Dès la Révolution, Yainville aurait pu avoir son école puisque la commune fut désignée comme centre d'enseignement pour la région. Faute de moyen, elle laissa passer cette opportunité. Voici l'histoire de la communale au XIXe siècle...


Raconter l'histoire de l'école d'Yainville au XIXe siècle, c'est d'abord rendre hommage à M. Olivier, nommé instituteur communal à Duclair en 1818.
Vingt ans plus tard, médaille d'argent de l'académie pour l'année 1834, Jean-Baptiste Olivier compte 140 enfants dans son école.
« Son dévouement pour l'enseignement mérite les plus grands éloges », lance en 1837 le bulletin de la Société pour l’instruction élémentaire.
Ses succès sont tels, qu'il attire  à lui 
« les enfants des communes éloignées de plus de deux lieues ». Sans doute de Yainville donc.  Il est toujours disposé à rendre service aux instituteurs voisins, soit par ses leçons, soit par ses conseils.

Avec Le Trait

Le 28 juin 1833, la loi Guizot est formelle : « Toute commune est tenue, soit par elle-même, soit en se réunissant à une plusieurs communes voisines, d’entretenir au moins une école élémentaire.» Justement! La commune du Trait nourrit depuis longtemps le projet de construire une maison d'école. Mais cela coûte cher. Alors, en 1835, elle engage des pourparlers avec Yainville pour une réalisation commune. Yainville préfère se tourner vers Jumièges qui a déjà sa maison. Mais le comité supérieur de l'instruction publique oblige Yainville à s'unir au Trait qui "ne peut à elle seule subvenir aux besoins d'une école." De là suivirent de nombreux démêlés entre l'instituteur traiton et la municipalité de Yainville qui oubliait de le payer.

Qui sont ces enseignants ? Ils doivent avoir au moins 18 ans, posséder un certificat de capacité et un certificat de bonne vie et mœurs.

En 1842, le préfet produit un rapport sur l'instruction primaire dans l'arrondissement de Rouen. Il montre que Yainville reste l'une des cinq communes sans école. Elle ne semble donc plus réunie au Trait.

Avec Jumièges...
Le 13 novembre 1851, le conseil se retrouve pour commenter une lettre du préfet. Des enfants d'Yainville fréquentent alors l'école de Jumièges. Or, cette dernière commune souhaite que Yainville "soit astreinte à payer à l'instituteur pour l'instruction des indigents". En 1851, les conseils municipaux  fixent les tarifs dans les écoles. C'est tant pour apprendre à lire, tant pour lire et écrire et encore un supplément si vous voulez savoir compter. En revanche, l'école est gratuite pour les indigents.
Pour le préfet, la commune d'Yainville ne peut être dispensée de cette obligation qu'en ayant sa propre école. Se réunir à une commune voisine pour assurer et financer l'instruction primaire ? Impensable. Envoyer les enfants au Trait présenterait un danger, argumente le maire. Il faut, sur trois kilomètres, prendre la grand route fréquentée par de nombreuses voitures, notamment publiques, aux heures où les enfants vont ou reviennent de l'école. Même distance pour se rendre à Jumièges. Là, une très longue plaine est à traverser qui présente aussi ses dangers. 

Les élus yainvillais optent donc pour la création de leur propre école et s'appuient sur la loi pour obtenir une aide financière du Département, notamment quant au logement de l'instituteur.

Le conseil estime à 30 le nombre d'enfants concernés. Dix recevraient un enseignement gratuit. Les parents des autres paieraient. A raison d'un franc par mois sur dix mois d'études, voilà qui dégagerait 200 F. Le vote de 3 centimes addistionnels sur les quatre contributions apporterait 80 F supplémentaires. Total  : 280 F. Or le traitement de l'institueur s'élèvera à 600 F. Le Département devra donc régler la différence. On est persuadé cependant que des enfants des communes voisines fréquenteront l'école d'Yainville, ce qui diminuera d'autant la contribution départementale.

Langlois, premier instituteur

L'école en 1891
L'école-mairie fut un temps dans l'actuelle rue Pasteur, maison occupée plus tard par le capitaine Chéron.  L'école fut aussi  à l'angle des rues Pasteur et Jules-Ferry.
Le 10 février 1852, le préfet demande à Yainville de délibérer sur le budget scolaire prévu pour l'année suivante. Or il n'y a toujours pas d'instituteur à Yainville et nos élus s'estiment dispensés. Les choses s'accélèrent alors. Le 20 février, le préfet autorise la création d'une école à Yainville. Le 1er mars, on vote les 3 centimes additionnels. Le 1er mai, le conseil autorise le maire à louer pour trois ans une maison qui servira au logement de l'instituteur et à la classe. A condition que le montant annuel du bail n'excède par les 100, 110 F...
Ce fut Pierre Constant Langlois, 21 ans qui remplit cette fonction. L'installation d'un institueur faisait l'objet d'une cérémonie à laquelle participait... le curé ! C'est ainsi que Langlois fut installé officiellement le 16 novembre 1852.

"Nous, maire de la commune d'Yainville, nous sommes transportés en la maison d'école de la dite commune et, vu la lettre de Monsieur le recteur de l'académie en date du 4 courant qui nomme le sieur Langlois Pierre Constant instituteur communal d'Yainville, en vertu de la délégation à nous délivrée par Monsieur le recteur en date du 15 courant, avons, en présence des membres du conseil municipal soussignés et de Monsieur le desservant aussi soussigné procédé à l'installation du sieur Langlois Pierre Constant instituteur de notre commune..."

Langlois resta peu de temps. Il
mourra en 1897 à Dulair.

Beauvisage...

A la rentrée de 1855, nous trouvons Joseph Beauvisage. En 1862, l'école est installée à titre provisoire dans la ferme du maire, Jean-Augustin Lafosse.

En 1863, voici Victorien Stanislas Gacouin. Il percevra 700F de salaire.
En 1870, c'est Nicolas Désiré Breton, 51 ans. En 73, Edmond Blanchard.

1881-1882 : l'école primaire, gratuite et laïque devient obligatoire pour les enfants âgés de 6 à 13 ans. Une loi était votée. Mais nombre d'enfants n'iront jamais à l'école. Ou de façon épisodique. On a besoin d'eux pour les travaux des champs. Pour arrondir les fins de mois.

En 1885, c’est Monsieur Milliot qui est instituteur communal à Yainville. Il est membre de la société normande de géographie.
A Ry, en compagnie d'un autre érudit, Léon de Vesly, il va faire une surprenante découverte: 
Madame Bovary
 la pierre tombale de Madame Bovary !  

Le maire de l'époque, Emile Silvestre, patron des carrières d'Yainville, a des libéralités pour l'école. En 1887, il offre 27 volumes aux écoliers. Le 14 juillet, M. et Mme Silvestre organisent un goûter pour les enfants et distribuent  des drapeaux,  des lanternes et  des jouets. Puis Milliot partit sous d'autres cieux.

L'école en
                            1891
La plus ancienne photo connue. Elle date de 1891. Ma grand tante Marie Chéron est à l'extrème gauche. Tous les autres enfants restent à identifier. L'instituteur est Charles Hébert, 26 ans.
Machisme !

1898: A la demande du préfet, nos élus doivent choisir. Soit conserver l'instituteur, M. Hébert,  qui enseigne à 60 élèves en classe unique et assure le secrétariat de mairie, soit le remplacer dans ces deux fonctions par une jeune institutrice. On conservera l'instituteur, même s'il coûte plus cher. "Il est à craindre qu'une jeune institutrice soit peu apte à se mettre vivement au courant des divers services." Et de souhaiter que l'instituteur actuel "soit maintenu le plus longtemps possible et qu'en cas de départ il soit remplacé par un autre instituteur." Le machisme avait encore de belles années devant lui. A Duclair pourtant enseignait Archangéline Girard, 25 ans...

La
                                        mairie-école                La
                                        mairie-école sous un
                                        autre angle
Deux vues de la mairie-école.

En 1903, l'instituteur est Monsieur Lucas Petit.Portrait En ce début du siècle, on réalise déjà des  portraits individuels. Ici, pour l'année scolaire 1904-1905, voici deux sœurs de Claquevent : Marguerite Mainberte, six ans et Thérèse Mainberte, neuf ans. On remarquera le titre : Université française ! Mais aussi les banderoles : Sciences, Arts, Littérature. Agriculture, Commerce, Industrie...


Accusé de vol

Hélas, Lucas Petit ne laissera pas de bons souvenirs. Il est accusé de détournement de fonds et quitte Yainville en 1906. Quand, trois ans plus tard, il réclamera un arriéré de salaire, la réponse sera négative. Il demandait aussi qui lui soient restitués certains objets laissés après lui au moment de son départ. Le conseil ne l'entendit pas de cette oreille, "les affaires communales, surtout le budget, ont souffert de la présence de M. Petit par suite de la confection de faux de toutes sortes. Beaucoup de signatures ont été contrefaites par lui dans le but de toucher certains mandats ou de faire croire au paiement de certaines factures qui sont réclamées maintenant et restent à la charge de la commune. De plus, la société de secours mutuels d'Yainville dont M. Petit était trésorier est celle qui a le plus souffert de la conduite indigne de cet homme. En effet, des vérificatins faites après l'arrestation du dit trésorier, il résulte que cette société se trouve largement atteinte dans sa vie même par suite de détournements évalués à près de 1.200 francs." Enfin, le mobilier réclamé a été enlevé par la famille Petit affirme le maire qui s'en remet au jugement du préfet pour affecté l'arriéré à la caisse de secours mutuels.

L'anticléricalisme bat alors son plein. A la rentrée de septembre 1906, l'instituteur de Yainville, Georges Pioli, reçut une circulaire l'invitant à veiller à ce que nul emblème religieux ne figurât dans son école.

  Puis vint Monsieur Vimont...

       1911-1912

Année scolaire 1911-1912. Ont été reconnus, de bas en haut et de gauche à droite: X, épouse Beyer, Juliette Fessard, Germaine et Louise Acron, Berthe Grain, Roger Bruneau, Edwige Lévêque, Georgine Beyer, Louise Lefebvre, épouse Lépron, Raymond Mainberte, Germaine Acron, X Bénard, Henri Bruneau, Marie-Louise Mainberte, épouse Hangard, Louise Grain, épouse Colignon, Louise Lévêque, Lucie Grain, épouse Lévêque, Yvonne Lévêque, Blanche Bénard, Marguerite Mainberte, René Lévêque, Emile Mainberte, X Renieville...
1913-1914

Année scolaire de triste mémoire: 1913-1914. De gauche à droite et de bas en haut, seuls ont été identifiés X Lépron, X Brosse, Madeleine Beyer, épouse Van de Per, Joseph Grain, Léon Grain, Marguerite Bénard, épouse Thiollent, Roger Bruneau, X Fessard, Berthe Grain, Germaine Acron, Hélène Mainberte, Louise Lefebvre, épouse Lépron, Germaine Beyer, Henri Beyer, Emile Mainberte, Raymond Mainberte, Marie-Louise Mainberte, épouse Hangard, Juliette Fessard, Blanche Bénard, Yvonne Lévêque, Louise Grain, Marie Deconihout, Louise Acron...

Sur ces deux images, nombre d'élèves restent à identifier.


Et ce fut la Grande Guerre !

Durant ces quatre années, le village s'est vidé de ses hommes. Eustache Délogé, le garde-champêtre et l’instituteur  assurent seuls la gestion communale. A cent ans, Germaine Acron se souvient: « Il avait le cou de travers. Et ce handicap lui a sans doute valu de ne pas être mobilisé... » 

Dans les souvenirs d’enfants, les maîtres d’école de ce temps là sont souvent durs. Très durs. « Monsieur Vimont était violent. » Si bien que Germaine finit par refuser de fréquenter l’école. Il faudra toute la diplomatie de son oncle, le garde-champêtre, pour amener Vimont à plus de clémence. 

L’instituteur assure aussi les fonctions de secrétaire de mairie. C’est lui qui délivre les cartes d’alimentation, procède à la distribution de saccharine, de savon noir contre la gale. Un jour, il refuse une aide à la maman de Germaine qui ne peut payer le médecin. Motif : elle possède une vache. Cette fois, c’est le Docteur Allard qui vient sermonner Vimont. 

Un peu plus bas que la mairie-école, face à la maison de briques rouges qui fait l’angle avec la sente aux Gendarmes, un refuge accueille les gens de passage. Eustache Délogé les y enferme le soir et les délivre au matin. Ses occupants traversent alors la route pour venir vider leur seau de nuit dans le baril qui sert d’urinoir aux garçons de l’école. Les filles, elles, bénéficient de toilettes à fermeture. Parfois, les gendarmes montés viennent contrôler les occupants du refuge.

Un temps, les enfants d'Heurteauville fréquentaient notre école et prenaient ainsi le bac deux fois par jour. Ils le tiraient eux-mêmes à la corde puis souquaient sur les avirons, au grand bonheur du passeur, Gustave Chéron.


Le 16 avril 1917, on lut aux écoliers de Yainville un message du président Wilson mais aussi le rapport du sénateur Chéron sur les atrocités allemandes. Un discours signé Viviani faisait suite à ce réquisitoire. Chéron! Les enfants ont sûrement pensé au passeur du bac. Le 5 novembre, on lut cette fois un hommage à Guynemer, abattu aux commandes de son avion sur le front des Flandres. 

Vimont fut nommé à Saint-Osvin en juillet 1919. Il fut remplacé par Samson. Le 10 décembre de cette année-là, approuvé par le conseil municipal, le bureau d'assitance décida d'accorder une paire de galoches à certains enfants : Léon Grain, Marcel Delestre, Emma Acron, Léon Maupoint, Marcelle Lecroc, René Lefebvre, Bernard Chéron (futur capitaine du bac), Lionel Lefebvre, Solange Wesolowski, Lucienne Vallet, Andréa Mainberte (ma maman) et Lucien Landrin.

1921. La scolarité est alors obligatoire de 6 à 13 ans. Durant l'été, il y eut une telle sécheresse que l'on fut dans l'obligation de forer un puits pour alimenter l'école en eau potable.

Le nouveau maître règne sur une classe unique. Relisons ici les souvenirs de Louis Acron: « L’instituteur, Monsieur Sanson, avait été gazé pendant la première guerre mondiale. Quand il avait trop de mal à respirer, sa femme lui apportait son fauteuil. Mais il n’était jamais absent. Il n’admettait pas les absences des élèves. Si l’un d’eux ne se présentait pas, il partait à bicyclette, à la récréation, pour connaître le motif de l’absence. S’il le trouvait en train de jouer, il le ramenait avec lui. La bicyclette restait toujours prête au pied de la barrière. Ce maître était très exigeant sur la politesse. Il questionnait les habitants pour savoir si tel ou tel enfant disait bonjour et enlevait bien sa coiffure.
Quand Monsieur Sanson devait s’absenter quelques instants, il appelait sa femme pour surveiller les enfants. A son retour, celle-ci dénonçait toutes les petites « bêtises ». Aussi, les enfants ne l’appréciaient pas trop. » Louis et son copain Lionel ont trouvé un moyen de se venger. Chargés de ramasser les œufs pondus sur des bourrées difficiles à atteindre, il en cassaient un de temps à autre et avertissaient aussitôt Madame Sanson :

Madame ! Madame ! Les rats ont encore mangé un œuf ! » L’instituteur se faisait alors réprimander par l’épouse : « Léonce ! Il y a encore un rat. Occupe-toi de le détruire ! »

Les deux compères avaient fait chacun le serment de ne jamais révéler ce méfait. Même s’ils venaient à se fâcher. Promesse tenue : Madame et Monsieur Sanson n’en ont jamais rien su. L’instituteur utilisait aussi une sanction utile. « L’élève puni, raconte Louis, devait promener un aimant dans la cour pendant toute la récréation pour ramasser les clous à galoches, très nombreux à cette époque. Sinon, ce maître ne battait pas les élèves. Il avait une baguette… »

Marceau Edde vivait derrière le café du Passage tenu alors par Marie Chéron. Louis se souvient aussi que, vers 1923, l’hiver, Marceau amenait en brouette à l’école un pauvre garçon sans pieds : Armand. C’était un « burotin », autrement dit un enfant de l’assistance. Il était en pension chez Mme Colignon. On l’allongeait parfois au bord de la côte de Jumièges. Quand venaient à passer des touristes anglais, l’infirme montrait ses jambes. Il en recueillait quelques pièces. Et s’achetait ainsi des « bôbons »...

Monsieur Sanson fut l'un des premiers Yainvillais à posséder  une automobile. Une 4CV!

En 1934, M. Piard dirige l'école des garçons.

Ecole-prison

Ce devait être la der des der. Voilà déjà une nouvelle guerre. En 1941, on décide d'acheter à des fins scolaires un terrain alors loué à la veuve Levreux. L'école de Yainville fut pour deux bons mois le lieu de détention de quatre otages après le sabotage des lignes téléphoniques de la plaine de Duclair. MM Hardy, adjoint du Trait, Horion, chef d'équipe de l'Immobilière, également Traiton et puis deux Duclairois: MM Baron et Guérin.


La classe de M. Piard à la Libération (Collection : Amadio Da Pozzo)







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