Après la veuve Silvestre, ce fut Louis Lamy, entrepreneur de Caumont, qui exploita les carrières de Claquevent. Il s'associa à Eugène-Emile Guilbert. Ce dernier possédait une affaire similaire à Duclair. On l'a vu aussi un temps à Heurteauville. Les chantiers navals de la Mailleraye ayant fermé, il fait construire lui-même ses gribanes à Yainville. Ce sont les dernières munies de voiles que des artisans taillent sur place dans la toile d'Olone. Démâtées, remorquées, les autres embarcations forment maintenant, à quatre ou cinq, de longs convois sans majesté. On les appelle les caillouteux. Henri Mainberte, mon grand-père, sera donc un des derniers marins des carrières à naviguer sous voile. 

Et tout commença mal, très mal, sous la gestion Guibert & Lamy.



La mort de Leboucher...

20 avril 1898. Vers 3 heures et demie de l'après-midi, Louis Leboucher, 60 ans, détache des blocs à la pince. Lorsqu'une masse de 700 kg se rabat sur lui. Il est grièvement blessé sous les yeux de Frédéric Gosse, carrier à Yainville et d'Ernest Landrin, carrier à Duclair.
Le lendemain, 21 avril, à 9h du matin, Leboucher rend l'âme. Le Dr Allard constate le décès. A 11h, le chef de chantier, Louis Persil, est face au maire de la commune. On n'engagera pas de poursuite. Le chantier, constate l'administration, est convenablement conduit et surveillé.

 
Cent ouvrier au chômage...
Un an passe. Les carrières d'Yainville fournissent des matériaux pour l'endiguement de l'estuaire de la Seine. Quand, un samedi soir, on leur confirme la nouvelle. Les caisses sont vides. Il n'y a plus de travail...

Conseil de crise à Yainville
Le 2 mai 1799, à 7h du soir, le conseil municipal d'Yainville se réunit en séance extraordinaire. Patrice Costé, l'exploitant agricole et carrier du haut de la côte Béchère préside la séance. Il y a là Leroy, Chauvin, Delaune, Carpentier, Levreux et Prévost. C'est Carpentier qui fera office de secrétaire de séance. Il note :

"M. le président explique au conseil qu'il l'a réuni d'urgence pour lui exposer la situation suivante:
1°) Par suite de l'arrêt des travaux de la Basse-Seine, environ cent ouvriers travaillant à Yainville sur les chantiers de MM. Lamy et Guilbert ont été mis à pied samedi soir ;
2°) Jamais pareille situation ne s'est vue dans la commune ;
3°) Certains de ces ouvriers sont des carriers de profession qui sont incapables de faire un autre métier ;
4°) Il en est qui sont âgés de plus de 60 ans ;
5°) Beaucoup sont chargés de famille ;
6°) A bien peu d'exceptions près, tous ces ouvriers sont malheureusement des gens qui vivent au jour le jour et qui vont se trouver absolument sans travail et sans pain ;
7°) Il n'y a pas de chantiers dans les environs où on puisse actuellement embaucher ces ouvriers ;
8°) Des informations qu'il a prises à plusieurs sources, la cause de cet arrêt dans les travaux est due à l'insuffisance des crédits mis à la disposition de MM. les ingénieurs du département pour les travaux de la Basse-Seine.
Le conseil, vu l'exposé ci-dessus,
Considérant que le seul moyen de remédier efficacement à ce déplorable état de choses, serait de donner un peu de travail à toute cette population et qu'il suffirait pour cela que M. le ministre des Travaux publics mît des crédits à la disposition de MM. les ingénieurs de la Basse-Seine.
Demande à M. le préfet de bien vouloir faire une démarche auprès de M. le ministre des Travaux publics pour qu'il daigne prendre en considération la situation des ouvriers d'Yainville, situation qui intéresse aussi les communes du Trait, d'Heurteauville, de Jumièges et de Duclair où sont domiciliés une partie des ouvriers qui travaillent à Yainville.
Il décide en outre que la présente délibération sera adressée à MM. Waddington, sénateur, et Quilbeuf, député, pour les prier d'appuyer près de M. le ministre des Travaux publics la démarche de M. le préfet."

Ce soir-là, le conseil adopte uns seconde délibération :

"Considérant qu'environ cent ouvriers des chantiers Guibert et Lamy, à Yainville, viennent d'être mis à pied faute de travail ;
2°) Que la plupart de ces hommes ne vont pas trouver à se replacer ;
3°) Qu'ils n'ont pas d'économies ;
4°) Que beaucoup sont âgés ou chargés de famille ;
5°) Qu'il va falloir leur distribuer des bons de pain ;
Vu l'insuffisance des ressources de la commune
Demande à M. le préfet de bien vouloir accorder à la commune un secours permettant de faire face à cette situation tout à fait exceptionnelle et qui ne s'est jamais vue dans la commune.
Coste accompagnera cette délibération d'un petit mot à l'adresse du préfet. Il écrit aussi le 3 mai à Quilbeuf, le député. "Je serais personnellement très heureux si vous daigniez l'appuyer auprès des pouvoirs publics."


A Heurteauville, Au Trait...
Jeudi 11 mai. Les élus d'Heurteauville sont très matinaux. Ils se retrouvent à 8h du matin autour de Fauvel, maire. Il y a là Leprince, l'adjoint, Gest, Loutrel, Vestu, Lhérondelle, Eugène Deconihout, Charles Guérin, Henri Deconihout. Absent et non excusé; Henri Barnabé.

"Le conseil municipal, à l'unanimité, considérant qu'une grande partie des ouvriers travaillant aux carrières exploitées à Yainville par MM. Guibert & Lamy habitent la commune d'Heurteauville ; que ces ouvriers sont sans travail par suite de renvoi faute de fonds pour les payer. Prie M. Le préfet de vouloir bien faire une démarche au ministère des Travaux publics de nouveaux crédits pour MM. les ingénieurs de la Basse-Seine."

21 mai 1899, Adrien Boquet, maire du Trait, réunit son conseil : Leroy, adjoint, Carrié, Hébert, Crevel, Fleury et Sabatier qui fait office de secrétaire. "Sur la proposition de M. le maire, le conseil municipal fait connaître à M. le préfet la triste situation des ouvriers de carrières actuellement sans travail par suite du manque de fonds pour les travaux de Basse-Seine. Ces ouvriers se sont vu licencier par les exploitants de carrière sans espoir de reprendre leurs travaux de sitôt.
Le conseil, vu cette situation faite aux ouvriers de la commune, prie M. le préfet de bien vouloir intervenir auprès de M. le ministre des Travaux publics afin que des crédits fussent mis à la disposition de MM. les ingénieurs de Basse-Seine."

Des mesures d'urgence

Le 2 juin 1899, la direction des Mines appuie les conseils municipaux auprès du ministère en précisant que ces ouvriers "ont été toujours employés depuis longtemps" au travaux de la Basse-Seine.
"C'est dans le but de donner satisfaction aux dites demandes que MM. les ingénieurs ont fait souscrire à M. Guilbert, entrepreneur de travaux publics à Yainville, la soumission ci-jointe..." On demande au ministre de l'approuver de toute urgence.

3 juin. Guibert soumissionne officiellement pour fournir des matériaux à la construction de la seconde partie de la digue nord, dans l'estuaire de la Seine, menée par l'entreprise Thorel. Ces fournitures portent sur des petits et gros blocs de pierre ainsi que des vidanges de carrière qu'il transportera sur place et déchargera, à la pelle ou la brouette selon le cas. Son devis d'élève à 20.000F.

Les 5 et 6 juin, les ingénieurs rendent un rapport favorables à l'utilisation des carrières d'Yainville... Rapport sur lequel s'appuie le ministère lorsque, le 21 juin, il écrit au préfet:

"Jusque dans ces derniers temps, les carrières d'Yainville ont été employées pour les fournitures de blocs destinés aux travaux de reconstruction de la digue nord des Meules (1er lot) ; mais ces fournitures étant aujourd'hui terminées, l'entrepreneur à dû, faute de commandes, licencier les ouvriers. De là le chômage dont les ouvriers se plaignent aujourd'hui.
MM les ingénieurs ajoutent que le projet du 2e lot de la digue des Meules est en préparation de manière à être adjugé à l'automne lorsque le premier lot sera sur le point  d'être terminé. Ce sera là un aliment nouveau pour les carrières d'Yainville, mais en attendant, les carrières resteront inoccupées si on ne trouve pas ailleurs l'emploi de leurs matériaux.
Or, les travaux d'endiguement de l'estuaire nécessitent de grandes quantités de pierres et, bien qu'ils soient alimentés par les importantes carrières de Tancarville, il y aurait avantage pour l'Administration de profiter de l'appoint que peuvent actuellement fournir les carrières d'Yainville."


La mort de Bersout...

Nouvel accident dramatique. 7 octobre 1899. Un bloc de mille kilos se détache "fortuitement". Louis-Edmond Bersout travaillé au pied de la falaise. Il meurt sur le coup. Canu est légèrement blessé au pied gauche. Veuf, Bersout laisse quatre enfants en bas-âge. Le Dr Allard et les gendarmes de Duclair vinrent faire les constatations.

Claquevent en 1899. On distingue l'hôtel Carré


Le bac subit la crise...
Depuis le 6 décembre 1897, Emile Ruault est l'homme qui perçoit les droits au passage d'eau d'Yainville et à l'annexe du Trait. Il s'acquitte pour cela d'une redevance annuelle de 195 F. Or Ruault voit passer les crises. Mais moins d'ouvriers sur ses embarcations.

Le 25 août 1900, il adresse une demande de remise du prix de son fermage. Elle est repoussée par la conseil général lors de sa séance du 17 avril 1901.

Le 18 mars 1902, il écrit à l'ingénieur en chef de la navigation de la Seine. Par suite de modifications apportées dans ses chantiers, explique-t-il, M. Guibert, entrepreneur à Yainville, occupe beaucoup moins d'ouvriers. 25 d'entre eux, qui habitaient la rive gauche de la Seine, n'y sont plus employés. Ils ont donc déserté le passage et la perte est évaluée par Ruault à 700F par an. Ruaut demande donc encore une fois une remise de son fermage.

On remarque dans ses comptes que Ruault rétribue un marin à raison de 90F par mois. 30F de salaire et 60F pour la nourriture. Mais il fait appel chaque mardi (jour de marché à Duclair) à un marin supplémentaire qu'il paye 4F. Commentaire de Buignet, le conducteur divisionnaire : "On ne peut contester que le changement opéré par M. Guibert a eu une influence assez fâcheuse sur les recettes du passage et que la somme qui reste au sieur Ruault qui est constamment occupé au passage, où deux marins sont nécessaires, est faible pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille et à l'amortissement du matériel.

Il nous paraît difficile de revenir sur un marché passé, d'autant plus que les fermiers des passages d'eau ont, lors de l'adjudication, une tendance à ne pas s'inquiéter du prix du loyer, pensant obtenir une diminution quelque temps après. Le contrôle des recettes étant impossible, le service devant s'en rapporter aux intéressés, cela pourrait donner lieu, vu le grand nombre de passage, à des abus qu'il faut éviter.

On fausserait également le système des adjudications, les fermiers pouvant se contenter, suivant leurs aptitudes, à ce travail, de plus ou moins de bénéfice. La seule chose qui pourrait paraître équitable serait la résiliation, mais elle n'est pas demandée.
La situation est la même qu'en 1900. Le bénéfice accusé par le sieur Ruault est faible mais nous pensons qu'avec un peu plus d'activité, il pourrait augmenter le chiffre de ses recettes et arriver à un résultat satisfaisant."

Le 14 juin 1902, l'ingénieur ordinaire abonde dans le même sens: "La situation du passage d'eau d'Yainville n'est évidemment pas florissante et le début de l'année 1902 montre une baisse marquée des recettes. Quelque intéressante que puisse être la condition actuelle du fermier, nous ne croyons pas que cet état de choses puisse lui donner droit à une remise de son fermage qui constituerait un précédent regrettable.

La résiliation amiable serait une solution plus rationnelle, mais outre qu'elle n'est pas sollicité, on peut se demander s'il serait bien logique d'y avoir recours, le bail n'ayant plus que 18 mois à courir."


Le 11 juillet, Ruault reprend la plume pour s'adresser cette fois au préfet.  "Le nombre des ouvriers employés aux carrières de Yainville et travaux divers s'y rattachant, a diminué depuis 2 ans de plus de moitié..." La plupart, rappelle-t-il, habitaient Heurteauvile. Résultat: les recettes de son fermage ont été amputée de 1000 à 12000F par an. Les recettes actuelles le mettent constamment en déficit et dans une position difficile. Du coup, "il se trouve dans l'impossibilité de pouvoir continuer le passage de Yainville aux conditions stipulées par son adjudication du 5 décembre 1897. Pour ces motifs, il vient prier monsieur le préfet de bien vouloir l'autoriser à résilier purement et simplement son adjudication du 5 Xbre 1897."


Quand un chaland coule...
Au soir du 12 septembre 1909, en amont du feu d'Yainville, par une nuit très noire, trop noire, le chaland N° 5 quitte les carrières d'Yainville, chargé de pierres. Destination Le Trait. Soudain, il est abordé par le vapeur Sauternes, l'un des fleuron de l'armement Worms & Cie. Le chaland coule. Pas de victimes. Le chaland était immatriculé à Rouen et jaugeait 40 tonnes. Le Journal de Rouen nous donne cette version de l'accident survenu à 21h : ce chaland était sans feu et sans personne à bord. Il appartenait à entrepreneur de travaux public de Pont-Audemer.

Est-ce à cette époque que ferment les carrières d'Yainville ? Par qui sont-elles alors exploitées ? Vers 1910, mon grand-père alla travailler en qualité de contremaître aux carrières de la veuve Caumont, à l'entrée du Trait.

Avec la Grande guerre, l'histoire des carrières d'Yainville s'arrêta. C'est là que s'implanta l'usine d'électricité.

Durant la guerre 39-45, la tombe de Silvestre est profanée. On le pensait enterré avec des richesses. Mon père assista à l'exhumation.
A la Libération, les carrières trouvèrent une fonction inattendue. On s'y réfugia pour se protéger des bombardements.






Sources


Jean-Yves et Josiane Marchand, archives départementales.
Cotes: 3S115, 8S45 (accidents),
3S14 (crise), 3S345 (bac).



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