frapper sur la porte et saluer tous les religieux assis en spectateurs, leur verser surtout les cinq sols du droit de mouillage. Qui manquait à cette soumission était écrit à l'encre rouge par le sénéchal. Suivait une pêche solennelle au profit de l'abbaye. Officiellement appelées "Les pleds d'hommage", ces cérémonies étaient connues de toute antiquité sous le nom de la Fare. En 1830, l'historien Deshayes affirme que les anciens s'en souvenaient pour y avoir participé jusqu'à la Révolution. Or, elle fut abolie par une ordonnance royale de 1669.

Mais les pêcheurs étaient toujours tenus de participer au moins une fois l'an aux "Grands pleds" de la Baronnie où étaient convoqués "en la grande champbre dessus la porte d'entrée de l'abbaye vassaux masuriers et vassaux pêcheurs." Le sénéchal des chartes lit "ce que doivent observer ceux qui prétendent pescher es dites "eaux" et l'ordonnance de 1669 "à ce que nul n'en ignore". Après quoi, les pêcheurs prêtent serment d'observer les règlements "qu'ils disent bien scavoir". Enfin, on procède à l'élection du maître-pêcheur de la paroisse, lequel "devra veiller à ce qu'il ne soit contrevenu aux dits règlements et au quay duquel seront tenus de mettre leurs batteaux les jours de dimanche et de fêtes deffendus". Quelques jours après, Pierre-Simon Chéron touchait son certificat de serment. En allant le présenter au père procureur de l'abbaye, il lui était délivré son congé de pêche pour l'année. L'abbé exigeait le premier esturgeon, poisson royal par excellence et le premier saumon de l'année, quantité d'aloses et autres poissons. Il demandait 6F par bateau pêchant dans l'eau de Dieu. Mais le poisson se faisait rare, les pêcheurs réticents à payer leur redevance. Réduits au seul cinquième poisson, les droits de pêche n'enrichissaient plus l'abbaye. Ils étaient cependant nécessaires à sa survie.


Pierre ramène dans ses filets l'alose qui, au printemps joli, remonte la Seine pour frayer. Ici, après le saumon, c'est le meilleur des poissons. Après l'alose nous arrivent la feinte, les flondes, l'anguille, l'éperlan... Mais après la saison des aloses, Pierre Simon s'en va souvent livrer des fruits en bateau jusqu'à Caudebec. La pêche au poisson blanc assure la subsistance durant neuf mois de l'année. Celle au saumon migrateur permet de renouveler le matériel. C'est sa femme qui s'en va vendre à domicile le poisson dans des bannettes en osier. Pêcheur, son saint patron est saint Pierre. Pierre Simon a ses superstitions. Embarquer à bord des œufs durs, c'est à coup sûr perdre sa marée.

La descendance de Félix

Pêcheur fut aussi Félix, le fils de Pierre Simon Chéron. Né au Conihout, il épouse, le 10 septembre 1834, Rose-Désirée Lambert. D'une famille où l'on se dit descendant d'Anglais et qui se partage entre la terre et l'eau. Fille de Paul Lambert et Catherine Nepveu, Rose est dite cultivatrice à son mariage en 1834. Mais "pêcheur" quatre ans plus tard. Quant à Félix, on le dit tantôt marin, tantôt pêcheur. Il use du trémail, un filet de 200 à 300 mètres de long et pêche à la j'tée. Les pêcheurs du cru utiliseront deux types de navires. La chaloupe à clin construite à La Mailleraye et qui pouvait recevoir un mât. La Norvégienne, introduite au XIXe par les Scandinaves.

Entre 1840 et 1851, le couple eut au moins cinq enfants. Des jumeaux, Louis et Jules. Domestique, ce dernier mourut jeune. Sosthène Ludovic, le petit dernier, posa quelques soucis. Il eut de Marie Hardy, une fille de Barneville, une enfant hors mariage que l'on baptisa Marie Angelina. Trois ans plus tard, en 1875, le couple régularisa enfin sa situation. Sosthène était alors marin d'État à Toulon. Il deviendra douanier au Mesnil. Sosthène! Un prénom qui sonne comme un coup de clairon. Il appartenait à l'une de ces nombreuses brigades postées le long de la Seine. Le commerce fluvial étant très important. Celle du Mesnil était forte de six hommes. On les appelait les gabelous, un nom hérité de la gabelle et donné à ceux qui percevaient les taxes sur le sel. Sosthène Chéron fut adjoint au maire du Mesnil.
Félix Auguste Chéron et Rose Désirée eurent encore Pierre Delphin en 1843, Ernest en 1844.

Pierre Delphin, mon arrière-grand-père, allait devenir le capitaine du bac d'Yainville. On peut maintenant suivre sa destinée sur la page consacrée au bac de Yainville:

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