Par Laurent QUEVILLY.

Emile Ruault ayant résilié son bail, Célestin-Léon Lévesque reprend le Passager d'Yainville
en janvier 1903. Pour Sept ans. Ce vieux rafiot racheté par les Ponts & Chaussées appartient au Département. Traversée du siècle jusqu'au Front populaire...


En 1903, la liste électorale d'Yainville fait encore apparaître Emile Ruault comme "patron batelier". Batelier, un métier encore florissant à Yainville. Aux carrières, on compte Eugène Vauquelin, né en 1858 à Quetteville, Calvados, Emile Mainberte, mon grand-père, Auguste Leprince, né à Caumont en 1873, Pierre Guéroult, né à Jumièges en 1853 ou encore Albert Larchevêque, né à Villequier en 1852.

Patron Lévesque


Pour 1903, la direction des Pont & Chaussées rachète le Passager d'Yainville à Ruault et en confie le commandement à Célestin Léon Lévesque. Son bail court du 1er janvier 1903 au 31 décembre 1909.  Lévesque arme le navire le 3 janvier 1903 avec  pour matelot Eugène Lechevalier, né à Guerbaville en 1887.
Lévesque rachète par ailleurs à Ruault le Passager du Trait.
Né à Duclair en 1874, Célestin Léon Lévesque est le fils d'un ouvrier tonnelier de Saint-Paul marié sur le tard à une jeune marchande de légumes. Le père Lévesque avait alors 55 ans. Son fils aura été plus précoce. Il s'est marié à 29 ans à Bérénice Vittecoq.
Cette barque de un tonneau sera l'annexe du bac d'Yainville entre Heurteauville et le Vieux-Trait. Deux patrons : Gustave Savary, né à Jumièges en 1846 et Pierre Julien, né à Jumièges en 1849.
On notera que le Passager d'Yainville a été construit au Trait tandis que le Passager du Trait l'a été à Yainville. C'était en 1885. La construction navale n'est pas encore éteinte à Yainville. En 1903, un navire y est encore lancé : la Lucienne, du port de un tonnerau et demi. Son commanditaire est Lucien Lefebvre, employé des Ponts & Chaussées. Sans doute pour la petite pêche...

Les enfants du passeur Lévesque : René, Yvonne, Louise et Edwige. Manque Renée, la benjamine, qui sera l'amie d'enfance d'Andréa Mainberte. Que sont-ils devenus ? René mourra prématurément...

Accident près de la cale


Suivons maintenant le bac d'Yainville au fil des ans...

1904 : Le Passager d'Yainville est désarmé le 3 janvier et réarmé le 4
. Le patron Lévesque a pour matelots Lechevalier, Pierre Julien et Henri Georges Mauger, né à Yainville en 1886. Ce dernier, orphelin de père à deux ans, est d'une grande famille de marins liée à la mienne. Le matelot Mauger partira bientôt faire son service militaire...

Le 23 mars 1904, la péniche française Bienfait d'une mère remorquée par L'Hermine alla buter, à la suite d'une embardée, contre un trois-mâts anglais au mouillage, à 700 mètres en amont du passage d'Yainville. Une énorme voie d'eau s'étant déclarée, la péniche sombra instantanément. Cette péniche fut remise à flot et ramenée à Rouen le 27 avril suivant.


Mort de l'aide-passeur...


1905 : désarmement le 9 janvier, réarmement le 10. Même équipage.

Le mercredi 10 mai 1905, à 5h du matin, Louis Lefebvre, charpentier, se rend à son travail quand, sur le chemin de halage, près du passage d'Yainville, il découvre le cadavre d'Albert Deconihout, journalier de 55 ans. La veille, c'était le marché à Duclair. Deconihout avait aidé Lechevalier à passer les voyageurs d'une rive à l'autre. Au soir, il était ivre et le passeur l'avait abandonné sur la rive, pensant qu'il regagnerait son domicile. Quand le corps du la victime sera transportée chez Guérin, le maire d'Heurteauville, le Dr Pasquier, de Guerbaville, diagnostiquera une congestion alcoolique.

1906 : Désarmement le 9, réarmement le 10. Lévesque, Lechevalier sont avec Louis Cotelle, né à Moulineaux en 1860, Eugène Dezaille, né à Rouen en 1881, Victor Fontaine, né à Sainte-Marguerite en 1889, Louis Petit, novice, né au Mesnil en 1889.
1907 : Désarmé le 9, réarmé le 10. Lévesque, Fontaine, Petit.
1908 : 
Désarmé le 9, réarmé le 10. Equipage : Lévesque, Savary, Fontaine et Alfred Levreux, né à Hauville en 1882. Cette année-là, Léveque écope d'une amende au tribunal correctionnel pour délit de chasse.
1909 :
Désarmé le 9, désarmé le dernier de décembre. Lévesque, Savary et Levreux sont portés sur le rôle d'équipage.
En octobre 1909, Savary s'occupe du passage du Trait. Après avoir commis quelques larcins et bu beaucoup d'eau de vie, Augustine Egret s'introduit dans son local pour y dormir. Savary l'enferme. Elle brise la chaîne à son réveil. Augustine est une ville connaissance. Native de Bliquetuit, elle a été un moment bonne chez le bras droit de Guilbert, aux carrières d'Yainville.


1910 : Armé le 1er janvier avec Chéron pour patron. Lévesque, son bail terminé, rejoint Gustave Alfred Mauger comme second patron sur le bac de Duclair ou Mauger a alors pour matelots François-Marie Deunf, un Breton, Alfred Lecat, de Berville et Adolphe Taulin, de Fécamp.
Sur le Passager d'Yainville, le maître à bord est à présent mon grand-oncle...


Patron Chéron

Gustave Chéron est né le 28 mars 1877 à Heurteauville, hameau du Passage du Trait. Son père, Pierre Delphin, était alors batelier. Témoins de sa naissance : Arthur Lhonorey, cultivateur de 35 ans, fils du fameux Lhonorey qui avait tâté des Assises pour délit d'opinion. Second témoin  : le cantonnier Fortuné Cuffel, bref, deux hommes qui se trouvaient sous la main en mairie.
Gustave débuta comme mousse de son père à bord du bac d'Yainville. Le 31 janvier 1895, il embarque à la Mailleraye et remplace ce jour-là son jeune frère François, mousse lui aussi.
Le 4 avril 1895, inscrit maritime, Gustave est levé par la Royale avec le grade de 3e classe. Il arrive le 5 au 1er dépôt des Equipages de la Flotte, autrement dit à Cherbourg. Le 1er octobre 1896, le voilà seconde classe. Il est libéré le 4 octobre 1898 étant inscrit maritime et réunissant 42 mois au service de l'Etat.

La tradition familiale voudrait que Gustave ait été matelot sur le Quevilly, lancé en 1896 aux chantiers Laporte de Grand-Quevilly et qui transportait du pétrole entre Philadelphie et Rouen. Mais les traditions familiales... Je n'ai pas retrouvé Gustave parmi les marins du Quevilly aux époques concernées. En revanche, son cousin, Louis Henri Mauger, né à Yainville en 1881, embarqua  bien comme novice le 17 décembre 1898 sur le fameux quatre mâts et passa matelot le 3 juin suivant. Il est encore attesté à bord en 1900. Gustave Chéron se contentera de réaliser plus tard une maquette en bouteille du Quevilly qu'il voyait souvent passer sous ses yeux. La relique fut conservée religieusement par son fils Bernard qui hérita aussi de cette passion du modélisme.

Lire l'épopée du Quevilly:

Un autre navire dont se souviendront les anciens: c'est le Felix-Faure qui, de mai à septembre, assurait la liaison entre Rouen et Le Havre. Et ce, de 1896 à 1936. Il succédait à toute une série de "passagères", ainsi nommait-on ces bateaux et le premier avait été le Duchesse de Berry, en 1821. Les passeurs de bacs se devaient d'aller chercher où conduire les voyageurs à bord des vapeurs lors de leurs escales.

Son père, Pierre Delphin, s'étant retiré à Duclair, Gustave Chéron avait 23 ans quand s'ouvrit un siècle nouveau. Et c'est à Duclair qu'il se maria, le 18 septembre 1901, avec Adèle Blanche Rotou, une fille originaire d'Orival. Allez savoir pourquoi, on la surnommera Tante Marie-Gus. Il lui faudra mettre au monde quatre enfants morts-nés avant de pouvoir élever deux garçons: Bernard et Louis.
Gustave aurait cessé de naviguer de 1900 à 1903. Son dossier militaire nous dit en effet : "rayé de l'inscription maritime le 26 juillet 1903 par application de l'art. 15 de la loi du 24 décembre 1896 ayant cessé de naviguer depuis trois ans." Ce même 26 juillet, on le passe dans la réserve de l'Armée de Mer. Le 21 novembre 1903, l'Armée le localise à Yainville. Ce dossier présente une contradiction car l'on indique que Gustave a été dispensé en 1901 et 1903 de période d'exercice au motif qu'il était... inscrit maritime. Le 4 avril 1905, il est passé dans la réserve de l'Armée de Terre.

En 1906, Gustave Chéron est journalier et se loue à divers patrons. Le passager du bac est alors Célestin Levesque.

Un incident en octobre 1908 : Le steamer autrichien Zichy, en montant la Seine à destination de Rouen s’est échoué sur le banc de Yainville. Il est rentré au Havre pour se faire examiner par un scaphandrier.

Gustave Chéron commande Le Passager d'Yainville le 1er janvier 1910.
Dans le quartier du bac, Gustave a pour voisins les Mainberte, ses cousins...

La maison de Gustave Chéron et d'Adèle Rotou, dite "Tante Marie-Gus". C'est l'une des habitations du village de Claquevent qui fut rasé après-guerre. Marie-Louise Mainberte et son mari, Marius Hangard, leur succédèrent un temps dans cette habitation.

En 1910, Gustave est donc patron à la part du Passager d'Yainville, ayant pour annexe le Passager du Trait. Il a pour matelots Alfred Levreux, Louis Viger, né à Villequier en 1867 et Louis Levreux, né en 1890 à Heurteauville. Le mousse est Marcel Vautier, né en 1895 à Guerbaville.
Au hameau du Passage du Trait, Louis Vigier et son épouse habitent à titre gracieux une maison prêtée par la veuve Jeremy Feuillye. La voilà qui vient critiquer le manque d'entretien de la haie. Mme Vigier appelle son mari qui bouscule sa propriétaire. Celle-ci réplique par trois coups de plat de serpe sur l'épaule de Vigier. Elle croyait en avoir finir. Une demi-heure plus tard, le passeur l'empoigne par les épaules et l'envoie rouler dans les orties.
En novembre 1910, Alfred Levreux se fait voler son paletot en toile cirée sur la cale du passage du Trait, à Heurteauville. Pour 6 F de préjudice, la gendarmerie enquête...

Le Passager désarme le 3 janvier 1911 et réarme le 4. Le 22 suivant, Gustave est de nouveau porté sur le registre des inscrits maritimes.


Le naufrage du bac


Hélas, le vieux bachot de Gustave fit naufrage. On en construisit un nouveau. L'affaire est évoquée au conseil général le 26 avril 1911.


PASSAGE D'YAINVILLE. — VENTE DE L'ANCIEN BAC.
Soumission veuve Frébourg.

M. DENISE, au nom de la quatrième Commission, présente le rapport suivant :

MESSIEURS,
M. le Préfet nous communique un rapport par lequel MM. les Ingénieurs de la 4e section de la navigation de la Seine exposent que le nouveau bac d'Yainville, dont la construction a été votée dans notre dernière session, est actuellement en service.
Il nous soumet également une lettre par laquelle Mme veuve Frébourg, qui a construit le nouveau bac, offre d'acquérir l'ancien pour la somme de 75 francs, en prenant l'engagement de remettre à l'Administration les barres de pied et quelques ferrures des mâts pouvant servir dans d'autres bacs.
Votre quatrième Commission vous propose d'accepter l'offre de Mme veuve Frébourg aux conditions énoncées et autoriser M. le Préfet à approuver la soumission destinée à régulariser cette vente.
Les conclusions du rapport sont adoptées.


PASSAGE D'YAINVILLE. — FOURNITURE D'UN NOUVEAU BAC.
Demande de crédit supplémentaire.

M. DENISE, au nom de la quatrième Commission, donne lecture du rapport suivant :

MESSIEURS,

Dans votre séance du 27 septembre 1910 vous avez décidé l'inscription, au budget de 1911, d'un crédit de 4,000 francs pour le remplacement du bac à rames d'Yainville, et vous avez autorisé M. le Préfet à passer un marché de gré à gré après appel à la concurrence entre les divers constructeurs. Mme Frébourg, entrepreneur de charpente à Duclair, a présenté seule une soumission ne dépassant pas le crédit voté par votre Assemblée; cette soumission a été acceptée par délibération de votre Commission départementale, le 27 janvier dernier.
Il résulte du rapport de MM. les Ingénieurs que ce projet ne comprenait pas la fourniture de diverses pièces d'armement destinées à remplacer celles de l'ancien bac trop usagées et perdues pendant le naufrage de ce dernier et dont on peut estimer le coût à la somme approximative de 150 francs.
D'autre part, la soumissionnaire devait fournir le bac dans un délai de soixante-cinq jours, à dater de la notification de l'approbation de son marché, étant entendu que pour chaque journée dépassant ce délai, elle aurait à payer 12 francs et que par chaque chaque journée gagnée il lui serait alloué une prime d'égale importance. Or, Mme Frébourg a devancé de huit jours le délai qui lui était imparti, elle doit par suite bénéficier de la prime prévue de 12 francs par jour, soit une somme de 96 francs..
Dans ces conditions, votre quatrième Commission a l'honneur de vous demander de bien vouloir décider l'inscription au budget supplémentaire du présent exercice d'un crédit spécial de 246 francs, représentant approximativement le montant du surcroît de dépenses qu'aura nécessité le remplacement du bac d'Yainville.

Le rapport est adopté.


Curieusement, les registres de l'inscription maritime continuent de mentionner le bac de Yainville comme ayant été construit en 1850 avec cette mention : "refondu en 1911".

1911 : Le Passager désarme le 3 janvier. Armement le 4. Aux côtés de Gustave Chéron : Alfred Levreux, demeurant à La Mailleraye, matelot et Louis Viger, demeurant toujours à Heurteauville.
1912 : Désarmement le 3 janvier, réarmement le 4. Le bac est dit annexe du Trait. Guyomar, le syndic des gens de mer de la Mailleraye précise que les trois hommes d'équipage répondent aux critères de la loi en 1908 en matière de professionnalité et d'activité. 12 janvier 1912 : le vapeur anglais John-Mary-Church, montant à Rouen, s’est échoué dans la nuit de jeudi à vendredi, à 200 mètres en amont du feu de Yainville. Un remorqueur de Rouen est parti sur les lieux d’échouement. On craint que le vapeur ne soit gravement avarié.

Comme en 1903, Emile Mainberte, mon grand-père, sera porté sur les listes électorales de 1913 avec la qualité de batelier qui s'applique souvent au personnel des bacs, les autres marins étant appelés mariniers. Or, il n'apparaît dans aucun rôle d'équipage.

Levreux se noie !


1913 : Désarmement le 3 janvier. Réarmement le 4 avec les mêmes :
 Chéron, Viger et Levreux. Mais le matin du mardi 11 mars, on retrouvera le cadavre d'Alfred Levreux, 30 ans, contre la digue, à La Mailleraye. La veille, à 10 h 30 du soir, il avait quitté la maison de sa mère. On suppose que c'est en descendant l'escalier près dequel était amarré sa barque qu'il s'est noyé. Levreux fut considéré comme débarqué le 13. Le 20, Alfred Mille prit sa place. Il est né en 1887 à Haucourt.
En juin, l'ancien passeur du bac du Trait, L.A. V. est pincé par les gendarmes. La nuit, il passait d'Heurteauville au Trait des biches et des cerfs tués en forêt de Brotonne par des braconniers pour les remettre à un automobiliste qui attendait sur l'autre rive et dont il jure ignorer  le nom.

1914 : Désarmement le 3 janvier. Réarmement le 4. Même équipage. Le Passager subit une visite à Duclair le 26 avril. Durant la guerre de 14-18, le matelot de 2e classe Gustave Chéron bénéficiera d'un sursis pour assurer le passage du bac d'Yainville.
1915 : Désarmement le 3 janvier, réarmement le 4. Alfred Emile Mille, né en 87 à Haucourt et Louis Albert Viger sont matelots.
1916 :  Désarmement le 3 janvier, réarmement le 4. René Roger Lemoine, né en 99 au Trait, est mousse.
1917 : armé le 4 janvier. Lemoine, novice. Désarmé le dernier décembre.
1918 : armé le 1er janvier, désarmé le 5 décembre.

Un vieux de la Seine


A l'approche des années 20, les enfants d'Heurteauville fréquentent l'école d'Yainville. Alors, ils prennent le bac matin et soir. Aux grandes marées descendantes, par fort courant, il faut, sur la rive d'Heurteauville, haler le bac sur 300 mètres en amont pour lui permettre de compenser le courant et arriver ainsi, en biais, à la cale d'Yainville. " Alors les gamins de l'école, raconte un ancien à Alain Joubert, tout le monde tirait dessus, tirait le bac avec la corde... et puis le père Chéron dit:

— Bon, ça va suffire pour traverser, tout le monde à bord !

On prenait la corde, tout le monde sautait là et puis après, fallait sauter sur les avirons. Tous ceux qui voulaient passer, ils sautaient sur les avirons. Puis, allez, vas-y que j'te tire pour juste avoir la cale de l'autre côté."

Parfois, par vent d'ouest, le passeur établissait une voile sur le plateau, « parce que le père Chéron, c'était un vieux de la Seine, alors il mettait une voile là. Alors, il y avait encore un inconvénient parce que... il voulait pas démolir le bac en arrivant dans la cale, fallait pas arriver 'core trop vite, mais y connaissait tellement les astuces des courants et des remous et puis tout ça y savait... »

Depuis 1882, la barque du Vieux-Trait était l'annexe piétonnière du bac à voitures d'Yainville. Le passage du Trait reprit son indépendance le 1er janvier 1918.
A Yainville, Gustave Chéron assurait le service en compagnie de Lévêque, alors conseiller municipal. Tous deux étaient aussi pêcheurs de Seine.

Affecté aux voies navigables, Célestin Léon Lévesque n'a pas été mobilisé en août 14. Mais, en janvier 1916, il est envoyé dans le 21e RIT. En juin, il bénéficie d'un sursis et retourne aux Pont-et-Chaussées. En août, il divorce de Bérénice Gabrielle Vittecoq pour se remarier huit mois plus tard à Tancarville avec Germaine Caron.

Le retour de Lévêque


Le Passager d'Yainville réarme le 6 décembre 1918 avec le retour de Levesque pour patron.

Le 24 avril 1918, Henri Denise intervient au conseil général :

Les passages d'eau de Duclair, de Caudebec-en-Caux et de la Mailleraye, desservis par des bacs à vapeur, et ceux de Jumièges, d'Yainville et de la Bouille, desservis par des bacs à rames, n'ayant pas été adjugés le 11 septembre dernier, vous avez, par une délibération du 2 octobre suivant, délégué à la Commission départementale les pouvoirs les plus étendus pour statuer sur leurs conditions d'exploitation à partir du ler janvier 1918.
En vertu de cette délégation, cette Commission a, dans ses séances des 30 novembre et 21 décembre 1917 décidé, faute de soumissionnaires, que l'exploitation des passages d'eau d'Yainville et de la Bouille serait assurée en régie par les soins et sous le contrôle du Service de la navigation de la Seine, 4e section, et autorisé l'imputation des dépenses sur les crédits prévus pour subvention aux fermiers. Pour Yainville, le crédit inscrit au budget de 1918 sera suffisant."

Le bac de Yainville allait se développer avec les activités qui s'implantent à Claquevent: la centrale électrique, la savonnerie, l'huilerie... Mais aussi avec les chantiers navals du Trait. Chaque matin arrivent des ouvriers. A pied, à vélo...


Attelage de Jurosay, messages de  Duclair à Rouen. Sur cette image prise après 1911, on voit les deux grandes rames servant à la propulsion, deux passeurs et une femme. Au loin se distingue le clocher de l'église Saint-André...

De cinq ans en cinq ans, une commission fluviale accorde à Gustave le pilotage du bac de Yainville par adjudication. Il fut le dernier passeur de Yainville à la rame. En plus de la barque pour les piétons, le passage d'Yainville fut doté d'un plateau pour les voitures à chevaux. Pénible métier. Il faut parfois une demi-heure de traversée. Le passage d'animaux remuants, de trop forts courants peuvent s'avérer une épreuve. 

1919 : le Passager désarme le 5 décembre pour réarmer le 6, encore avec Lévesque pour patron.
1920 : désarmement le 5 décembre, réarmement le 6 avec Lévesque. René, son fils se maria le 21 août à Barentin avec Blanche Ducroq.

Nouveau naufrage

En 1920, il fut question de supprimer le bac de Jumièges. La demande émanait d'Heurteauville. A Yainville, Gustave Chéron n'était pas contre mais son bac était déjà très chargé. Il faudrait alors le motoriser pour faire face au surcroit de trafic.

Chargé, le bac d'Yainville ? On peut le croire, car il sombra le 22 mai 1921. Mais manifestement, il fut abordé par le Cosmos.

La motorisation



Alors, en cette année 1921, le maire d'Heurteauville se rapprocha de celui d'Yainville pour demander la motorisation du nouveau bac dont on avait déjà lancé la construction. Ce qui fut écouté d'une oreille attentive. A Yainville, on considère en effet "que le bac à rames est très lent, sujet à de fréquentes interruptions dues au vent et aux courants souvent violents. Que les dépenses ne seraient pas exagérées attendu que la construction du bac détruit n'est pas encore commencée et qu'il pourrait être facilement modifié en cours d'exécution..."

  A Jumièges, on se prononça aussi pour : "Monsieur le maire donne lecture d'une lettre du conseil municipal d'Heurteauville demandant l'avis de l'assemblée pour obtenir le remplacement du bac à rame du passage d'Yainville par un bac à moteur. Le conseil, considérant que les relations entre la rive gauche et la rive droite seraient facilitées par ce remplacement, émet un avis favorable."

Ce qui fut fait. Mais immédiatement, cette même année 1921, la commune du Trait loucha sur cette nouvelle embarcation. On venait d'avoir l'idée de créer un marché dans la cité des chantiers. Les élus traitons demandèrent alors que le bac à moteur d'Yainville vienne remplacer le bachot à rames traiton manœuvré par Albert Bidault, natif d'Yville. Arguments : la Seine y est moins large, le courant moins fort. "Il y va de l'intérêt des ouvriers qui travaillent aux chantiers et des cultivateurs." La demande resta lettre morte sur le bureau du préfet.

Au recensement de 1921, Gustave Chéron apparaît comme manœuvre à la centrale électrique.
Le petit port d'Yainville gardait une activité. Un peu plus de 17.000 tonnes de marchandises entrées et sorties en 1921, 14.000 en 1922.


Gustave Chéron fut encore rayé de l'inscription maritime le 15 avril 1922. Le 24 mai 1922 eurent lieu les communions à l'église dYainville. Renée Lévesque, la fille du passeur, était parmi les communiantes. Elle remettra une petite image pieuse, souvenir de ce jour, à son amie d'enfance, Andréa Mainberte, partie à Boschervillye où elle communiera à son tour quatre jours plus tard.

Le Passager d'Yainville désarma le 5 décembre 1922 pour réarmer le 6, patron Lévesque.

En 1923, le procès concernant l'abordage du bac d'Yainville par le Cosmos était toujours devant les juridictions. Par bail allant du 1er janvier 1921 au 31 décembre 1925, le fermier du bac était toujours Lévêque. Les deux bachots à rame appartenaient au département. Le fermier du Mesnil était alors Duval, celui de la Roche Mme Deshayes, de Jumièges Persil, du Trait Aubert.

En juillet 1923, un concours fut lancé pour la construction d'un canot à moteur devant remorquer le bac à voitures d'Yainville. Sa coque devra être métallique et très robuste, d'une longeur d'environ 6 m et d'une largeur d'1,70 m. Tirant d'eau : 0,50 m. Sa forme devra être appropriée en vue du remorquage à la traîne ou en couple d'un bac en bois de 12,60 m, large de 4,10 m, tirant d'eau 0,50 m. Déplacement en charge : 8 tonnes. Puissance maximale du moteur : 12 HP.

L'assemblée des moissonneurs se tient le 16 septembre 1923 chez Legendre, à Heurteauville, près les passages d'Yainville et du Trait. Tout commence en début d'après-midi par la bénédiction d'une gerbe à l'église puis son exposition au débit. Concert, attractions diverses, bal sous tente, illuminations. Le passage est assuré toute la soirée.

Besoin d'un bac réserviste

Le 1er octobre 1923, Henri Denise, 
conseiller général, fit cette requête au Département : MM. les Ingénieurs signalent qu'ils ne disposent d'aucun matériel de rechange pour les six bacs à rames du Département et que, lorsque des réparations sont nécessaires à l'un de ces bacs, le service doit être suspendu. Ils estiment qu'il y aurait intérêt à faire l'acquisition d'un bac à rames destiné à servir d'élément de rechange et présentent à cet effet un projet en vue de la construction d'un bac semblable à celui qui a été mis en service à Yainville, en remplacement de l'ancien bateau coulé le 22 mai 1921. La dépense est estimée à 25.000 francs, y compris une somme à valoir de 3.000 francs ; il y a lieu d'ajouter une somme de 500 francs pour indemnité proportionnelle aux Ingénieurs.

Le Passager fut désarmé le 5 décembre 1923 et réarmé le 6 avec Lévesque.

Le 9 juin 1924, on fêtait la Sainte-Austreberthe à Heurteauville. Illuminations, bal le soir, un passage d'eau était assuré "en face la mairie pendant la durée de la fête".

Le vieux Passager d'Yainville fut désarmé le 4 décembre 1924. Il obtint encore deux permis de circulation et sera définitivement rayé de la liste des bâtiments fluviaux le 28 décrembre 1928, soit 70 ans après le lancement du navire de ce nom à La Mailleraye.
 
Le nouveau bac


Entre temps, retardée, la mise en service du canot automotorisé tractant le bac eut enfin lieu le 6 décembre 1924. Le patron déclaré au moment de l'inscription fut Lévesque. Le Yainville accuse 3,5 tonneaux. Le canot fait aussitôt des envieux. Comme Albert Bréant, le maire de La Bouille, qui vient sur place admirer l'embarcation et fait délibérer son conseil le 14 janvier suivant pour en obtenir un canot similaire. Dans la cité d'Hector Malot, il entrera en service en juilllet 26.



On le verra plus loin, la navigation avait ses risques. A commencer pour les usagers lorsque leur voiture descend la courte cale de Yainville à forte déclivité et rencontre la contre-pente du tablier.
 

La maison Cim était fâchée avec la géographie...

Le drame du bac de Caudebec...

Le 16 août 1925, une tragédie mit en émoi tous les passeurs. Ce jour-là, le charbonnier Borthwick percuta le bac de Caudebec démuni de feux. Son patron, Jean-Marie Le Verge, avait bu. Quatre morts...  Leroux, maire de Caudebec, ne dut son salut qu'en s'accrochant à l'ancre du charbonnier.

1er avril 1925. La centaine d'Inscrits maritimes des Ponts et Chaussées travaillant à Rouen, Moulineaux et Yainville sur des dragues, chalands et remorqueurs, déclenche une grève pour obtenir 2 francs de plus par jour sur leur indemnité dé nourriture qui atteint 7 fr. 25. Barillon. Ingénieur en chef, reçoit les délégués, l’administrateur de la Marine demande des instructions au Ministère.

Le Verge fut condamné à six mois de prison et 50 F d'amende. Il fit appel. Mal lui en pris car la peine de prison fut doublée. La veuve d'un mécanicien, Vincent, intenta un procès contre la société des bacs de Duclair, Caudebec et la Mailleraye. Elle le gagna.

Le 18 décembre 1925, un an après sa mise en service, le canot automobile fut suspendu pour 15 jours afin de réviser le moteur. La bac continua de fonctionner à la rame durant cette période.



Le 22 décembre, un nouvel accident refroidit tous les usagers des bacs. A Saint-Adrien, on déplore neuf victimes. Du coup, sous le pseudonyme de Quivoitout, un lecteur du Journal de Duclair déplore que le bac venant de Berville et ayant coupé la route à un vapeur, on entendit une voix demander aux bateliers d'allumer leurs feux de position. "Etaient-ils allumés ? Ne l'étaient-ils pas ? A qui de droit de juger... Néanmoins, cela peut donner à réfléchir à celui qui doit emprunter ce moyen de transport."

Au recensement de 1926, le patron d'Yainville est toujours Léon Lévesque, Gustave Chéron est sous ses ordres. Hélas, le 22 mars, René Lévesque, le fils de Léon, décéda à 22 ans à Yainville, laissant Blanche Ducroq pour veuve et une fille prénommée Denise.

Le 5 décembre 1926, le réarmement du bac fut encore fait au nom de Lévêque qui dut décéder peu après. Gustave Chéron n'était pas le fermier en titre du bac. Mais Mme Lévêque. En témoigne cette délibération municipale du 16 juin 1928 :
"M. le maire expose que le service du bac n'est pas assuré en correspondance avec le train de 19h30. Or cette heure n'est pas tardive dans la saison d'été. Il serait donc de toute première utilité que les habitants de la rive gauche puisse rejoindre leur domicile de retour par ce dernier
train.
D'autre part, ce service occasionnant une présence plus longue aux employés du bac, il est logique de leur accorder une juste rémunération.
Le conseil, oui les explications de M. le maire, considérant la nécessité absolue de ce passage et considérant que le tenancier du bac n'est pas tenu, d'après le cahier des charges, à un service après 20h donne un avis favorable à l'octroi d'une indemnité supplémentaire à Mme Levesque, indemnité motivée par la présence supplémentaire de l'équipage de son bac."

Chéron encore patron

Le 5 décembre 1927, le Yainville fut réarmé pour la dernière fois au nom de Lévêque. 16 décembre 1928, ce fut au nom de Chéron. Pour l'année qui venait de s'achever, la subvention départementale allouée au fermier du passage s'éleva à 72.600 F. Ce fut plus que prévu compte-tenu du prix de l'essence, des allocations familiales au personnel...

Le cousin Victor Mauger, 51 ans, assure quant à lui le passage  entre Heurteauville et Le Vieux-Trait. Le mercredi 15 février 1928, deux jeunes ouvriers des ACSM, habitant Pavilly, débarquent rive gauche : Fernand Hurel et Albert Bonvoisin. Hurel trouve le prix du passage, 2 F, plutôt excessif. Il demande le cahier de réclamations. Notre Victor refuse et donne pour toute réponse une gifle à son interlocuteur. L'autre réplique par un coup de poing. L'affaire en serait restée là si Mauger n'avait pas été conter sa mésaventure à la gendarmerie...

Le lundi 15 décembre 1928, a 17 h 30, Joseph Mouchard, journalier de 31 ans, rentre chez lui à Heurteauville après sa journée de travail et s'embarque sur le bac d'Yainville. Il prend place à l'avant. Derrière lui : deux attelages, ceux de MM. Duval et Lacorne, tous deux cultivateurs à Heurteauville. Il y a aussi quelques piétons comme Albert Duchêne, mécanicien dans la même commune. A l'arrivée du bac, avant que la queue ne soit complètement baissée, Duchêne saute à terre. Mouchard s'apprête à l'imiter lorsque le cheval de Duval part commue flêche. Son propriétaire qui le tenait par la bride n'aura rien pu faire pour le retenir. Comme la roue de la voiture hippomobile est encore calée, le mouvement inattendu du cheval déporte le véhicule sur la gauche par un brusque écart. Pris en écharpe par la roue, Mouchard fait un demi-tour sur lui-même et a la jambe coincée contre la queue du bac. Maçon à Heurteauville, Robert Dupré se porte au secours du blessé en compagnie de Duchêne et de Marcel Virvaux, journalier à La Mailleraye. Allongé sur le bord de la cale, il reevra les premiers soins du Dr Escande qui constate une double fracture de la jambe gauche, une plaie superficielle à la jambe droite, une autre à la maison gauche. De quoi l'empêcher de travailler durant trois mois. Enquête de la gendarmerie.

Le 6 décembre, Victor Mauger est "encore" ivre. Si bien que le passage entre le Vieux-Trait et Heurteauville est assuré ce jour là par Alexandre Levreux, qu'il paye pour le seconder. Vers les 17 h, Mauger monte en barque mais perd les avirons. Le voilà à la dérive. Seul. Ainsi passa-t-il la nuit dans son embarcation. Edmond Beaudoin, chef d'équipe aux Pont-et-Chaussées, signale aux gendarmes la disparition du passeur. Mais celui-ci est parvenu à regagner son domicile au petit matin. Interrogé, il jura de sa plus grande sobriété la veille. Seulement, il collection les plaintes contre lui concernant la qualité de ses prestations. Un procès-verbal est dressé.

A la suite de cette affaire, Mauger a perdu son emploi de passeur. Et une tringle en bois de 6,50 m de long, volée devant chez lui. Cette fois, c'est lui qui porte plainte.

A Yainville, en 1930, Gustave Chéron se fit construire un barque de pêche sous le nom de
Désiré n°1. Il l'inscrivit auprès de l'Administation maritime le 4 janvier et mena une première campagne d'un an. Il l'arma une seconde fois en janvier 1832. Cette embarcation fut dépecée en 1933.
Les départs du bac ont alors lieu au quart, rive gauche et à moins le quart, rive droite. Le premier départ à lieu le matin à 6 h 15. Le dernier à 19 h 15. Les jours de foire et de marché à Duclair, le passage se fait sans interruption d'une rive à l'autre jusqu'a midi 45. Du 1er avril au 30 septembre, le dernier départ est donné à 20 h 15. En toute saison, l'entrepreneur assure le passage des voyageurs arrivant du dernier train de Barentin. S'il a du retard, il doit attendre jusqu'à 20 h 15. Passé cette heure, il fait le passage à titre de voyage supplémentaire. Mais si c'est simplement un passage piétons, c'est gratuit.

Aux élections municipales de 1935, après Albert Brunet qui obtint 83 voix, Gustave Chéron arriva en seconde position avec 74 suffrages devant Augustin Bidaux, 72, le maire Jean Lévêque et Albert Lecanut, 70. Suivent : Pierre Le Dozé et Dominique Piot, 69, Georges Riaux, 59, Louis Colignon, 57, Alphonse Grain, 55.
Gustave Chéron était adjoint au maire d'Yainville à sa mort, en 1936. Le 20 décembre, le conseil désigna Brunet pour le remplacer à ce poste. Il refusa...


Pour suivre: Bernard Chéron


Sources


Délibérations du conseil municipal d'Yainville, numérisation Edith Lebourgeois, transcription Laurent Quevily.
Alain Joubert, L'autre côté de l'eau.

Jean-Pierre Derouard (Un passage de la Basse-Seine, Jumièges, Les Gémétiques, 1993, Bacs et passages d'eau, Berthout, 2003).
Le XXe siècle des enfants en Normandie, Marthe Perrier, Corlet.
Martial Grain: registres des délibérations de la communes de Jumièges.
Archives Quevilly, Chéron.
Inscription maritime. Notamment le rôle d'immatriculation des bâtiments de commerce, fol 66, n° 197.




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