(1875-1959)

Un chantre de Yainville...

 
 Pierre Chéron a laissé après lui quelques alexandrins sur les beautés du pays. C'était un personnage affable et discret. La qualité purement littéraire de ses poèmes est certes à son image : modeste. Mais le fond de ses écrits est d'une bien plus précieuse richesse. Car il est fortement imprégné de la culture locale et de l'amour de sa petite patrie. Hommage à ce chantre de Yainville.


Le Yainville de Pierre Chéron
 L'odeur du dindon rôti cuit au feu de bois par sa mère !.. Pierre Chéron gardera au cœur le souvenir d'une enfance heureuse, à Yainville. De ses jeux, non loin de la gare, parmi les genévriers. De là, il dévalait vers un rideau de peupliers pour grimper jusqu'aux nids de pies et de corbeaux. Ainsi perché, il restait contempler les vergers à perte de vue, les maisons blotties autour de l'église. Cette église que l'instituteur disait dater de Robert II et où, le dimanche, il suivait sa mère, Pascaline Mauger.
Yainville avait déjà sa sente secrète, couloir sombre et serré entre des coudriers, des ormes et des érables. Dans des parfums propices aux tendres confidences, on échangeait les tout premiers serments.
Dans la lande bordant la route de Jumièges, on allait tendre des pièges à lapin. Parmi les halliers fleurissait le genêt. Les petits Yainvillais de 1885 étaient en tous points semblables à ceux des années 60. Les prés, le val, la forêt profonde, vingt, trente terrains d'aventure s'offraient à eux.
Mais un spectacle qui ravissait Pierre Chéron et que nous n'avons pas connu, c'est de voir le soir vingt gros bateaux pontés amener leur voile en jetant l'ancre devant les carrières Silvestre. Chacun portait en haut de sa drisse tendue un fanal blanc qui se reflétait dans l'eau. Cet alignement avait quelque chose de majestueux. Chaque soir, Pierre courait admirer ses bateaux endormis.
Et puis, jeune homme, il vit un jour les ouvriers abattre les genévriers de la gare. ..

Pierre était le meilleur élève du village: il eut un jour les honneurs de la presse locale:

Le jeune Pierre Chéron, élève de l'école d'Yainville, dirigée par M. Hébert, a été déclaré admissible aux bourses d'Enseignement primaire supérieur aux examens qui ont eu lieu à Rouen les 16 et 25 mai 1889.

En 1894, il s'engagea pour quatre années dans l'armée. On le retrouve sapeur démineur dans le Génie. Puis il mena deux ans de campagne dans la guerre d'Annam comme canonier servant de l'artillerie de marine

Suivant l'exemple de son oncle Sosthène, il entra dans les Douanes. D'abord comme sous-brigadier. Puis bientôt lieutenant. A Aizier. Il vécut un temps à Rouen où, en 1904, il épouse Marguerite Le Lannier, originaire du Mans. En 1910, le couple demeure au 64 rue de la Vicomté. En 1914, il est au 14, rue de la Seille, quand Pierre est mobilisé.Ce fut le  10 septembre. Il fit sa guerre dans l'artillerie à pied. Avant d'être libéré.

Marguerite Le Lannier était une femme de caractère, dirons-nous. Ce qui lui valait, allez savoir pourquoi, le surnom de "Brigitte". Elle le contraint à démissionner des Douanes. Et Pierre retrouva Yainville près vingt ans d'absence. Les peupliers qui s'élançaient jadis en files de géants avaient disparu pour laisser place au vide. A la carrière, elles n'étaient plus là les gribanes. On y avait construit une centrale électrique, puis des usines... Une légende familiale veut que quand, de retour de guerre, mon grand-père vint à mourir dans le café du Passage, à Yainville, entraînant sa femme dans la tombe, toute la fraterie de ma mère se retrouva orpheline. On allait la placer à l'assistance quand Pierre s'y opposa. Les enfants furent finalement placés à Boscherville, chez une soeur de Pierre.

Eléctrifiée, la campagne d'Yainville allait se couvrir de toiles d'araignées, la plaine de Jumièges de maisons. Manifestement, Pierre Chéron n'appréciait guère le progrès quand il défigure un paysage. Il entra cependant comme comptable dans l'une de ces entreprises qui avaient pris place dans la carrière Silvestre autour de l'usine d'électricité : la compagnie des produits électrolytiques. C'est là, en 1933, qu'il sera blessé dans l'explosion qui secoue Claquevent.

  









Pierre Chéron et Marguerite Lelannier, ici, Sente aux Gendarmes en compagnie de deux de leurs petites voisines, Josiane et Danièle Lemercier.
Pierre Chéron et son épouse ont habité un peu partout. Près du bac, dans la maison d'Henri Beyer.
En 1944, une bombe destinée à la Havraise détruisit leur maison d'Heurteauville alors qu'ils se trouvaient dans le jardin. Brigitte venait juste de sortir de la maison. Ils vécurent alors dans un baraquement qui sera transféré Sente aux Gendarmes, aujourd'hui rue Jules-Ferry. Il fut conseiller municipal. Son frère, passeur du bac d'Yainville, l'avait été avant lui.

Pierre était là le jour de mon baptême. Ma mère l'aimait beaucoup. On me disait tenir de lui. Sur la fin de ses jours, il demeurait reclus dans sa maison de fortune. En voisin, j'allais souvent jouer devant sa petite demeure où habitaient les filles Lemercier, mes "cinq fiancées". Souvent j'ai voulu le voir. Sa porte était bien gardée. Une seule fois, sur son insistance, "Brigitte" me laissa aller jusqu'à lui. Je me souviens d'un homme à la voix douce. Sans doute se soucia-t-il de mon devenir. Ma mère était alors disparue. Un de ses poèmes fut publié en 1952, à l'occasion de la bénédiction de la cloche de l'église de Yainville. Je ne dispose point d'une copie de ce livret Ses écrits s'inspiraient manifestement des légendes philibertiennes et il semble féru d'histoire locale. Sans doute n'a-t-il pas produit que ces trois seuls poèmes. Que sont devenues ses notes, ses sources?.. Pierre Chéron fut élu conseiller municipal en 1953. Il était le doyen de l’assemblée. Mon grand-oncle est décédé en 1959. "Brigitte" l'a rejoint cinq ans plus tard. 

 Ses écrits...
Ce premier poème raconte les origines de la chapelle Notre-Dame-Mère-de-Dieu. Il s’inspire d’une légende. A ce jour, je n’en ai trouvé trace que dans le mémoire de 1826 de la société des Antiquaires de France. Je cite : «  Il nous reste encore, sur d'autres points de la France, des souvenirs du culte des arbres; c'est une tradition populaire en Normandie, qu'une vierge fut trouvée dans un chêne d'une forêt voisine de l'abbaye de Jumiéges ; que, transportée deux fois par les moines dans leur église, deux fois elle revint à son chêne. Une chapelle, construite sur la place où ce miracle eut lieu, subsiste encore, et attire beaucoup de pèlerins. »
 

Je n’ai jamais retrouvé mention de cette légende ailleurs. Ni dans mon enfance. Ni dans la masse des livres que j’ai pu consulter. Un bon siècle plus tard, d’où Pierre Chéron la tenait-il ? Sans doute d’une tradition orale encore vivace. Alors écoutons-le…

 Certain soir, saint Philbert
S'en revenait de Rouen, voir le roi Dagobert.
Il cheminait à pied, fatigué, solitaire,
Et peinait beaucoup pour joindre le monastère,

Car il avait fait chaud, l'air était resté lourd,
Sans le moindre zéphyr en cette fin du jour.
De plus, de gros ennuis l'entravaient dans sa marche :
Le roi ne prisait pas le but de sa démarche.

Le refus d'un appui, d'une concession
Étaient pour le grand saint une déception.
Lui qui savait vouloir, lui pourtant si tenace,
Il le voyait forcé d'abandonner la place.

Il perdait son ardeur, sa combativité,
Devant les arguments d'un roi trop entêté.
Il traversait enfin la forêt de Jumièges,
Quand il vit près de lui, représentant deux sièges,

 Deux souches qui semblaient l'inviter à s'asseoir.
Pressé par le besoin, il s'assit dans l'espoir
Que sur ce bois, si sec qu'il n'avait plus d'écorce,
Il pourrait un moment, reprendre un peu de force ;

 Il s'assit sans songer à l'heure qui s'enfuit
Et longtemps, sur sa souche, il dormit dans la nuit.
Il rêvait inquiet, non de lui mais des autres,
Quand il vit s'approcher le Christ et ses apôtres.

Très émotionné, de suite il s'éveilla ;
Lorsqu'il ouvrit les yeux, le Christ était bien là,
Assis sur l'autre souche. Autour, tous les disciples
Commentaient le pourquoi de ses tracas multiples.

 Leurs regards semblaient dire : Il n'est pas d'embarras
Qu'un saint ne puisse vaincre ou ne surmonte pas !
Philbert n'osait parler. Son épreuve fut brève,
Car Jésus dit bientôt : Que ta course s'achève,

 Poursuis ton entreprise, il t'aidera le roi,
Je te ferai donner l'appui de saint Éloi,
Va retrouver les tiens. Sur ces paroles sages
S'évanouirent tous les saints personnages.

 Saint Philbert s'en alla, le cœur bien allégé
Et fut, dans ses travaux, par le roi protégé.
Plus tard, voulant donner à la Toute Puissance
Un hommage pieux de sa reconnaissance,

Il s'en fut, avec pompe, aidé des révérends,
Louanger le Seigneur par des chants déférents,
A l'endroit où Jésus avait touché la terre.
Cet endroit fut béni comme un lieu de prière,

 A celui de la souche où, dans l'obscurité,
Jésus s'était assis, un chêne fut planté
Et, tout autour, en cercle on en planta douze autres
A la place sacrée où furent les apôtres.

Les lustres très nombreux, sur les chênes grandis,
Glissèrent sans histoire et, du beau paradis,
Saint Philbert, bien heureux, veilla sur l'abbaye,
Semant, tant qu'il le pu, la paix et l'harmonie.

Le chêne de Jésus avait très bien poussé
Car, au centre du cercle, il était bien placé
Et devait peu souffrir de l'assaut des tempêtes.
Une fourche du tronc lui procurait deux têtes

Et rehaussait ainsi sa force et sa beauté.
Or, un passant trouva par un beau jour d'été.
Dans la fourche de l'arbre, une belle statue
De la Mère de Dieu par aucun lien tenue.

De Jumièges, le prêtre, aussitôt qu'il le su,
Sans retard, vers le lieu du miracle accourut ;
Il se dit enchanté de la bonne surprise,
Il prit la statue et la mit dans son église.

Quand vint le lendemain, il fut bien stupéfait.
De la Mère de Dieu, la statue, en effet,
N'était plus sur son socle, elle s'était enfuie.
Eh quoi ! se dit le prêtre, un plaisant nous ennuie !

 Nous la retrouverons et la prochaine fois…
L'affaire ébruitée, on courut vers le bois,
Comme la veille on vit la Dame sur le chêne
Majestueuse et belle, immobile et sereine.

 Le prêtre, de nouveau, pour lui la réclama,
La remit à l'église et le soir l'enferma
Soigneusement sous clef qu'il plaça dans sa poche,
Déclarant à chacun, aussi ferme que roche,

Qu'en agissant ainsi, l'indélicat farceur
Ne pourrait accomplir son geste de malheur
Une seconde fois. Ce fut peine perdue,
Le lendemain matin, la superbe statue

 Était partie au bois, sur son chêne sacré.
Cette fois, interdit, le bon prêtre navré,
Au grand prieur voisin vint conter son déboire.
Celui-ci, méfiant, sourit de cette histoire

 Et dit : Confiez-nous, le temps qu'il vous plaira,
Le précieux dépôt qui, chez nous, restera.
Alors on fit entrer la Vierge au monastère,
On la mit en lieu sûr en l'église Saint-Pierre.

Dans la nuit qui suivit, le prieur s'éveilla ;
Bientôt, dans sa cellule, une clarté brilla,
Il vit non loin de lui, Notre-Dame apparaître
Dans l'embrasure de sa petite fenêtre.

 Vite, il se prosterna ; Notre-Dame lui dit :
Tu ne me verras pas comme tu l'as prédit.
Je regrette beaucoup si ma fuite te gène,
Mais tu me trouveras au fourchon de mon chêne ;

 Le chêne de mon fils que je ne veux quitter
Et dont on pourrait faire un toit pour m'abriter,
Me protéger des vents en réservant la souche.
Quelques instants plus tard, le prêtre sur sa couche,
Eut même vision et quand vint le matin
Du bois, la bonne Vierge avait pris le chemin.

Mais chacun comprenait ce que voulait Marie
Et répétait : Que nul de nous la contrarie.
Très solennellement, en marchant sans arrêt,
Des moines outillés allèrent en forêt.

Ils placèrent la Vierge en un lieu salutaire
Et scièrent le chêne à trois pieds de la terre ;
Ils firent des montants, des planches, des chevrons,
Des chevilles, des trous, une porte sur gonds.
Un autel sur la souche et tout ce qu'il faut faire
Pour faire d'un grand chêne, un petit sanctuaire.

Et la Mère de Dieu voulut bien cette fois.
Habiter, pour toujours, sa chapelle de bois.

  Pierre CHERON, Yainvillle, 22 mai 1952.

 

Ce second poème de Pierre Chéron traite de la construction de l'église Saint-André et de sa sœur jumelle de New-Haven. Est-ce fruit de sa seule imagination ou s'est-il inspiré d'une légende ?..

 Hugues du Claquevent, comte et seigneur d'Yainville,
Suivi d'un écuyer, revenait de la ville.
Malgré l'heure tardive, il ne se pressait pas,
Contre son habitude il chevauchait au pas
Pour retarder l'instant d'aborder sa famille.

Que dire à son épouse et que dire à sa fille ?
Depuis cinq bien longs mois, délaissant le château,
Ses deux enfants aînés avaient pris le bateau
Pour suivre le Bâtard aux côtes d'Angleterre.

Et depuis tout ce temps, se lamentait leur mère
Et Solange leur sœur, tous deux les aimant bien
Mais de plus choisissant son fiancé Fabien
Fils du sire du Trait et doux ami d'enfance
Qui, comme eux sur un ordre, avait quitté la France.

Le ciel avait boudé la chance, au convoi
Car les mille bateaux, aux sables du Crotoy,
Furent, dès leur départ, poussés par la tempête.

Quatre mois sans répit, une attente inquiète
Les retint ancrés là, sans pouvoir en bouger,
Jouets d'un vent contraire ou d'un zéphyr léger.

Quatre mois d'ennui, quand, vers la fin de septembre,
Le Bâtard, un matin en sortant de sa chambre
Constata que du sud, un vent s'était levé,
Pour le pousser tout droit vers le pays rêvé.

Chacun remit à flot et déploya ses voiles
Et la suivante nuit vogua sous les étoiles.
Au château. ce départ, de tous était connu,
Mais depuis cet exploit, nul n'était revenu
Sur la terre normande, apporter des nouvelles
Et les jours étaient longs, les nuits étaient cruelles
Pour la mère apeurée et l'épouse et la sœur,
La jeune fiancée, aux yeux versant un pleur.

Pour chasser ce souci, pour éloigner ce doute,
Toutes l'avaient prié de reprendre la route
Et d'aller à la ville apprendre du nouveau ;
Et lui n'apportait rien, en rentrant au château.

Il avait été bien reçu par la Duchesse,
Mais Mathilde elle-même avait l'âme en détresse,
En trouvant toutefois, le fait assez normal,
Parce que si l'affaire avait dû tourner mal

Très vite on l'eut appris. C'était tout le bagage
Qu'il rapportait ce soir du pénible voyage.
Enfin il arriva, franchit le portillon
Et vit dans tous les yeux une déception.

Solange dès ce jour parut comme oppressée,
Taciturne, et cachant le fond de sa pensée;
Ne pouvant par raison qu'à peine se nourrir.
Avec crainte, on la vit vivement dépérir.
Rester trop sérieuse et négliger sa huve,
Autour d'elle ne plus jeter la douce effluve
De ses dix-huit printemps. Son père, pris de peur,
A Jumièges s'en fut trouver le grand prieur,
Lui dit son embarras, sa douleur et ses craintes,
Demandant le secours de prières très saintes.

Le prieur écouta, touché réellement,
Promit une grand-messe et dit très doucement :
Le révérend Patrick, soigneur de l'abbaye,
Va se rendre au château, vaincre la maladie.

Le révérend Patrick était un vieux savant,
Affable, il se rendit de suite au Claquevent,
Et fut bientôt admis devant la jeune fille
Près de la cheminée, au sein de la famille.

Il savait bien parler, vite il conquit le cœur
De tous ces nobles gens, par sa grande douceur.
Voyant que tout le mal venait de l'inquiétude,
Il fit voir le néant de toute incertitude.
Il dit à tous : Priez, adressez-vous à Dieu,
Demandez lui beaucoup, mais faites un beau vœu ;
Par exemple, celui de rebâtir l'église.

Bonne suggestion, à Dieu, elle est promise,
Répondit aussitôt Hugues de Claquevent,
Avant un an, le coq tournera dans le vent.
Ce serment n'est folie ou promesse futile,
Je te fais fermement sur le Saint Évangile.

Solange ressentit une douce chaleur,
Un bien être à ces mots lui monta dans le cœur,
Vous êtes généreux, vous êtes bon, mon père,
Dit-elle en l'embrassant, aussi je vous vénère ;
Je le sens, je reverrai mes frères et Fabien
Si ce vœu s'accomplit n'attendons pas demain
Pour commencer nos plans, repris vite le comte,
Je veux la mettre au bord de la route qui monte
Pour aller au moulin, sur le flanc du coteau
La place est convenable, et le site est très beau.

Nous la ferons, afin que l'édifice dure :
De forts moellons taillés dans la pierre dure.
Le révérend et moi dessinerons l'autel,
A faire en chêne sec, car il n'est rien de tel,
Et nous le confierons aux mains d'un ébéniste
Qu'il nous faudra trouver, doublé d'un bon artiste.

Chaque jour au travail, discrets, nous le suivrons,
Et s'il en est besoin, nous le conseillerons.
Si vous le permettez mon père... Oh ! Oui ma fille,
Je le permets; bien mieux, ton offre si gentille,
M'engage à te charger du décor intérieur
Avec le révérend, guidés par le prieur.

L'affaire se trouvant si vite décidée,
Chacun sut réfléchir et donner son idée,
Puis, se mettre au travail. Le plan fut bientôt fait.

Les jalons mis en places, et, merveilleux effet,
Remarque très heureuse et nullement étrange
Dès cet instant changea, la mine de Solange.

Le travail lui rendit son horizon moins noir.
Et le vœu fait à Dieu, lui rendit son espoir.
La semaine suivante, après quelques prières,
Comme on allait poser la première pierre,
On vit sur le chemin venir deux cavaliers
Chevauchant au galop. C'était des écuyers
De la bonne Duchesse, apportant un message.
S'arrêtant, l'un des deux, très jeune personnage,
Descendit de cheval, porteur d'un parchemin.

Il salua le comte, et lui remit en main,
Remonté sur sa selle, et tourné vers la plaine,
On veut le retenir. Ordre de notre Reine,
Je ne dois m'arrêter que le tour accompli,
Et par ce fait avoir donné le dernier pli,
Car aussi d'autre ont besoin qu'on les rassure
Dit-il éperonnant doucement sa monture,
Avec son compagnon alors il s'éloigna.

Le comte très ému, d'abord se signa,
Puis brisa le cachet qui fermait le message.
Et sans dire un mot, lu seul toute la page.
Il était observé par des yeux anxieux
Mais il les rassura par un sourire heureux
Et dit : Dieu nous bénit, éloignons toute peine,
Nos enfants sont vivants, notre Duchesse est Reine.

Et notre Duc est Roi, rendons grâce au seigneur.
Mon père est-ce là tout ? Repris avec candeur
La gente demoiselle. Il n'est plus de contraintes,
Lis toi-même à ton tour et dissipe tes craintes,
Reprit le père, car il était convenu
Que du sort de Fabien, je serai prévenu,
Aussitôt qu'au palais, elle aurait des nouvelles,
Eh bien ! Vois ! qu'elle en donne de bonnes et de belles.

Ton Fabien au combat s'est conduit comme un preux
Il s'est fait remarquer parmi les valeureux,
Oh! Tu l'as bien choisi, tu peux en être fière !
J'ai tant prié, le ciel exauça ma prière
Lui répondit Solange. II faut précipiter
Les travaux de l'église et vite la monter,
Afin qu'à leur retour qui sera jour de fête
Pour eux et pour le ciel cette église soit prête.

Certes, beaucoup pour eux, et quelque peu pour toi,
Dit, souriant le Comte et quelque peu pour moi,
Mon père, j'en conviens, puisque je le présage
Vous viendrez m'y conduire au jour du mariage.

C'est entendu. Dit-il mais allons au château,
Présenter à la mère un message si beau,
Puis quelques jours plus tard, de plus amples nouvelles,
Effacèrent enfin les attentes cruelles.

La victoire apportait une juste fierté
Comportant un maintien de haute dignité
Et les fréquents courriers arrivant d'Angleterre
Forcèrent dans les cœurs, les tourments à se taire.

Le calme revenu, le temps fut consacré,
A la construction du monument sacré,
Patiemment Ies murs chaque jour s'élevèrent,
Toujours un peu plus hauts. Enfin ils arrivèrent,
Solides et trapus à la bonne hauteur
Par un travail constant, sans déboire et sans heurt.

Ils supportèrent vite une forte toiture
Qui les consolidant, mit Solange en mesure,
Avec ses conseillers de parer l'intérieur,
Elle y mit tout son temps, elle y mit tout son cœur,
Elle y fit établir un superbe retable
Qu'elle avait dessiné, retable inestimable
Qui malgré les erreurs, quand Ies peuples Sont fous,
Et Ies lustres de nuit, est venu jusqu'à nous.

Elle ordonna la nef, plaça chaque statue
Afin que nul décor n'en dérobe la vue,
Fit venir des tapis et des vases dorés,
De brillants porte cierges et des objets sacrés,
Enfin se démena pour tenir la promesse
Qu'on puisse au bout de l'an, y célébrer la messe,
Sa constance eut raison, l'an n'était pas fini
Lorsque bien achevé, le temple fut béni,
Trois fois, la messe avait été dite à l'église
Quand survint d'Angleterre une bonne surprise.

Fabien faisait savoir qu'un tout prochain bateau
Allait le ramener dans les murs du château ;
Mais il disait venir y déposer son âme,
Son cœur et sa couronne aux genoux de sa dame.
Que voulait-il donc dire ? Il était chevalier !
Pour chacun ce langage était bien singulier ;
Mais puisqu'il serait là, la semaine prochaine :
A quoi bon maintenant se donner de la peine
Pour résoudre l'énigme ; attendons de le voir
Et disposons-nous vite a le bien recevoir,
Dit Solange tout bas, joyeuse et souriante.

Elle était au château, pensive et confiante
Quand le guet signala, venant sur le chemin
Trois cavaliers en file et marchant d'un bon train.
Qu'on abaisse le pont, ce sont eux, dit la mère.
Les trois presque aussitôt, passaient le pont-levis.
Ils mirent pied à terre avec désinvolture,
Aux mains d'un écuyer laissèrent leur monture
Et vinrent s'incliner devant le châtelain,
Qui leur ouvrit les bras, et d'un geste soudain,
Essuya de ses yeux, une larme éphémère
Et vint les présenter tout de suite à leur mère,
Heureuse, celle-ci, tous trois les embrassa.

Fabien, impatient, bientôt se redressa,
Vint s'incliner bien bas, en face de Solange
Et dit baisant sa main : J'ai besoin d'un bel ange
Et je viens vous chercher. Je vous aime Fabien
Lui répondit Solange, et vous le savez bien,
Mais pourquoi dites-vous que vous venez me prendre ?
Vous allez douce amie, à l'instant le comprendre,
le Bâtard conquérant, votre Duc et mon Roi,
A donné des comtés à ceux qui comme moi
ont su bien le servir, Tous trois nous sommes comtes,
Vous ouvrez de grands yeux ! Ce ne sont pas mécomptes.

Nous avons un beau fief, il nous faut y rentrer
Pour y mettre de l'ordre, et pour l'administrer,
Planter notre demeure, enfin y faire souche,
Ordre que notre Roi, nous donna de sa bouche.
Vous voulez repartir ? Abandonner le Trait ?
Et Yainville, o Fabien serait-il sans attrait ?
Yainville ! Le plus beau des villages de France
Est dans mon cœur avec mes souvenirs d'enfance.

Je reverrai toujours dans un rêve charmant,
Sa vallée évasée, et ses champs ondulants,
A la belle saison, sous la brise légère ;
Ses endroits giboyeux, quand l'hiver est sévère ;
Ses chaumières, sa Seine et ses grandes forêts,
Ses grands chênes, ses pins, et l'or de ses genêts,
Puis, l'éperon touffu mourant en promontoire,
Et le marais grenier où les biches vont boire.

Ce village enchanteur qui me vit vous chérir
Ne sortira jamais de mon doux souvenir.
Il me faut vivre ailleurs, pas sans vous, ma Solange
Car je l'ai déjà dit, vous êtes mon ange.

Je le répète encore, réfléchissez donc bien,
L'Angleterre, après tout, cela n'est pas si loin !
Notre famille, ici, n'est pas abandonnée,
Nous pourrons revenir, une fois dans l'année
Embrasser nos parents. Je veux votre bonheur,
Le sang des Claquevent ne sait fuir à l'honneur,
Dit le père. A Fabien, formelle est ta promesse ;
Et nous serons fiers de te savoir comtesse.

Tes frères tous les deux, aussi vivront là-bas,
Ils auront un foyer, souvent tu les verras ;
Et puis, ta mère et moi, nous pourrons parfois faire
Un voyage surprise en la blonde Angleterre !
Père, j'aime Fabien, je le suivrai toujours,
Sous sa protection s'écouleront mes jours.

Vous êtes si bons tous, que le bonheur me grise.
Notre église nouvelle où l'on va nous unir,
Où j'espérais pouvoir, plus tard, souvent venir
Méditer et prier pour que Dieu nous protège ;
Notre église si belle, aussi blanche que neige
Avec ses moellons neufs et ses onze corbeaux
Ses saints majestueux et ses décors si beaux.

Vous comprenez Fabien, elle est un peu ma fille !
Solange je comprends que votre cœur vacille,
A votre place, moi je serai comme vous,
Aussi je vous promets que nous ferons chez nous.
Près de notre castel, aux abords de la ville
Une église semblable à la vôtre d'Yainville.

Nous en relèverons les plans et les dessins
Pour plus de sûreté, nous-mêmes de nos mains,
Et les emporterons parmi notre bagage.
Inutile Fabien d'attaquer cet ouvrage
Tout faits sont là Ies plans, nous les emporterons
Afin de les avoir lorsque nous bâtirons.
Tous furent d'accord et conclurent l'affaire,
Et depuis noire église à sa sœur d'Angleterre.
 

Pierre CHERON, juin 1954.

 

 Ce dernier poème enfin dit tout l'amour que portait Pierre Chéron à Yainville

 

Mon village

 

Il était le plus beau mon tout petit village,
Il se trouvait placé sur le bord du rivage
D'un fleuve magnifique au cours majestueux
Qui déroule ses flots en contours sinueux.

Vingt gros bateaux pontés, en amenant leurs voiles,
Jetaient leur ancre au fond, quand venaient les étoiles,
Pour passer là la nuit jusqu'au petit matin
Alignant leur carène et leur mât de sapin.

Ils portaient un feu blanc sur la drisse tendue,
Cela faisait alors une longue étendue
De masses se suivant et de points lumineux
Se reflétant chacun dans les flots onduleux

En un trait de clartés miroitantes et vives,
Paraissant s'enfoncer dans les eaux fugitives,
Et j'aimais voir le soir tant qu'il m'était permis
Au large du talus, mes bateaux endormis.

Puis il avait aussi, mon tout petit village
Une gare en hauteur, sur la pente sauvage
D'un des coteaux garnis de grands genévriers,
Où nous jouions au cerf et que des ouvriers
Un jour ont abattu, lorsque j'étais jeune homme.

Comme il était joli, quand il faisait un somme
Au fond de sa vallée, aperçu du plateau,
Précédant cette gare, avec son grand manteau
Tacheté de soleil et d'ombre et de verdure.

Pour l'absent de retour, quelle joie ample et pure
De revoir devant lui, tous ces hauts peupliers
Où nous avions grimpé, vigilants et légers
Malgré bien des pensums, des promesses impies
Pour dénicher les œufs des corbeaux et des pies.

Et sur l'autre coteau, défiant les saisons
Les vergers et les champs, les petites maisons
Entourant de leur toit notre église bien chère
Où nous avions suivi tant de fois notre mère.
Notre petite église avec son vieux clocher,
Dont la fondation dans la nuit va chercher
D'après ce qu'on nous dit sur les bancs de l'école
Les temps de Robert deux. On reste sans parole
Le cœur gonflé d'émoi devant le souvenir

Puis on descend la pente afin de parvenir
Le chemin qui conduit à la plaine inchangée
On veut vite revoir la ruelle ombragée,

Car chacun se souvient du sentier ravissant
Plein de racines qui font buter le passant,
Du sentier aux fraîcheurs en tous temps agréables
Entre les coudriers, les ormes, les érables
Du sentier qui connut tant de tendres secrets
De serments échangés bien loin des indiscrets.

Et les prés et le Val et la forêt profonde
Qui nous ont poursuivi tout à travers le monde.
Puis enfin trente endroits dans notre esprit grandis,
Où nous allions jouer quand nous étions petits.

Je reviens au village après vingt ans d'absence
Hélas, ils sont changés les lieux de mon enfance !
Certes, elles sont là les deux grandes forêts.
Où parmi les halliers fleurissent les genêts.

Ils sont là les coteaux et l'église sereine,
L'école et la vallée allant droit à la Seine,
Mais les hauts peupliers, les arbres élégants
S'élançant vers le ciel en files de géants
Partis depuis longtemps et sans laisser de trace

On les a fait tomber sans planter à leur place,
Dans la grande carrière âme de mes bateaux
Se trouve une centrale aux multiples carreaux
Une petite usine, une savonnerie

Ah qu'elle est loin ma chère et douce rêverie !
Des fils en tous les sens suivent l'alignement
Dans les champs et les près, de grands pieux de ciment

Dans la lande bordant la route de Jumièges
Où nous allions jadis, le soir tendre les pièges
Pour prendre les lapins serrés sous les gazons
En grande quantité se montent des maisons
Pour fournir un abri moderne et convenable
Comportant l'agrément de tout le confortable
Aux nouveaux travailleurs. Ma mère n'avait pas
Pour faire son ménage ou cuire son repas
Ces curieux objets, ni ce four électrique
Et pourtant nous trouvions son foyer magnifique

Nul n'aura de meilleur, je le jure cent fois,
Que le dindon rôti devant son feu de bois.
Creuse, bâtis deviens une petite ville
Mon village pour moi, non tu n'es plus Yainville
Et qui te modifie avec autant de soins
Ne fait que te porter vers de nouveaux besoins

 Tu brilles chaque soir en des flots de lumière
Mais elle a disparue ta dernière chaumière
Le bonheur ici-bas n'en demande pas tant
Et je garde en mon cœur mon Yainville d'antan.

 Pierre Chéron.
Non daté

 

Sources


Souvenirs de Marie-Louise Hangard

Archives familiales, Laurent Quevilly.
Gilbert Fromager, le canton de Duclair à l'aube du XXe siècle.
 Jean-Pierre Derouard, Gilbert Fromager, Histoire des bacs de Seine, Le Chasse-Marée.
Paul Bonmartel, le patrimoine industriel de Duclair, Yainville, Le Trait.