Est-il plus petit édifice qui ait si grande vénération! Dans la forêt de Jumièges, au plus proche de Yainville, la chapelle de la Mère de Dieu est bien le trait d'union entre les gens de la presqu'île. Six personnes n'y tiennent pas ensemble. Mais elle est dans le cœur de tous. Balade forestière.

C'était un rite immuable. Attendu avec fébrilité. Chaque jeudi après-midi, ma tante Hjoerdis nous menait jusqu'à la chapelle. Mon cousin Didier enfilait ses habits de Zorro. Moi, ceux de Davy Crokett dont la panoplie comportait un fusil. Armés ainsi jusqu'aux dents, nous ne craignions personne dans cette expédition. La forêt, c'était notre seconde planète. Un Canada! Nous n'y rencontrions jamais personne pour troubler le mystère de ces lieux. Ces bois avaient toute une histoire que nous ne savions pas.

Après que l'abbaye eut été dévastée par les Vikings, le duc Guillaume était venu y chasser, un matin d'avril 940. Poussant jusqu'aux restes du monastère, il avait découvert deux vieux religieux s'exténuant à en remonter les murs. Guillaume Longue Épée refusa le mauvais pain d'orge que lui offraient les vieillards. Mal lui en pris. Retourné à sa chasse, le fils du vaillant Rollon fut chargé par un sanglier en un lieu de la forêt connu dans le pays sous le nom de Saussemare. Voyant en cela une punition de Dieu, il collationna avec les pauvres moines et, de retour à Rouen, leur adressa ses meilleurs ouvriers.

Attentat contre Wandrille

Jadis, ces bois étaient une forêt royale. Pages, Philibert et saint Ouen y avaient chassés ensemble. La couronne avait fini par en concéder la majeure partie aux religieux. Quelque 600 hectares. Mais cette forêt de Jumièges était à l’origine bien plus vaste que l’on peut le penser. Car les bois de Saint-Wandrille portaient également ce nom.

La chronique de Fontenelle nous apprend qu’un verdier, autrement dit un garde de la forêt du roi, voulut occire un jour saint Wandrille. Cela se passa en 653. Soit quatre ans après la fondation du monastère de la Fontenelle. Dans l’enclos de son abbaye coulait la rivière de Caillouville. L’abbé et ses moines allèrent un jour en nettoyer la fontaine en rasant les ronces et les arbres inutiles. Quand surgit un dénommé Becto, garde des forêts du roi en pays de Caux et plus précisément de celle du Trait-Maulévrier, appelée voici peu encore forêt de Jumièges. Becto n’admet manifestement pas que ces bois aient été données par Clovis à Wandrille. Il court sus à Wandrille en voulant de le transpercer de sa lance. « Mais Dieu tantôt vengea l’injure, assurent les chroniqueurs de Fontenelle. Car la main droite qu’il avait levée contre le saint lui défaillit et sa lance se retrouva fichée en terre devant des pieds. » Puis Becto tomba soudain à la renverse et fut pris de convulsions démoniaques. Wandrille reconnût là la vengeance divine. Il resta auprès de ce possédé demi-vif tout le jour et la nuit suivante. Le lendemain, le voyant toujours ainsi, il adressa une oraison à Dieu en lui demandant de pardonner au justicier de Philibert son méfait et son péché. Et bien entendu, il fut restitué à la santé. En mémoire du miracle, Wandrille, en ce lieu, fit édifier l’année même une chapelle tout à l’honneur de la Vierge Marie. « Plusieurs miracles ont est depuis fais par les mérites et prières de ladite Vierge glorieuse… »


Coupes sombres


En forêt de Jumièges, les habitants des trois paroisses de la presqu'île venaient s'y approvisionner en bois de chauffage. De jour comme de nuit. Des abus avaient déjà été sanctionnés aux plaids de l'abbaye quand, en décembre 1519, la justice royale interdit aux paroissiens de poursuivre ces coupes intempestives. En 1541, c'est l'abbé commendataire, le cardinal de Ferrare, qui fut accusé par les moines d'avoir abattu pour 75.000 livres de chênes quand son droit ne portait que sur 15.000. Il argua en avoir revendu une partie pour la construction d'un navire royal et l'achèvement du cloître. Soit 15.000 livres. Mais quid des 60.000 autres... Et de quel droit Ferrare s'arrogeait-il le monopole de l'exploitation forestière? Dix huit avocats s'agitèrent au Parlement et le lieutenant général vint sur les lieux constater les dommages. Le roi intervint en faveur de Ferrare puisqu'il avait agit en partie pour ses intérêts. Et l'on ne discute pas une volonté souveraine. Parlement et religieux s'inclinèrent.


C'est dans cette forêt qu'on envoyait jadis les porcs à la glandée. On y faisait aussi paître les vaches. Et voler parfois du bois. Ce qui donna lieu à quelques procès avec les gardes forestiers.

Quand vint la Révolution, les Jumiégeois, dans leur précipitation, brûlèrent à l'abbaye toutes sortes de documents. Dans sa sagesse, le maire de Yainville, François Lesain, s'interposa et sauva les parchemins concernant sa paroisse. C'est ainsi que seuls les gens de Yainville continuèrent à user du droit de pâture en forêt.

Celle-ci était d'une densité irrégulière. Alternant les parties boisées et les étendues de mousse et de bruyères, voire des sols nus trahissant la mauvaise qualité du sol. Ça et là des cépées de Chênes, quelques maigres bouleaux. La partie la plus boisée était vers le nord. On l'appelait la Réserve. C'est là que nous allions. Vers 1780, on y avait planté force baliveaux de chênes. En lisière et dans la partie la plus septentrionale croissait aussi le hêtre. En 1827, on commença à en abattre une grande partie.

Propriété de l'Etat, la forêt fut vendue en 1832 aux frère Rondeaux et au sieur Lefort en indivision. En 1842, le sieur Lepicard se porta acquéreur d'une portion de Lefort.

Sur une carte de 1860, on voit une immense trouée cruciforme dans les bois les plus proches de Yainville.

En 1866, le sieur Hardel est propriétaire de la forêt. Son garde-chasse s'appelle Chrétien. Il commit un délit.

Deux itinéraires s'offraient à nous. Certains jours, nous montions la côte à Bidaux et passions par le chemin rural n° 6 au nom bien plus poétique de sente aux Amoureux. Sur notre gauche, à travers les arbres, nous devinions tout un quartier champêtre que l'on appelait jadis Le Loup Vert. Plus haut, la plaque de la rue Queue-de-Renard nous tentait. Je savais qu'habitait là une Mainberte de mon sang que je ne connaissais pas. Je savais aussi qu'au bout de cette ruelle au nom si roux étaient les ruines de la maison brûlée. Un corps de ferme déserté qui, vu de la plaine de Duclair, nous intriguait. Mais cette destination nous était interdite. Personne n'approchait plus de la maison brûlée. Comme d'un endroit maudit. Je crois même qu'on y trouva un pendu!..

Alors, on continuait à gravir la forte côte de la rue de l'Essart. Son nom disait que l'on avait gagné jadis cette partie de Yainville sur la forêt. Apparaissait bientôt le château d'eau. En trois coups de pistolet à amorce, nous enlevions notre première place forte.
Un peu plus loin, nous quittions un moment le sentier pour nous enfoncer dans les taillis touffus. Hjoerdis allait reconnaître sa broche. Une petite pièce de bois cernée de talus, ancienne réserve de chasse de son défunt mari. La broche à Marraine! Je trouvais le nom si joli... Broche, brosse, c'est ainsi que l'on appelait autrefois les bosquets près des manoirs dont ils dépendaient.
Puis nous entrions vraiment dans la forêt. Une forte odeur de fougères, de mousse et de feuilles mortes nous saluait.


La flore de la forêt :

Maintenant, le parcours le plus fréquent était la Rue sous le val. Nous longions longuement le cimetière par un étroit sentier en lisière de forêt. Là, il est arrivé un jour qu'un minuscule orvet mette subitement en fuite les figures héroïques que nous incarnions.
Parvenus au niveau du stand de tir, nous entrions dans les bois pour en gravir la pente. Invariablement, nous imaginions le Comte de Paris, propriétaire des lieux.
A coup sûr, son cheval allait surgir là-bas, au bout de l'allée, pour nous bouter hors de son lambeau de royaume. C'était le moment le plus long et le plus ennuyeux du voyage. Nous avions hâte d'arriver. Enfin se dessinait le carrefour du cœur de la forêt.

Avant de prendre le chemin de la chapelle, nous allions parfois tout droit jusqu'à la mare aux sangliers. C'était un trou d'eau cimenté et une petite cabane de chasseurs. Elle est aujourd'hui détruite. Voici des lustres, mon père l'avait aménagée en compagnie d'Ernest Coté, l'aubergiste du bac de Jumièges qui était la crème des hommes. Derrière les meurtrières, nous-nous mettions un moment à l'affût. Aucune bête féroce ne venant s'exposer à notre puissance de feu, Hjoerdis battait le rappel. Il était temps de reprendre la route.


La cabane aux chasseurs édifiée par Raphaël Quevilly et Ernest Coté.

De cette croisée des chemins, vous pouviez pousser aussi jusqu'aux trous fumeux, vers Jumièges. Endroit magique! Repère du diable! En hiver, il s'échappait des vapeurs de ces excavations, surtout pas temps de neige. Ce phénomène était dû à la décomposition de la pyrite au contact de l'air humide. N'empêche, nos ancêtres pensaient ces lieux habités par les démons. On prétendait même que des trésors y étaient enfouis. La rançon de Richard Cœur de Lion! Vers 1790, un de ces sorciers qui peuplaient la presqu'île avait poussé foule de journaliers à creuser l'endroit le plus remarquable, une ancienne carrière de pierre connue sous le nom de Trou au fer. Sur ses recommandations, on venait travailler au cœur de la nuit à la lueur de cierges bénis. Il fallait bien se prémunir des êtres infernaux, propriétaires des richesses enfouies. Quelques formules d'usages étaient également prononcées à cet effet. On chercha durant des années. Aurait-on trouvé le trésor qu'il aurait encore fallu se montrer plus malin que le Malin. Sinon, c'était la mort assurée dans l'année. Il fallait faire tirer le butin par un âne, un chien, un vieux cheval sans valeur. C'est alors l'animal qui subirait la malédiction frappant en Normandie tout inventeur de trésor. Celui-ci déterré, ne jamais le quitter du regard. Et quand vous serez ébloui par son éclat, recouvrez le promptement d'un objet sacré ou aspergez le d'eau bénite.

On a bien trouvé un peu d'argent dans cette forêt. Il est dit parfois que peu après la Révolution, en abattant un vieil arbre, un bûcheron découvrit un vase d'étain. Il contenait des pièces d'argent en abondance, chacune valait alors plus de 20 sous. Ce trésor datait du temps de la Ligue. Quelque riche habitant aura dissimulé là son avoir et la mort l'aura surpris... L'abbé Cochet, lui, nous parle de l'année 1857, date où un forestier mit au jour cette fois un vase contenant des monnaies romaines en bronze. Le curé d'alors en offrit à Lepel-Cointet, propriétaire de l'abbaye.

Plus tard, ignorants de ce mode d'emploi, Didier et moi ainsi qu'un copain nommé Luc Aurélien nous nous étions jurés de découvrir le trésor de l'abbaye. Alors, nous sommes revenus prospecter autour de ces énigmatiques trous qui ne fumaient plus que dans nos têtes.


Dirigeons-nous maintenant vers notre chapelle. Non loin d'elle est encore une étrange excavation:



Le trou de la poule

« II existe dans l'arrondissement de Rouen au moins trois grandes excavations coniques dans le genre de celles du Berry, et offrant, comme elles, le caractère singulier de l'absence de tout vestige de déblai.

« L'une se trouve dans la forêt de Jumièges et porte le nom de Trou de poule ; elle le doit à des redevances féodales en œufs, que les vassaux de l'Abbaye venaient avant la révolution y acquitter le jour ou la veille de la Saint-Jean. C'était dans le fond de la mardelle que s'opérait la perception de ces redevances. Elle est très près d'une petite chapelle rustique de la Vierge entre Yainville et Saint-Paul; les dimensions sont d'au moins 100 pieds de diamètre et 70 à 80 de profondeur."
Mémoires de la société nationale des Antiquaires de France, 1838.


Chasse en  forêt

Sous ce titre: " La pêche au chevreuil ", le Journal de Rouen rend compte d'une affaire qui s'est présentée devant le tribunal correctionnel à l'audience du 19 mars. Généralement, les chevreuils se chassent et ne se pêchent pas! Voilà cependant ce qui s'est passé en Seine le 20 février 1878:
Ce jour-là, une chasse au lapin avait été organisée dans le bois de Jumièges et quatre chiens courants venaient, à cet égard, de remplir leur devoir d'une façon remarquable. lorsque, vers trois heures, un vieux basset, malin comme tous tes bassets, et lassé de la petite bête, avise une superbe piste de chevreuil. Immédiatement accourent ses trois camarades. 
En dépit des efforts du garde et des invités, les quatre bassets mènent leur chasse en conscience, si bien que le chevreuil impatienté arrive au bord de la Seine et se jette a l'eau.
Ce que voyant, Claude et Bernard deux pêcheurs d'Yville, qui passent avec teur bateau, font force de rames, rejoignent le chevreuil et tentent de s'en emparer.
La bête se débat et s'échappe; ils la rejoignent (toujours  dans l'eau) enfin, ils réussissent à tui passer une ligne autour du cou. Claude se met aux avirons et, par derrière, Bernard conduit le chevreuil à la nage.
Au bout de cinq minutes, on débarque sur la rive gauche, et nos pécheurs emmènent leur poisson. pardon! leur chevreuil jusqu'au bourg voisin.
Malheureusement pour eux, ils avaient été vus.. Le lendemain, ils affirmaient que le chevreuil avait cassé sa corde et s'était enfui. Ils juraient également qu'ils avaient cru pouvoir pêcher le chevreuil sans commettre de délit de chasse. Mais procès-verbal fut dressé, et ils viennent d'être condamnée chacun à 50 fr. d'amende pour avoir chassé en temps prohibé (l'un d'eux avait un permis).
Claude et Bernard se sont bien promis de ne plus chasser que des aloses.

Aquarelle de Nadine Ribès
Entrons dans la chapelle...

Au détour d'un léger virage, la voilà enfin, la petite chapelle de la Mère de Dieu. Avec ses murs en calcaire et moellon, son toit en pavillon couvert de tuiles. Un petit bijou forestier. Tout simple. Une porte de bois encadrée par deux petits fenestrons en arcade. A l'intérieur: l'autel avec sa statuette de la Vierge. Un tableau ex-voto maritime est accroché au mur. Il est intitulé "Notre Dame de Boulogne". Une dizaine de plaques de reconnaissances y sont également vissées. Toutes datent du début du XXe siècle où manifestement la Vierge fut en période de bonté.

Mon grand-oncle
Pierre Chéron racontait ainsi la fondation de "notre" chapelle. Philibert s'en revenait un soir de Rouen où il avait rencontré le roi Dagobert. Il avait plaidé la cause de son abbaye et regagnait Jumièges épuisé, l'esprit tracassé. Après une chaude journée, l'air restait pesant, sans un souffle de vent. Deux souches au bord du chemin. Philibert s'assied. S'endort. Rêve-t-il quand lui apparaît le Christ, lumineux, assis sur l'autre souche et entouré de ses douze apôtres. Le Seigneur le réconforte, l'assure de sa protection et de celle de saint Eloi. Philibert regagna Jumièges le cœur allégé.
Et comme de fait, ses entreprises s'attirèrent les largesses du roi. En reconnaissance, là où s'était tenue cette sainte assemblée, l'abbé revint en grande pompe à la tête de tout un peuple révérant. Le lieu où le Christ avait touché terre fut béni comme un lieu de prières. On y planta un chêne et tout autour douze au
tres. Bien plus tard, celui qui symbolise le Christ a grandi, superbe, protégé par le cercle de sa cour. Par un beau matin d'été, sur la fourche de ce chêne a deux têtes, un passant aperçoit une statuette de la Mère de Dieu. Magnifique. De Jumièges, le prêtre accourt et ramène le précieux objet en son église Saint Valentin. Stupéfaction. Au matin, elle a disparu de son socle. "Eh quoi, se dit le prêtre, un plaisant nous ennuie. Nous la retrouverons et la prochaine fois..."

L'affaire s'est ébruitée dans la presqu'île. On court vers le bois. La statue est retrouvée blottie sans son arbre. De nouveau le prêtre l'emporte et
ferme cette fois son église à double tour. A nouveau, la Vierge est retrouvée au matin dans la fourche du chêne. Quand le curé s'en va conter l'affaire à l'abbaye, le prieur sourit de cette histoire. Ici, en l'église Saint-Pierre, la statue sera en lieu sûr. Mais, dans la nuit, une clarté inonde la cellule du prieur. Notre Dame lui apparaît. Le religieux se prosterne à ses pieds et la Vierge lui parle. Son vœu? Que le chêne de son fils qu'elle ne veut plus quitter soit le bois d'un sanctuaire. Le curé de Jumièges eut cette nuit-là la même vision. Alors, de mon matin, des moines outillés s'en allèrent en forêt où la statue avait retrouvé obstinément son fourchon. On la dépose, on scie le chêne a trois pieds du sol. Les religieux confectionnent des montants, des planches, des chevrons, des chevilles, une porte sur gonds et un autel sur la souche. "Et la Mère de Dieu voulut bien cette fois habiter pour toujours sa chapelle de bois."




A la fin du XVIIIe siècle, on venait encore prier devant une statue de la Vierge effectivement juchée dans un chêne. De longue date, elle était invoquée pour guérir des fièvres intermittentes. En 1767, quatre femmes du pays érigèrent l'édifice actuel à leurs frais. Les fidèles gardèrent la coutume de nouer leurs fièvres aux genêts du taillis. Qui en dénouait les branches gagnait à coup sûr la maladie. Ce qui n'empêchait pas les enfants de braver l'interdit.

On retrouve une superstition semblable. Jusque dans les années 1860, rapporte l'abbé Cochet, les nourrices du hameau du Genetay, à Saint-Martin-de-Boscherville,  attachaient les flièvres des enfants confiés à leurs soins aux genêts de la forêt de Roumare. Cette superstition était partagée par les femmes de Hautot, Sahurs et la Bouille, etc., ce qui n'empêchait pas les petits Rouennais de peupler les cimetières de ces communes. Aussi lorsque des parents donnaient leurs enfants à des nourrices mercenaires avait-on coutume de dire « Ils l'ont mis sur le bateau de la Bouille. » Cette locution est encore proverbiale dans le peuple pour désigner un nouveau-né dont la mort est prochaine. 

 Une autre superstition était attachée à ce lieu. Si jamais vous veniez à rêver d'un être cher et disparu, c'est qu'à coup sur il était prisonnier du Purgatoire. Pour l'en sortir, il lui fallait des prières et un singulier pèlerinage. La nuit, vous alliez déposer sur sa tombe un bâton blanc. Ensuite, vous vous rendiez à la chapelle de la Mère de Dieu en priant. Les gens de la presqu'île avaient alors la certitude que le défunt les accompagnait en concourant à leurs prières.


On lit dans le Gaulois du 13 septembre 1898.

Une chapelle très ancienne, appelée la Mère-Dieu, située à 4 kilomètres de Duclair, dans la forêt de Jumièges, appartenant à M. Prat, a été la proie des flammes. Les pertes sont évaluées a 500 francs. La cause est accidentelle, elle est attribuée à plusieurs cierges allumés qui avaient été placés par plusieurs personnes venues le matin en pèlerinage, et qui auraient communiqué le feu aux objets déposés près de la statue de la Vierge.
Dans les années 1900, on venait encore par centaines en pèlerinage à la chapelle de la Mère de Dieu. Pour beaucoup du Roumois. Ce minuscule édicule avait assez de puissance d'évocation pour inspirer à Maupassant l'un de ses contes de la Bécasse, Un Normand : "On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami tourna vers la gauche, et, prenant un chemin de traverse, s'enfonça dans le taillis. Et bientôt, du sommet d'une grande côte, nous découvrions de nouveau la magnifique vallée de la Seine et le fleuve tortueux s'allongeant à nos pieds. Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d'ardoises et surmonté d'un clocher haut comme une ombrelle..."

Le texte intégral :

Ce n'est plus la statue d'origine qui repose aujourd'hui sur l'autel. La vraie trône désormais en l'église de Jumièges, entre saint Pierre et saint Philibert. Curieusement, on ne la retrouve plus au matin en forêt. Quoi que, êtes-vous jamais passé par là de bonne heure?..


Les sanctuaires dédiés à Marie

"Le canton de Duclair en compte jusqu'à douze (*), et de plus il jouit à Jumiéges d'un lieu de pèlerinage, appelé la chapelle de la Mère de Dieu. C'est un sanctuaire élevé au milieu de la forêt qui entourait l'antique et célèbre abbaye de Jumiéges, par quatre pieuses femmes du pays, à la place qu'occupait une statue de la Vierge, placée dans le trou d'un vieux chêne. On vient, comme on y est venu dès les temps les plus reculés, prier devant cette image pour la guérison de la fièvre et la délivrance des âmes du purgatoire. On honore encore dans le voisinage d'autres statues de la Vierge, qui n'ont d'autre chapelle que le trou du vieux chêne qui les abrite."

(*) Ce sont : Anneville, la chapelle et l'église paroissiale de NotreDame de Bon-Port, Aunay, Notre-Dame du Varengeville, Claville, Motteville, la chapelle de la Nativité à Saint-Paër, une chapelle et deux églises paroissiales au Trait et à Yainville, enfin Notre-Dame de Jumiéges.

Histoire du culte de la Sainte Vierge, André Jean Marie Hamon, curé de Saint-Sulpice - 1865. (On voit donc que  l'édification de la chapelle est antérieure à 1867, date avancée par certains.)



Monsieur Prat

Fin XIXe, début XXe siècle, le propriétaire de la forêt était M.Prat. Fabriquant de spiritueux, accusant 140 kg, c'était un ami de Jules Lefevre, maire de Jumièges durant la Grande guerre. Les deux hommes chassaient à cheval le sanglier, tant et tant qu'ils en distribuaient aux gens du pays. C'est Prat qui vendit la forêt au Comte de Paris.



La messe en plein air

L’abbé Debris, curé de Jumièges avant la seconde guerre, disait que ses paroissiens n’étaient pas moins religieux que ceux des communes du voisinage. Mais moins « églisiers ». Il savait qu’en venant à la chapelle forestière, il allait écarter les pèlerins. Toutefois, après une messe d’action de grâce, il menait une procession le lendemain des communions solennelles. Et les familles au grand complet accompagnaient les enfants. On venait aussi du Trait, de Duclair, d’Hénouville. Après avoir rendu hommage au petit sanctuaire, on s’installait en groupes intimes dessous les arbres pour faire collation. Le curé devait alors aller de groupe en groupe et accepter un morceau de gâteau.

Le Journal des débats, juillet 1928:

« Un violent incendie, due à l'imprudence de deux enfants, s'est déclaré dans la forêt de Jumièges (Seine-Inférieure), dans un plant de sapins appartenant à M. Le Prévost de la Moissonniére, conseiller général. Vingt-cinq hectares ont été la proie des flammes, en dépit des efforts des sauveteurs qui ont combattu le fléau durant huit heures. Ils ont réussi à préserver plusieurs maisons d'habitation qui allaient être attaquées par le feu. »


Dans les années 50, chaque lundi de mai, Antoinette Douville, une vieille paroissienne de Jumièges, montait toujours du village avec la clef du sanctuaire. Elle s’installait sous un abri de planches, surveillait les allées et venues des pèlerins, leur vendait des cierges. Une guérite près de la chapelle servait d'abri aux fidèles. Pour l'Ascension, un boulanger s'installait là pour y vendre des gâteaux. Un marchand de boissons aussi. Moi-même, dans les années 60, j’ai suivi ces cortèges jusqu'à la chapelle. L'abbé Coupel célébrait la messe sur l'autel en plein air. Après quoi les dames du pain béni, autour de Madame Guignette, nous enveloppaient du parfum des brioches les plus tendres.

 
Les communiants de 53 à la chapelle. Même angle. Mais deux photographes différents (MM. Quevilly et Carpentier)


Mon père m'emmenait parfois quelque dimanche d'automne près de la chapelle. Sous les fougères, nous y cueillions de ces girolles dont le fumet me fait encore saliver. Même pour dix Caram'bars, je ne vous en révélerai jamais les caches de ces précieuses chanterelles. Mais subsiste-t-il aujourd'hui des arbres en ces lieux?..

Dans les années 70, la déforestation de la chapelle m'arracha le cœur. Plus de chênes. Des conifères. Mais la tempête était passée par là. Je me souviendrai toujours de la tornade de 1960. Il fit subitement sombre ce jour-là. Un énorme nuage noir apparut au-dessus de la côte Béchère, arrivant sur nous à une vitesse spectaculaire. Le temps de couper l'électricité, mon père nous entraîna à la cave d'où nous percevions le souffle de la bourrasque. Dans la rue volaient les toitures de tôle des baraquements d'urgence. Le coup de vent passé, nous avons mesuré l'ampleur des dégâts. Les plus touchés furent les habitants d'une maison bleue, dans la plaine de Jumièges, qui resta longtemps bâchée. Le jeudi suivant, comme de coutume, Hjoerdis nous mena jusqu'à la chapelle. La forêt était dévastée. La Mère de Dieu disparaissait sous une montagne de chablis. Mais, miraculeusement, les chênes s'étaient abattus autour de la chapelle en ne lui arrachant qu'une ou deux tuiles à l'arrière de son chapeau de chinois. Déracinés avec leurs mottes, ces arbres royaux étaient au nombre de douze. Comme les apôtres de Pierre Chéron. Cette année-là, on ne célébra pas l'Ascension en forêt...

 
Les communiants du Mesnil en 1967. On voit que l'environnement a bien changé...



Gare aux Allemands...

Près de la chapelle étaient les vestiges d'un bâtiment hideux en parpaings apparents. Nous le savions construit par les Allemands. Zorro et Davy Crokett partaient alors en guerre contre les nazis. Mission de la plus haute importance. 

De cette rampe de lancement devaient s'envoler des V1 pour frapper l'Angleterre. Armes terribles! Ces petits avions sans pilote emportaient 500 kg d'explosifs à 250km de là. Ça vous déchirait le ciel à 650km/h. 

Sous nos pieds, à partir du bord de la Seine, on avait creusé dans la falaise une douzaine de galeries. 800 mètres séparent la première de la dernière. Ce gigantesque chantier avait débuté à la fin de 1943. Ces boyaux étaient destinés à stocker les "robots". Hauts de 3m pour 2,50m de large, les souterrains étaient longs de 40 mètres. Ils devaient aboutir à un couloir commun destiné au stockage mais aussi à un monte-charge conduisant les V1 par un puits vertical jusqu'aux hauteurs du plateau, près de la chapelle, où était prévue la rampe de lancement. 

Sous la férule de l'organisation Todt, l'entreprise Philibec fut chargée du forage avec un personnel essentiellement italien, espagnol. Mais aussi quelques requis de Dieppe. Le maire du Mesnil, Raoul Martin, avait reçu des autorités d'occupation un avis de réquisition. 

Chaque jour, trois fermiers, comme Marcel Martine, devaient conduire trois banneaux attelés pour contribuer aux travaux, "les jours payés y compris le dimanche..." Réquisitionné aussi était le château du Taillis pour y stocker ciment et matériel. "Dans l'allée des tilleuls, racontait Monsieur Danet, d'énormes tas de gravelle étaient camouflés sous des sapins abattus." 

Les ouvriers attaquaient la falaise au marteau à air comprimé. La marne extraite était épandue dans les vergers à l'aide de wagons Decauville. Mais auparavant, on la badigeonnait de coltar pour ne pas attirer l'attention de l'aviation alliée. 

Dans le même temps, dans les grottes de Caumont, se construisait une usine d'assemblage des V1. De Seine-Inférieure, plus d'une centaine de sites devaient arroser Londres. On comptait aussi le château d'Aulnay à Saint-Paër, le Château Le Breton à Varengeville, le site de Maresogne à Hénouville, la Grande-Planitre à Sainte-Marguerite-sur-Duclair. Dans la presqu'île, les Allemands cessèrent ces travaux un mois avant la Libération et évacuèrent le matériel. 

Seule la rampe d'Hénouville fut opérationnelle. Entre la première bombe volante lancée le 13 juin 44 et la toute dernière, le 29, quelque 2000 robots pilonnèrent ainsi l'Angleterre. Là-bas, on les appelait cherry stones, les noyaux de cerise. Mais jamais ils ne vinrent de la Route des Fruits.

...et gare au loup!

Effigie d'Austreberthe sur la façade d'une maison de Jumièges.

Dans cette forêt, on désignait jadis un arbre sous le nom de Chêne-aux-Larrons. A quelle histoire de voleurs faisait-il allusion ? La tradition avait en tout cas disparu de la mémoire collective au temps de notre jeunesse. Restait le Chêne-à-l'âne, près du fossé Saint-Philibert. Et si jamais du temps s'offrait encore à nous, nos pas nous menaient vers l'issue de la forôt donnant sur Saint-Paul. 

En des temps reculés, dès le début du VIIIe siècle, il y avait eu ici une chapelle dite de Sainte Austreberthe. Elle s'en alla en ruines et l'on planta une croix sur ses vestiges. Ainsi appela-t-on longtemps ce lieu Croix-l'âne. Mais la croix venant à son tour à s'étioler, on plaça des statuettes de la Vierge dans l'arbre le plus proche. Au début du XXe siècle, un écriteau cruciforme était cloué sur ce chêne et portait cette inscription: Croix-l'âne.

Hjoerdis nous raconte encore l'histoire de cet aliboron. Flanqué de deux gros paniers, il avait été dressé pour transporter seul le linge entre l'abbaye de Jumièges et celle de sainte Austreberthe, près de Pavilly, où les moniales se faisaient les lavandières des moines de Philibert, occupés aux durs travaux des champs. Ne voyant son âne revenir, Austreberthe retrouva ici son corps dépecé par le loup, le linge répandu autour de lui, tout éclaboussé de sang. Austreberthe appelle le loup qui finit pas se prosterner à ses pieds. Pour le punir, elle le chargea de la besogne jusqu'à la fin de ses jours. Ce dont il s'acquitta avec la plus grande docilité. Le prédateur repenti fut si bien adopté qu'il engendra, dit-on, une race de chiens loups qui perdure dans la presqu'île. Mais Hjoerdis nous racontait plutôt la variante d'une seconde version. Gertrude, une blanchisseuse de Duclair, assurait le service aux moines. Son grison fut bientôt capable d'assurer seul la tache quand il tomba sous les crocs de la bête sauvage. Gertrude se précipita à l'abbaye. Elle venait de perdre son plus fidèle ami. Mais aussi son travail. Usée par les ans, Gertrude ne pourrait plus l'assurer seule. Philibert se rendit avec elle sur les lieux du crime. Appelant le loup, il le condamna à ne plus jamais manger de viande. De la naquit peut-être la confrérie du loup vert. Quant à Gertrude, elle mourut bien plus tard en odeur de sainteté. Hjoerdis, elle, nous la faisait disparaître dans la gueule de l'animal. Je me revois l'écouter inquiet en contemplant les objets de dévotion. Un bruissement dans un buisson, et Zorro comme Davy Crokett n'en mènent pas large. "Marraine! il est pas temps d'rentrer?.."


Sources:


Abbés Cochet, Bunel et Tougard. Paris-Normandie.
Charles Antoine Deshayes.
André Dezellus, A l'ombre des abbayes normandes,
François Allais, Les loups de Jumièges.  

ANNEXE


En 1979, la forêt appartenait toujours au comte de Paris par l'entreprise de la fondation Condé. Quant les 450 mètres allant d'Yainville à la chapelle furent interdits aux marcheurs. Ce qui ne s'était pas vu au cours des siècles. La municipalité d'Yainville protesta et chargea M. Chauvé, directeur du parc de Brotonne, d'intervenir auprès de la fondation pour obtenir la la levée de cette mesure. La requête excluait la saison de chasse allant du 23 octobre au 31 mars. La réponse fut négative.



Haut de page