Ruault ayant résilié son bail, c'est Célestin Léon Lévesque qui reprend le Passager d'Yainville en janvier 1903. Pour 7 ans. Le vieux navire a été racheté par les Ponts & Chaussées et appartient au Département.

Né à Duclair en 1874, Célestin Léon Lévesque est le fil d'un ouvrier tonnelier de Saint-Paul qui, a 55 ans, avait épousé une jeune marchande de légumes. A 29 ans, marié à Bérénice Vittecoq, Lévesque obtient le 1er janvier 1903 un bail pour le passage d'Yainville et son annexe du Trait qui court jusqu'au 31 décembre 1909. A bord du Passager d'Yainville, il a pour matelot Eugène Lechevalier, né à Guerbaville en 1887. Le Passager du Trait a quant à lui été construit en 1885 à Yainville et exploité par Ruault. Il assure maintenant la traversées à partir du Vieux-Trait. Les deux patrons sont Gustave Savary, né à Jumièges en 1846 et Pierre Julien, né à Jumièges en 1849. Le matériel de ces deux passages appartient au Département.


Accident près de la cale

Le 23 mars 1904, la péniche française Bienfait d'une mère remorquée par L'Hermine alla buter, à la suite d'une embardée, contre un 3 mâts anglais au mouillage, à 700 mètres en amont du passage d'Yainville. Une énorme voie d'eau s'étant déclarée, la péniche sombra instantanément. Cette péniche fut remise à flot et ramenée à Rouen le 27 avril.

1904 et 1905 : le Passager d'Yainville, patron Lévesque, a pour matelots Lechevalier, Pierre Julien et Henri Georges Mauger, né à Yainville en 1886.
1906 : Lévesque, Lechevalier sont avec Louis Cotelle, né à Moulineaux en 1860, Eugène Dezaille, né à Rouen en 1881, Victor Fontaine, né à Sainte-Marguerite en 1889, Louis Petit, novice, né au Mesnil en 1889.
1907 : Lévesque, Fontaine, Petit.
1908 : Lévesque, Savary, Fontaine, Alfred Levreux. Cette année-là, Léveque écope d'une amende au tribunal correctionnel pour délit de chasse.
1909 : Lévesque, Savary, Levreux,
1910 : Lévesque, son bail terminé, rejoint Gustave Alfred Mauger comme second patron sur le bac de Duclair ou Mauger a alors pour matelots François-Marie Deunf, un Breton, Alfred Lecat, de Berville et Adolphe Taulin, de Fécamp.

Gustave Chéron (1877-1936)
Né le 28 mars 1877 à Heurteauville, il débuta comme mousse de son père à bord du bac d'Yainville. En 1895, inscrit maritime, il effectue son service dans la Marine et est libéré en 1898 avec le grade de seconde classe. La tradition veut qu'il ait été matelot sur le Quevilly, lancé en 1896 aux chantiers Laporte de Grand-Quevilly. A bord de ce quatre-mâts barque, la vie de Gustave Chéron aura été à dure mais de bonne école. Il réalisa plus tard une maquette en bouteille de son navire que conserva religieusement son fils. Durant sa carrière, il le reverra souvent passer sous ses yeux, le Quevilly, ce navire de ses jeunes années qui remontait la Seine chargé de pétrole. Un autre navire dont se souviendront les anciens: c'est le Felix-Faure qui, de mai à septembre, assurait la liaison entre Rouen et Le Havre. Et ce, de 1896 à 1936. Il succédait à toute une série de "passagères", ainsi nommait-on ces bateaux et le premier avait été le Duchesse de Berry, en 1821. Les passeurs de bacs se devaient d'aller chercher où conduire les voyageurs à bord des vapeurs lors de leurs escales.

Lire l'épopée du Quevilly:


Son père, Pierre Delphin, s'étant retiré à Duclair, Gustave Chéron avait 23 ans quand s'ouvrit un siècle nouveau. Et c'est à Duclair qu'il se maria, le 18 septembre 1901, avec Adèle Blanche Rotou, une fille originaire d'Orival. Allez savoir pourquoi, on la surnommera Tante Marie-Gus. Il lui faudra mettre au monde quatre enfants morts-nés avant de pouvoir élever deux garçons: Bernard et Louis.
Gustave aurait cessé de naviguer de 1900 à 1903 avant de reprendre Le Passager d'Yainville en 1910. Dans le quartier du bac, Gustave a pour voisins les Mainberte, ses cousins...
La maison de Gustave Chéron et d'Adèle Rotou, dite "Tante Marie-Gus". C'est l'une des habitations du village de Claquevent qui fut rasé après-guerre. Marie-Louise Mainberte et son mari, Marius Hangard, leur succédèrent un temps dans cette habitation.
En 1910, Gustave est donc patron à la part du Passager d'Yainville, annexe : Passager du Trait. Il a pour matelots Alfred Levreux, né en 1882 à Hauville, Viger, Louis Levreux, né en 1890 à Heurteauville. Le mousse est Marcel Vautier, né en 1895 à Guerbaville.

Le naufrage du bac

Hélas, le vieux bachot de Gustave fit naufrage. Dans sa séance du 27 septembre 1910, le conseil général décide l'inscription, au budget de1911, d'un crédit de 4.000 francs pour le remplacement du bac à rames d'Yainville. Le Préfet est autorisé à passer un marché de gré à gré après appel à la concurrence. Mme Frébourg, entrepreneur de charpente à Duclair, a présenté seule une soumission ne dépassant pas le crédit voté ; cette soumission a été acceptée par délibération le 27 janvier 1911. Seulement, ce projet ne comprenait pas la fourniture de diverses pièces d'armement destinées à remplacer celles de l'ancien bac trop usagées et perdues pendant le naufrage de ce dernier. Coût : 150 francs.
D'autre part, la soumissionnaire devait fournir le bac dans un délai de soixante-cinq jours, à dater de la notification de l'appprobation de son marché, étant entendu que pour chaque journée dépassant ce délai, elle aurait à payer 12 francs et que par chaque chaque journée gagnée il lui serait alloué une prime d'égale importance. Or, Mme Frébourg devança de huit jours le délai qui lui était imparti. Elle bénéficia donc d'une prime 96 francs.
Dans ces conditions, on inscrivit au budget supplémentaire du Département un crédit spécial de 246 francs, représentant approximativement le montant du surcroît de dépenses qu'aura nécessité le remplacement du bac d'Yainville.

Mme veuve Frébourg se proposa enfin d'acquérir l'ancien bac pour la somme de 75 francs, en prenant l'engagement de remettre à l'Administration les barres de pied et quelques ferrures des mâts pouvant servir dans d'autres bacs.



Les passages du Trait et d'Yainville furent dissociés le 1er janvier 1918. Gustave assurait le passage en compagnie de Lévêque, alors conseiller municipal. Tous deux étaient aussi pêcheurs de Seine.

Le 24 avril 1918, Henri Denise intervient au conseil général :
Affecté aux voies navigables, Célestin Léon Lévesque n'a pas été mobilisé en août 14. Mais, en janvier 1916, il est envoyé dans le 21e RIT. En juin, il bénéficie d'un sursis et retourne aux Pont-et-Chaussées. En août, il divorce de Bérénice Gabrielle Vittecoq pour se remarier huit mois plus tard à Tancarville avec Germaine Caron.
"Les passages d'eau de Duclair, de Caudebec-en-Caux et de la Mailleraye, desservis par des bacs à vapeur, et ceux de Jumièges, d'Yainville et de la Bouille, desservis par des bacs à rames, n'ayant pas été adjugés le 11 septembre dernier, vous avez, par une délibération du 2 octobre suivant, délégué à la Commission départementale les pouvoirs les plus étendus pour statuer sur leurs conditions d'exploitation à partir du ler janvier 1918.
En vertu de cette délégation, cette Commission a, dans ses séances des 30 novembre et 21 décembre 1917 décidé, faute de soumissionnaires, que l'exploitation des passages d'eau d'Yainville et de la Bouille serait assurée en régie par les soins et sous le contrôle du Service de la navigation de la Seine, 4e section, et autorisé l'imputation des dépenses sur les crédits prévus pour subvention aux fermiers. Pour Yainville, le crédit inscrit au budget de 1918 sera suffisant."

Le bac de Yainville allait se développer avec les activités qui s'implantent à Claquevent: la centrale électrique, la savonnerie, l'huilerie... Mais aussi avec les chantiers navals du Trait. Chaque matin arrivent des ouvriers. A pied, à vélo...

De cinq ans en cinq ans, une commission fluviale accorde à Gustave le pilotage du bac de Yainville par adjudication. Il fut le dernier passeur de Yainville à la rame. En plus de la barque pour les piétons, le passage d'Yainville fut doté d'un plateau pour les voitures à chevaux. Pénible métier. Il faut parfois une demi-heure de traversée. Le passage d'animaux remuants, de trop forts courants peuvent s'avérer une épreuve. 

Un vieux de la Seine

Avant les années 20, les enfants d'Heurteauville fréquentent l'école d'Yainville. Alors, ils prennent le bac matin et soir. Aux grandes marées descendantes, par fort courant, il faut, sur la rive d'Heurteauville, haler le bac sur 300 mètres en amont pour lui permettre de compenser le courant et arriver ainsi, en biais, à la cale d'Yainville. " Alors les gamins de l'école, raconte un ancien à Alain Joubert, tout le monde tirait dessus, tirait le bac avec la corde... et puis le père Chéron dit:

— Bon, ça va suffire pour traverser, tout le monde à bord ! 

On prenait la corde, tout le monde sautait là et puis après, fallait sauter sur les avirons. Tous ceux qui voulaient passer, ils sautaient sur les avirons. Puis, allez, vas-y que j'te tire pour juste avoir la cale de l'autre côté."

Parfois, par vent d'ouest, le passeur établissait une voile sur le plateau, "parce que le père Chéron, c'était un vieux de la Seine, alors il mettait une voile là. Alors, il y avait encore un inconvénient parce que... il voulait pas démolir le bac en arrivant dans la cale, fallait pas arriver 'core trop vite, mais y connaissait tellement les astuces des courants et des remous et puis tout ça y savait".

Nouveau naufrage

En 1920, il fut question de supprimer le bac de Jumièges. La demande émanait d'Heurteauville. A Yainville, Gustave Chéron n'était pas contre mais son bac était déjà très chargé. Il faudrait alors le motoriser pour faire face au surcroit de trafic.

Chargé, le bac d'Yainville ? On peut le croire, car il sombra le 22 mai 1921. Mais manifestement, il fut abordé par le Cosmos.

La motorisation

Alors, en cette année 1921, le maire d'Heurteauville se rapprocha de celui d'Yainville pour demander la motorisation du nouveau bac dont on avait déjà lancé la construction. Ce qui fut écouté d'une oreille attentive. A Yainville, on considère en effet "que le bac à rames est très lent, sujet à de fréquentes interruptions dues au vent et aux courants souvent violents. Que les dépenses ne seraient pas exagérées attendu que la construction du bac détruit n'est pas encore commencée et qu'il pourrait être facilement modifié en cours d'exécution..."

 Le remplacement du bac à rame par un bac à moteur n'interviendra qu'en décembre 1924

  A Jumièges, on se prononça aussi pour : "Monsieur le maire donne lecture d'une lettre du conseil municipal d'Heurteauville demandant l'avis de l'assemblée pour obtenir le remplacement du bac à rame du passage d'Yainville par un bac à moteur. Le conseil, considérant que les relations entre la rive gauche et la rive droite seraient facilitées par ce remplacement, émet un avis favorable."

Ce qui fut fait. Mais immédiatement, cette même année 1921, la commune du Trait loucha sur cette nouvelle embarcation. On venait d'avoir l'idée de créer un marché dans la cité des chantiers. Les élus traitons demandèrent alors que le bac à moteur d'Yainville vienne remplacer le bachot à rames traiton. Arguments : la Seine y est moins large, le courant moins fort. "Il y va de l'intérêt des ouvriers qui travaillent aux chantiers et des cultivateurs." La demande resta lettre morte sur le bureau du préfet.

Le petit port d'Yainville gardait une activité. Un peu plus de 17.000 tonnes de marchandises entrées et sorties en 1921, 14.000 en 1922.

 

En 1923, le procès concernant l'abordage du bac d'Yainville par le Cosmos était toujours devant les juridictions. Par bail allant du 1er janvier 1921 au 31 décembre 1925, le fermier du bac était toujours Lévêque. Les deux bachots à rame appartenaient au département. Le fermier du Mesnil était alors Duval, celui de la Roche Mme Deshayes, de Jumièges Persil, du Trait Aubert.

Cette année 1923, conseiller général, Henri Denise fit cette requête au département : MM. les Ingénieurs signalent qu'ils ne disposent d'aucun matériel de rechange pour les six bacs à rames du Département et que, lorsque des réparations sont nécessaires à l'un de ces bacs, le service doit être suspendu. Ils estiment qu'il y aurait intérêt à faire l'acquisition d'un bac à rames destiné à servir d'élément de rechange et présentent à cet effet un projet en vue de la construction d'un bac semblable à celui qui a été mis en service à Yainville, en remplacement de l'ancien bateau coulé le 22 mai 1921. La dépense est estimée à 25.000 francs, y compris une somme à valoir de 3.000 francs ; il y a lieu d'ajouter une somme de 500 francs pour indemnité proportionnelle aux Ingénieurs.


La maison Cim était fâchée avec la géographie...

 Retardée, la mise en service du canot à moteur tractant le bac eut enfin lieu le 6 décembre 1924.

Le 16 août 1926, une tragédie mit en émoi tous les passeurs. Ce jour-là, le charbonnier Bortwick percuta le bac de Caudebec démuni de feux. Son patron, Le Verge, avait bu. Quatre morts...  La veuve d'un mécanicien, Vincent, intenta un procès contre la société des bacs de Duclair, Caudebec et la Mailleraye. Elle le gagna.

On le verra plus loin, la navigation avait ses risques. A commencer pour les usagers lorsque leur voiture descend la courte cale de Yainville à forte déclivité et rencontre la contre-pente du tablier.

Gustave Chéron n'était pas le fermier en titre du bac. Mais Mme Lévêque. En témoigne cette délibération du 16 juin 1928 :
"M. le maire expose que le service du bac n'est pas assuré en correspondance avec le train de 19h30. Or cette heure n'est pas tardive dans la saison d'été. Il serait donc de toute première utilité que les habitants de la rive gauche puisse rejoindre leur domicile de retour par ce dernier
train.
D'autre part, ce service occasionnant une présence plus longue aux employés du bac, il est logique de leur accorder une juste rémunération.
Le conseil, oui les explications de M. le maire, considérant la nécessité absolue de ce passage et considérant que le tenancier du bac n'est pas tenu, d'après le cahier des charges à un service après 20h donne un avis favorable à l'octroi d'une indemnité supplémentaire à Mme Levesque, indemnité motivée par la présence supplémentaire de l'équipage de son bac."

Gustave Chéron était adjoint au maire d'Yainville à sa mort, en 1936. Le 20 décembre, le conseil désigna M. Brunet pour le remplacer. Il refusa...


Pour suivre: Bernard Chéron



Sources


Délibérations du conseil municipal d'Yainville, numérisation Edith Lebourgeois, transcription Laurent Quevily.
Alain Joubert, L'autre côté de l'eau.

Jean-Pierre Derouard (Un passage de la Basse-Seine, Jumièges, Les Gémétiques, 1993, Bacs et passages d'eau, Berthout, 2003).
Le XXe siècle des enfants en Normandie, Marthe Perrier, Corlet.
Martial Grain: registres des délibérations de la communes de Jumièges.
Archives Quevilly, Chéron.
Inscription maritime.



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