Par Laurent QUEVILLY
Au temps de...
Pierre Delphin Chéron
Gustave Chéron
Bernard Chéron

Ses origines sont nimbées de brume. Le bac de Yainville, on en connaît l'histoire depuis 1882, année où il se fixe à son emplacement actuel. Mais avant ?

Dans son histoire relativement récente, trois générations de Chéron auront piloté le bac de Yainville. Mais saura-t-on jamais de quand date le tout premier bac de Yainville et quelle furent ses emplacements successifs. Le passage d'eau de Yainville existe sous ce nom depuis des temps immémoriaux. Si bien que ce Trajectum Ewenvillam donna son nom au village du Trait en se transformant ensuite en Tractus (1025) puis en Trait. C'était au temps où les deux paroisses n'en formaient qu'une.

Mais où était vraiment ce Trajectum Ewenvillam. A Yainville ? Au Trait ? Tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre ou bien chacun de ces lieux avait-il son propre bac? Il est dit quelque part que le Trait avait déjà le sien avant les invasions normandes. Voire l'époque gallo-romaine. Il demeura en tout cas assujetti aux moines de Jumièges jusqu'à la Révolution. Jean Duquesne en était alors titulaire. Mais Yainville? Il semble qu'il y en eut deux... 


Le bac du Nouveau-Monde



 Il faut attendre le XVIIe siècle pour tenter d'y voir clair. Au lieu-dit Le Nouveau-Monde, l'emplacement actuel du bac de Yainville, un plan de Delavigne, arpenteur de Jumièges, établi en 1684, nous montre une barque de passagers. Elle navigue face à la Sente du Grand Marais.

 


Ce passage est encore matérialisé en 1715 sur la carte du diocèse de Rouen dressée sur place par Fremont, de Dieppe. En revanche, elle ne fait pas figurer de passage face à l'église du Trait.



Le bac du fossé Saint-Philibert



Un peu plus loin, un second passage aurait existé derrière l'église d'Yainville, à l'extrémité du fossé Saint-Philibert, face à la chapelle d'Heurteauville.

Au fil du temps, des bachots ont donc fonctionné à ces deux endroits. Mais d'une façon manifestement chaotique. Au XVIIIe siècle, on compte quelque 20 passages d'eau entre Rouen et Tancarville. Ils appartiennent tous aux seigneurs, nobles, religieux. Mais sur le fleuve, la police est assurée par un service royal, la Vicomté de l'eau.

Une constante : c'est toujours la rive droite, plus animée, qui prend l'initiative de ces services. Sous l'ancien régime, tous les passages dépendant de l'abbaye de Jumièges sont loués par trois, six ou neuf ans. Généralement propriétaire de sa barque, le passeur d'antan n'a pas forcément bonne réputation. Ce n'est pas toujours son activité principale ni lui qui assure le service. Quand il est assuré ! Ses tarifs sont souvent aussi élevés que sa consommation. En revanche, il souffre de la concurrence des riverains qui, disposant de barques personnelles pour la plupart, en arrivent à opérer des passages parallèles. Bref, on voit de tout... 

Sur cette carte de la presqu'île gémétique dressée par Cassini en 1757, on voit figurer trois seuls passages d'eau. Celui du Trait, de Jumièges et de la Roche. On remarquera une ile importante sur la Seine en amont du bac de Jumièges. (Cliquer pour agrandir)

Le premier passage dont nous venons de parler, celui du Nouveau-Monde, ou encore de Claquevent, a semble-t-il été délaissé après 1715.
Mais le 30 septembre 1842, une pétition des habitants d'Heurteauville témoigne de l'existance d'une cale encore située à cet endroit.

Pour Jean-pierre Derouard, il existait aussi une cale située au bout du fosse Saint-Philibert. Aux habitants d'Heurteauville qui demandaient un passage au bout de la rue des îles, à Jumièges, l'ingénieurs des Ponts &  Chaussées répliqua qu'ils pouvaient, "en partant du passage du Trait, débarquer au bac de la commune d'Yainville puisqu'il se trouve sur une cale d'embarquement pour arriver à Jumièges par le chemin des Fontaines." Aller du passage du Trait, rive gauche, jusqu'au fossé Saint-Philibert, voilà qui fait une sacrée distance à la rame. Alors, l'ingénieur n'évoquait-il pas plutôt la cale de Claquevent ? Pas sûr. Un document de 1860 nous confirmera qu'il existe bien un passage au bout du fossé.


L'intervention de Quevremont 




En 1850, les habitants de la Mailleraye qui empruntent le bac du Trait pour se rendre en "voiture" au marché de Duclair protestent auprès des Ponts et Chaussées. Ils ont deux fortes déclivités à monter. A l'aller, de la cale vers l'église du Trait. Au retour surtout avec la côte Béchère au pied de laquelle existe un relais de chevaux. Etabli au château du Taillis depuis 1807, impliqué dans la vie communale et religieuse de Yainville, Monsieur de Quevremont, s'en fait l'écho. Et préconise une solution: "Au pied de la côte Béchère, il y a une rue très courte qui conduit à la rivière où les pêcheurs embarquent." Autrement dit le Nouveau-Monde. Nous y revoilà ! C'est donc là que Quevremont suggère un nouveau bac pour les voitures. Mais il est encore loin d'être fait...


Sur cette carte de 1860, on voit un passage entre le bas du fossé Saint-Philibert et la chapelle du Bout-du-Vent, à Heurteauville. Il est situé rive droite près d'un corps de garde. Une peu plus loin, sur le chemin des Fontaines qui mène à Jumièges, se voit le fanal de Yainville. En revanche, aucun passage n'est matérialisé à Claquevent, ce qui donne raison à Derouard.


Le Département hésite encore



 
Quand, en 1862, un décret impérial redéfinit les passages d'eau, on ne préconise qu'un bac pour piétons à Yainville, annexe du bac du Trait. Mais n'est-ce pas déjà le cas ? Quoi qu'il en soit, les voitures continueront donc à peiner dans la côte Béchère.


En agrandissant le plan ci-contre tracé par Jean-Pierre Derouard, on distinguera le trajet supposé de 1843 entre la cale du passage du Trait puis le bas du fossé Saint-Philibert.

En 1863, le conseil général délibère. L'idée d'un bac pour voitures à Yainville ne fait manifestement pas l'unanimité...

Le projet de rectification de la côte Béchère, près du Trait, a été mis à l'étude sur la demande de la Commission instituée dans le canton de Duclair pour la surveillance des chemins de grande vicinalité. Cette Commission a pensé qu'au lieu de construire le chemin de grande communication n° 65, d'Aiziers à Duclair, dans la direction qui lui a été assignée, ce qui nécessiterait l'établissement d'un nouveau bac en face de Yainville, il serait préférable de maintenir le passage du Trait, en ouvrant entre Yainville et le Trait, au pied de la falaise, une nouvelle route qui serait la meilleure rectification de la côte de Béchère, et pourrait, par ce motif, être construite à l'aide des fonds réunis du service départemental et du service vicinal.



Une délibération similaire précise que le projet de rectification de la côte Béchère est conduit à la demande "des communes appelées à concourir à la construction du chemin de grande communication n° 65, entre Guerbaville et Heurteauville, sur la rive gauche de la Seine."

La route à construire en pied de falaise "pourrait être construite à frais communs entre le département et les communes intéressées au chemin no 65.
Nous ferons l'étude détaillée de ce projet le plus tôt possible; la longueur de route à ouvrir serait de 2,800 mètres, et la dépense d'environ 80,000 fr. ; mais aucune ressource ne peut y être affectée en 1864. "

On en est donc là. Quel que soit son emplacement, le bac d'Yainville demeure une barque pour piétons annexée au passage du Trait et tributaire du bon vouloir de son fermier. Dans de telle conditions, on doute de la régularité du service...


Pour suivre: Et Yainville a son bac !

Sources


Jean-Pierre Derouard (Un passage de la Basse-Seine, Jumièges, Les Gémétiques, 1993, Bacs et passages d'eau, Berthout, 2003). Aux origines du bac d'Yainville, Yainville info, 1992.
Délibérations du conseil général consultées par Laurent Quevilly
Délibération du conseil municipal d'Yainville, numérisées par Edith Lebourgeois.




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