Le 10 mai 1864, pour "la réunion des deux rives", le conseil municipal d'Yainville demande un service de bac à Claquevent  Il lui faudra attendre un peu...

Ce n'est qu'à compter du 13 novembre 1867 que le passeur du Trait, Louis Napoléon Neveu, est plus ou moins tenu d'entretenir une annexe à Yainville. Il réalise bien quelques passages. Mais se décourage. Il doit y placer un homme et un bateau. Et cela ne lui rapporte pas 1,25 F par jour. Alors, le service est mal assuré. Voire pas assuré du tout. Du coup, Jean-Augustin Lafosse, le maire de Yainville, s'en plaint au préfet. Requête entendue. On présente à Neveu un cahier des charges sans ambiguïté pour le nouveau bail de 1868. Il doit assurer le service ! Neveu s'entête. Ça ne rapporte pas un clou. En 1868, le passage de la barque d'Yainville, annexe du bac du Trait, aurait été assuré par un certain Bocarchard, "vieux pêcheur en mauvais état".



Dans le même temps, le passeur de Jumièges, lui, en profite pour résilier son bail en arguant de la "concurrence" que lui fait Yainville. Ce qui fait éclater de rire l'ingénieur des Ponts et Chaussée: "L'annexe de Yainville ne passe des voyageurs qu'en petite quantité!" C'est si vrai que le cahier des charges de 1870 ne prévoit son fonctionnement que de Pâques à la Toussaint.

Yainville, passage principal



En 1873, renversement de situation! Le chemin allant d'Heurteauville à Saint-Vaast Dieppedalle est classé. On stipule sur le cahier des charges du batelier du Trait: "Le passage principal sera transporté à Yainville dès que les cales destinées au chemin de grande communication n° 20 seront terminées."

La réalisation des cales fut adjugée à l'entreprise Silvestre, de Claquevent, le 9 juillet 1874.

Durant les travaux, c'est à 100 mètres du chantier, en amont, que fonctionne le passage pour piétons d'Yainville. C'est encore le cas en 1874. Jusqu'alors Delépine, un chaufournier de Claquevent, tolérait que les voitures traversent son terrain pour y récupérer les marchandises destinées au marché de Duclair. Mais depuis les dernières élections, il s'y oppose.

Après Neveu, Cauvin est le fermier du passage du Trait et de l'annexe d'Yainville
Son bail va du 18 décembre 1873 au 31 décembre 1878. Il s'élève à 950 F et ne bénéficie d'aucune subvention. A Jumièges, c'est Tabouret, à la Roche et au passage d'Yville, Brigaux, à Duclair et La Fontaine, Bellest.

Les cales neuves furent terminées en juin 1875 par Silvestre. De là peut continuer le passage pour piétons. Rive gauche, il ne reste plus qu'à réaliser un dernier tronçon de route. Au bail des années 1880-1891, il est donc précisé : "Pendant la durée du présent bail, le service du bac pourra être modifié de la manière suivante: le passage principal sera transporté à Yainville où des cales ont été construites sur les deux rives dès que le chemin de grande communication sera ouvert sur ce point."

1882 : les premières voitures

En septembre 1882, année où s'ouvre la ligne de chemin de fer Duclair-Caudebec, le bac à voitures de Yainville effectue sa toute première traversée. Cette fois, le passeur de Jumièges peut vraiment crier à la concurrence. Ce qu'il fait en décembre. Quant au passeur du Trait, le voilà avec des piétons, annexé à Yainville.

C'est l'un des navires des carrières Silvestre qui va servir de bac à Yainville. Construit au Trait en 1850, le Passager d'Yainville est du port de 5 tonneaux. Ses équipages successifs :


Janvier 1885, patron Delphin Agnès, matelot Guérin et Louis Alexandre Agnès, novice.

Janvier 1886, patron Agnès, matelot Louis Guérin.

Janvier 1887 : patron Agnès, matelot Lesage, novice Félix Baillemont né en 1876 à Guerbaville, Louis Guérin, né en 1876 au Trait.

1888 : commandé par Agnès, matelot Lesage.

1889 et 1890 par Delphin Agnès, né en 1830 à Villequier. Matelots : Lesage et Deshays.

1890, matelots : Louis Lesage, né en 1873 à Jumièges, Victor Eugène Agnès, né en 1877 à Guerbaville.
il existait une activité de construction navale à Yainville. En 1888 fut construit ici le Maria Louisa, bateau non ponté d'un tonneau qui fut exploité deux ans par Michel Norat à La Mailleraye pour la petite pêche en Seine. Il fut vendu en 1900.
On signale aussi un cordier, Aimable Betembos, en 1885.
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1891 : On retrouve les mêmes mais le propriétaire semble être Noël Petit avec en outre à bord François Deshays né en 1872 à Jumièges et Armand Lesage né en 75 à Berville.

1893
: Pierre Delphin Chéron commande le bac. L'armateur est Noël Petit. L'équipage est composé de Armand Lesage, né en 1875, Louis Lesage, né en 1840 à Canteleu. Le mousse est le fils de Pierre Delphin : Gustave Chéron.

Un temps pêcheur en Seine comme ses ancêtres, Pierre Delphin Chéron a épousé Pascaline Mauger en 1866. Cette fille d'Heurteauville est aussi d'une famille de marins. On retrouve des Mauger sur tous les bacs et sur les gribanes de Silvestre. Le lieu de naissance des enfants Chéron, de 1877 à 1882 varie entre Jumièges, Yainville, Le Trait, Guerbaville...
Pierre Delphin Chéron a été, en 1878, matelot à bord du Louise-Désirée, sloop de 62 tonneaux construit à La Mailleraye en 1843 et appartenant à Lécuyer & Paine. Il était sous les ordres de Louis Troudé, de Guerbaville. Matelots : Théodore Anquetil, Alphonse Poultier. Il navigait entre Rouen et Villequier..


1894 :
Pierre Delphin Chéron a 56 ans quand il marie une fille à Yainville, il est toujours dit "passeur d'eau" et son épouse cabaretière, sans doute le café du Passage. L'équipage est encore composé de Louis Lesage et Gustave Chéron mais on trouve en outre Emile Crevel, novice né en 1876 au Trait ; François Chéron, autre fils de Delphin, novice lui aussi enfin François Vautier, né à Guerbaville en 1868, matelot et Pierre Julien, né à Jumièges en 1849. Après quoi, Pierre-Delphin et son épouse, Pascaline Mauger, sont allés s'établir à Duclair.

1895 : c'est Louis Albert Sénateur Mauger le patron. Il a pour matelots Pierre Julien, Emile Persil, Victor Mauger...

1897 : Emile Prosper Persil est signalé comme passeur d'eau à Yainville. Son épouse, Césarine Célestine Mauger est dite cabaretière.
Durant l'hiver 1895, à Rouen comme à Duclair, la Seine gela au point que l'on pouvait traverser le fleuve à pied. L'épaisseur de la glace atteignit les 2 mètres en certains endroits. Le bac resta ainsi bloqué plusieurs jours. On dit même que les ouvriers de Mustad purent faire un feu au milieu du fleuve. Plus loin, à la Mailleraye, une goélette coincée dans la glace coula...
1898 : depuis le 6 décembre de 97, c'est Emile Victorien Ruault le "passager" titulaire d'Yainville, né en 1868 à Moulineaux, de Jacques François et Marie Désirée Anquetil.
Ruault est l'homme qui perçoit les droits au passage d'eau d'Yainville et à l'annexe du Trait. Il s'acquitte pour cela d'une redevance annuelle de 195 F. Or Ruault voit passer les crises. Et moins d'ouvriers sur ses embarcations. Il demande sur la rive gauche une nouvelle cale d'embarquement à 300 mètres de celle existante, ce qui lui fut refusé.


Claquevent en 1989. On distingue l'hôtel Carré, une pension pour les ouvriers...


La cale du bac. A gauche se trouve le café du Passage tenu par mes grands parents, les Mainberte...

Au 1er janvier 1899, Ruault utilise pour le transport des passagers d'une rive à l'autre Le Passager d'Yainville, ancien bachot des carrières Silvestre, construit en 1850 au Trait. Le second patron est Louis Deconihout. Matelots : Joseph Bonté, de Sahurs, Aldrince Tocqueville, de Caudebec. Ruault essuie cette fois un échec à une demande d'ouverture d'un café-débit. Il est probable que les Chéron tiennent toujours le café du Passage.

En 1900, Ruault a pour matelots Bonté, Viger et pour novice Alfred Levreux, né à Hauville en 1882.
En 1900, les passeurs sont payés comme ouvriers sans spécialité : 30 F par mois à Yainville plus 60 de nourriture. Le passage justifie pourtant d'une certaine rentabilité avec la traversée chaque matin de 25 ouvriers travaillant rive droite.
Le 25 août 1900, Ruault adresse une demande de remise du prix de son fermage. Elle est repoussée par la conseil général lors de sa séance du 17 avril 1901.
Les Chéron à Duclair


A Duclair, Pascaline Mauger, mon arrière-grand-mère, va tenir café, sur le quai Mustad. La mémoire familiale enjolive toujours les choses. Marie-Louis Mainberte racontait que Pierre Delphin Chéron, après avoir commandé le bac d'Yainville, avait piloté celui de Duclair. Mais en réalité, il n'apparaît pas dans les rôles d'équipages. C'était Théodore Cassé le patron. Il est né en 1849 à Ambourville. Il est entouré de Alfred Lecat, François Deunff, Célestin Léon Lévesque, Gustave Mauger, cousin de Delphin qui en prend le commandement en 1903. D'où peut-être la confusion dans la mémoire de Marie-Louise Mainberte.
Pierre Delphin est mort à Duclair à 65 ans.Veuve, Pascaline Mauger s'est retirée chez sa fille, Marie Chéron, au café du Passage à Yainville. Elle y est décédée en 1927.

Les enfants du capitaine Chéron :





En 1901, les matelots sont Bonté, Viger, Anfry Recloze, né au Mesnil en 1881, François Deshays, né à Jumièges en 1872.

En 1902, matelots : Bonté, Alexandre Caudron, né à Saint-Ouen-du-Breuil en 1885, Narcisse Albert Deconihout, né à Jumièges en 1845, Eugène Lechevalier.

Le bac d'Yainville subit la crise...
Le 18 mars 1902, Ruault écrit à l'ingénieur en chef de la navigation de la Seine. Par suite de modifications apportées dans ses chantiers, explique-t-il, M. Guibert, entrepreneur à Yainville, occupe beaucoup moins d'ouvriers. 25 d'entre eux, qui habitaient la rive gauche de la Seine, n'y sont plus employés. Ils ont donc déserté le passage et la perte est évaluée par Ruault à 700F par an. Ruaut demande donc encore une fois une remise de son fermage.

On remarque dans ses comptes que Ruault rétribue un marin à raison de 90F par mois. 30F de salaire et 60F pour la nourriture. Mais il fait appel chaque mardi (jour de marché à Duclair) à un marin supplémentaire qu'il paye 4F. Commentaire de Buignet, le conducteur divisionnaire : "On ne peut contester que le changement opéré par M. Guibert a eu une influence assez fâcheuse sur les recettes du passage et que la somme qui reste au sieur Ruault qui est constamment occupé au passage, où deux marins sont nécessaires, est faible pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille et à l'amortissement du matériel.

Il nous paraît difficile de revenir sur un marché passé, d'autant plus que les fermiers des passages d'eau ont, lors de l'adjudication, une tendance à ne pas s'inquiéter du prix du loyer, pensant obtenir une diminution quelque temps après. Le contrôle des recettes étant impossible, le service devant s'en rapporter aux intéressés, cela pourrait donner lieu, vu le grand nombre de passage, à des abus qu'il faut éviter.

On fausserait également le système des adjudications, les fermiers pouvant se contenter, suivant leurs aptitudes, à ce travail, de plus ou moins de bénéfice. La seule chose qui pourrait paraître équitable serait la résiliation, mais elle n'est pas demandée.
La situation est la même qu'en 1900. Le bénéfice accusé par le sieur Ruault est faible mais nous pensons qu'avec un peu plus d'activité, il pourrait augmenter le chiffre de ses recettes et arriver à un résultat satisfaisant."

Le 14 juin 1902, l'ingénieur ordinaire abonde dans le même sens: "La situation du passage d'eau d'Yainville n'est évidemment pas florissante et le début de l'année 1902 montre une baisse marquée des recettes. Quelque intéressante que puisse être la condition actuelle du fermier, nous ne croyons pas que cet état de choses puisse lui donner droit à une remise de son fermage qui constituerait un précédent regrettable.

La résiliation amiable serait une solution plus rationnelle, mais outre qu'elle n'est pas sollicité, on peut se demander s'il serait bien logique d'y avoir recours, le bail n'ayant plus que 18 mois à courir."


Le 11 juillet 1902, Ruault reprend la plume pour s'adresser cette fois au préfet.  "Le nombre des ouvriers employés aux carrières de Yainville et travaux divers s'y rattachant, a diminué depuis 2 ans de plus de moitié..." La plupart, rappelle-t-il, habitaient Heurteauvile. Résultat: les recettes de son fermage ont été amputée de 1000 à 12000F par an. Les recettes actuelles le mettent constamment en déficit et dans une position difficile. Du coup, "il se trouve dans l'impossibilité de pouvoir continuer le passage de Yainville aux conditions stipulées par son adjudication du 5 décembre 1897. Pour ces motifs, il vient prier monsieur le préfet de bien vouloir l'autoriser à résilier purement et simplement son adjudication du 5 Xbre 1897."



Pour suivre: Gustave Chéron

Sources


Jean-Pierre Derouard (Un passage de la Basse-Seine, Jumièges, Les Gémétiques, 1993, Bacs et passages d'eau, Berthout, 2003).
Archives familiales Chéron, Quevilly.
Le canton de Duclair à l'aube du XXe siècle, Gilbert Fromager.

Notes annexes

En 1868, à Duclair, Paul Saval manœuvrait encore un bachot à rame de 13 mètres. 180 personnes ou 20 têtes de bétail pouvaient monter à bord. Durant la guerre de 70, il fut coulé. Sans moyen de le renflouer, Saval demanda la résiliation de son bail. En 1888, chez Maître Hervieux, à Duclair, on pouvait acheter des actions au porteur du bac à vapeur de Duclair. Au mois de septembre fut en effet fondée une société anonyme au capital social de 40.000F. Pierre Delphin tient bon la barre, se joue des courants, tient ses horaires. Le mécano est aux machines, le chauffeur à la chaudière. Sur le pont agissent les matelots et leurs mousses. Les passages se succèdent de 8h à 19h en hiver, de 7h à 20h en été. La traversée présentait parfois des difficultés. D'une longueur de 18 mètres, 57 tonneaux, construit en 1873 à Rouen, l'un des plus fréquentés de la Seine. On y passe de gros tombereaux de foin, entre les prairies fertiles gagnées sur la Seine et les grosses fermes du Pays de Caux. Le jour du marché, les passagers s'entassent avec leurs paniers bondés.
En 1904, le conseil de Berville émit le vœu qu'un second matelot, résidant dans la commune, lieu de mouillage, fut affecté au bac de Duclair pour assurer le service de nuit en cas d'urgence. On demandait aussi des heures convenables pour le passage des gens prenant le train à Duclair.
Le bac de Duclair est doté d'une machine à vapeur de 30 cv qui fait tourner une roue à aubes faite de trois palettes en bois. Il arrivait que des troncs entravent le système. Alors, il fut recouvert d'une tôle de métal qui leur donna le profil d'une caisse à savon. accueille jusqu'à 120 passagers et huit véhicules. Avant la mise en service de ce nouveau bac, c'est tout juste si l'on transportait 250 voitures par an. Il en accueille 50.000 maintenant, 200 par jour!




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