Henri Mainberte, descendait de l'une des plus vieilles familles de Jumièges. Il fit de Claquevent sa nouvelle patrie. A Yainville, c'était un petit village d'une vingtaine de maisons blotties en bord de Seine. Avec Julia Chéron et sa flopée d’enfants, il y connut une vie difficile. Mais sûrement douce à la fois. Si la guerre n'était venue. Brisant des existences comme nous le verrons. Les gommant même. Henri n'a laissé de la sienne que si peu de traces. Deux photographies. Nulle lettre. Nul papier. Pas un objet personnel. Son nom n'est même pas inscrit sur une tombe. Encore moins sur le monument aux morts.

Henri Emile Mainberte, mon grand-père, est né à Jumièges au hameau des Fontaines le dimanche 11 août 1872. Il était minuit et demi. Son père, Charles, était encore cultivateur. Un tempérament de râleur. Il avait alors 30 ans et s'était marié voici peu. La mère d'Henri, Louise Augustine Levreux, native du Conihout, était de deux ans l'aînée de son mari. Elle était veuve.

Les témoins de la naissance d'Henri furent Jean Arthur Guyot, cultivateur de 26 ans et Charles Gruley, 39 ans, l'instituteur de Jumièges. Au plus haut sommet de l'état: Adolphe Thiers. La France venait de perdre l'Alsace et la Lorraine. 


Les Fontaines, c'est ce village au bord de la Seine, à la limite des communes de Jumièges et de Yainville. A cet endroit est alors implanté un fanal pour la navigation. .A l'écart des deux bourgs, le lieu est splendide. Intemporel. En témoigne cette gravure du début du XIXe siècle. On y embrasse la Seine.

Un chemin entre la terre et l'eau vous mène vers l'abbaye que l'on découvre sous un profil inédit. L'entrée à Jumièges, beaucoup plus proche que Yainville, se fait par la rue des Fontaines et son puits Saint Michel.

Un an après sa naissance, le père d'Henri n'est plus cultivateur. Mais journalier. Quand lui naît un second fils. Il ne survit que dix jours.

Le 14 mai 1875 arrive une première fille au foyer: Marie Joséphine (déclarée comme étant née à Jumièges, elle sera la mère d'un futur maire de Jumièges, Alphonse Callais. ) Quelle fut l'enfance de mon grand-père aux Fontaines ? Je ne pense pas qu'il eut des assiduités pour l'école. Celle-ci ne fut théoriquement obligatoire qu'à la rentrée de 1881. Le gamin avait déjà neuf ans. Il aurait reçu l'enseignement d'Edmond Blanchard. Sur le plan spirituel, Pierre Hénault était le curé d'Yainville, un prêtre féru de botanique.

Henri en tout cas sut lire et écrire. Il reçut une instruction primaire de niveau trois. Mais je le vois plutôt aux champs. Avec un regard sur la Seine. Des velléités de marin. 


Le hameau des Fontaines ne comptait que peu d'habitations. Je ne sais laquelle était celle des Manberte.

Le 29 juillet 1881 nait, à Yainville cette fois, Marie Marguerite Mainberte au domicile de ses parents qui sont toujours journaliers. Pour ne pas dire indigents. Car voici une délibération du conseil municipal de Jumièges adoptée en 1881.

M. Le maire expose que le sieur Ponty Victor, qui loge le sieur Mainberte Charles, indigent, demande que la commuune lui paie un loyer annuel de 30F, que cette demande ayant déjà été soumise  à la commission administrative du bureau de bienfaisance , celle-ci, par délibération du 13 novembre 1880,  l'a renvoyée à l'examen du conseil municipal. 

Le conseil, considérant que si cette demande était accordée, elle pourrait être suivie d'un certain nombre de demandes analogues, et avoir ainsi pour conséquence des sacrifices trop onéreux  regrette de ne pouvoir voter un crédit pour le logement du sieur Mainberte.

Victor Ponty chassa-t-il de chez lui la famille Mainberte ? Il est permis de se le demander. En 1880, les Mainberte sont à Jumièges. En 1881, ils habitent Yainville quand leur naît cette nouvelle fille.

Le même jour Pierre Bernard, débitant-cantinier à Yainville fut déclaré en faillite. Le syndic fut M. Houssaye. 

Henri Mainberte dut communier vers 1882. A Jumièges, l'abbé Baray succéda cette année-là à l'abbé Houlière, celui d'Yainville était Arthur Lejeune. 

En septembre 82, on mit en service le bac de Yainville, à Claquevent. Une cale existait déjà au bout de la route allant du pied de la côte Béchère à la Seine, là où les pêcheurs embarquent de longue date. Cette année-là encore, un garçon de 18 ans acheva en famille son dernier séjour d'été à Jumièges: Maurice Leblanc, le père d'Arsène Lupin. Il descendait dans le petit château de briques rouges, face à l'abbaye. C'était la maison d'Achille Grandchamp, son oncle, associé de son père, conseiller général du canton depuis 1861. En 1884, c'est lui qui est d'ailleurs élu maire de Jumièges. 

A Yainville, c'est Emile Sylvestre, l'homme fort du village. Depuis les années 1850, l'endiguement de la Seine a favorisé l'essor des carrières. Etabli à Claquevent, Emile Sylvestre en a profité. Son affaire s'est développée avec l'extraction de blocs. Le voilà bientôt à la tête d'une imposante flottille sortie des chantiers Lefranc, de la Malleraye. Le soir mouilleront au Claquevent jusqu'à vingt gribanes dont le fanal scintille en haut de mât. On les appelle les "Sylvestres". Ces gribanes, elles sont familières du fleuve depuis le Moyen Age avec leur proue fortement incurvée. Sylvestre construira pour ses employés une maison dans la montée vers l'église. Elle abrite quatre logements. La première "cité ouvrière" de Yainville...

Le 4 octobre 1885, Pierre Le Marec, patron du bateau le Parfait, sauva son matelot de la noyade alors qu'il était devant Yainville. Il reçut une médaille d'argent de 2e classe.

En 1890, Henri vit le presbytère se vider du dernier curé de Yainville. On aura beau réclamer un prêtre au diocèse, c'est le vicaire de Duclair qui viendra un temps desservir cette paroisse plutôt portée sur la religion. Plus tard, l'abbé de Jumièges nous viendra des hauteurs. Quant au presbytère, il fera bientôt office de mairie. 1890, c'est aussi l'année où meurt le maire de Jumièges, Achille Grandchamp. Sévère Boutard, paysan haut en couleurs, lui succède. La proximité de Jumièges aspire sûrement la famille au pied de l'abbaye. Il y a là de nombreux commerce. Le boucher, les cafés. Quand vient la Saint-Jean, Henri suit la procession du loup vert avec son grand maître encapuchonné. Le mardi, c'était le marché de Duclair. Quatre bons kilomètres à pied.

Le conseil de révision
     


Classe 92 ! Quand Henri eut vingt ans, il alla à Duclair pour le conseil de révision. Le journalier qu'il était alors s'y rendit encore à pied avec les garçons de son âge. Dans la salle de la mairie, ils durent se déshabiller entièrement. Puis on les appela un à un, par ordre de naissance. "On", c'était la commission composée du sous-préfet, des maires, Boutard, Sylvestre et les autres, d'un médecin-major et l'officier de recrutement, des gendarmes chargés d'aller quérir les éventuels déserteurs.

Henri passa sous la toise. Il était grand: 1,79m. On nota les détails de sa physionomie: "cheveux et sourcils blonds, yeux bleus, front ordinaire, nez gros, bouche petite, menton rond, visage ovale..." Merci pour le gros nez! Les photos démentent l'appréciation. Le médecin se livra à quelques observations plus attentives. Pas de marques particulières. Manifestement, en bon état desanté général, ce garçon. Etre réformé atteignait à votre prestige au retour dans le village. Il y avait les exemptés. L'aîné d'une veuve par exemple ou encore son fils unique. Nombre de raisons vous valaient la réforme: une taille inférieure à 1,45 mètres, le rachitisme, la phtisie, des problèmes de vue, d'audition. On invoquait aussi le bégaiement, les pieds plats, un goitre, des varices. Etiez-vous bon pour le service, trois ans pour tous, qu'il vous fallait tirer un numéro au sort. Un "mauvais", c'était trois ans de coloniale ou de Marine. Henri tira un "bon". Le n° 27. Un si bon numéro qu'il ne lui valut que dix mois d'armée à 23 Km d'ici. Mais pour l'heure on lui remet une médaille de pacotille à l'effigie de la République en souvenir de ce tirage au sort. Ça ressemble à une pièce de 2 francs en alu. Une fête entre futurs conscrits suivait le conseil de révision. Tous arboraient fièrement une cocarde sur la poitrine et menaient grand tapage, allant de porte en porte. Les voilà admis dans le monde des adultes. Les exclus, eux, rentrent la tête basse. Les filles, les voisins... Que va-t-on dire. René Eugène Landrin était de ceux-là. Né à Heurteauville, il ne savait ni lire ni écrire. Dans la cohorte des jeunes de la boucle, blaguant sur cette cérémonie en tenue d'Adam, certains ne songent pas une seconde à la mort qui les attend. Dans cette classe 92, il y a Louis Auguste Lefrançois, du Mesnil, Louis Désiré Duquesne, du manoir d'Agnès Sorel. Ils mourront à la grande guerre. Même Landrin, cultivateur au Passage de Jumièges, réformé pour illettrisme, fut rappelé. Blessé, il reviendra mourir au pays...

Le jeudi 22 septembre 1892, avec ses belles bacchantes blanches, Sylvestre préside aux fêtes du centenaire de la victoire de Valmy et de la proclamation de la République. Elan patriotique du conseil municipal: "La victoire de Valmy est la première bataille gagnée par la Nation sur les souverains de l'Europe qui voulaient imposer leurs volontés aux Français et le prélude de belles victoires qui portèrent si loin et si haut la gloire de la République Française. Le 22 septembre est le centenaire de la proclamation de la République qui a régénéré la France et l'Europe et a fondé sur des bases de justice et d'égalité jusqu'alors inconnues dans notre pays la société moderne. Le conseil associe dans une même admiration les volontaires de 1792 et les députés de la Convention".

 Un capitaine de 20 ans
5 décembre 1892: le tribunal prononce la faillite de M. Grain, épicier-limonadier à Yainville. M. Beyer lui succède en 1893 sous l'enseigne d'une épicerie-vins.
La séparation de biens fut prononcée le 3 juin 1893 pour Alexandre Alfred Grain, de Yainville. Sans doute notre limonadier...

1893, une année lumineuse en tout cas pour Henri Mainberte. Il a quitté la condition de journalier pour celle de patron de bateau. Oui, de patron de bateau. A 20 ans! Par quel miracle se retrouve-t-il à la barre d'une imposante gribane? Toujours est-il qu'il travaille aux carrières Sylvestre. Son équipage? Le mousse n'est autre que son cousin germain, Alphonse Louis Acron, 18 ans, fils de Rosine Alphonsine Mainberte et Michel Acron, journalier. Un couple séparé officiellement depuis le 30 décembre 1881. Un bail. Et puis il y a Pierre Albert Paresy, 30 ans,matelot. Acron et Paresy sont nés à Jumièges. Tous deux vivent à Yainville. Comme Henri.



J'imagine le tout premier voyage de mon grand-père sur la Seine. Je le vois adossé à l'épaisse pièce de chêne qui barre tout l'arrière du navire. Vareuse et pantalon de drap bleu, chapeau à large bord. Près de lui, mains dans les poches, Acron attend le signe de Paresy qui, de sa chaloupe, vérifie les haubans du voilier.

Des madriers sont disposés en travers du bateau. Là dessus, on a entassé la cargaison de pierres qui dépasse largement du plat-bord. 60 tonnes de craie arrachées à la falaise et menées jusqu'à l'appontement par wagonnets. Un progrès. Voici peu, on acheminait encore les blocs à la brouette. De la carrière au quai. Puis du quai au bateau. Quatre heures de travail! Taillées ou non, ces pierres alimentent les chantiers de construction de Rouen, du Havre, de tous les petits ports. Henri Mainberte est maintenant juché au sommet du chargement et fait coulisser la grand voile aurique vers la girouette du mât. Une de ces voiles taillées dans la toile d'Olonne par les voiliers d'Yainville. Henri empoigne la barre franche du gouvernail à large safran. La gribane glisse lourdement sur le fleuve. La coque immergée jusqu'à 50 centimètres du bord. 

Henri est payé par Sylvestre au voyage. On a évalué le tonnage à l'enfoncement du navire. Le vent qui vient de la vallée morte de l'Austreberthe gonfle généreusement la grand voile et le foc. Mais il mollit un peu plus loin quand le navire arrive au niveau de la chapelle du Bout-du-vent. C'est toujours ainsi. Cette chapelle, c'est un petit sanctuaire édifié jadis à la mémoire d'une vingtaine de paroissiens d'Heurteauville. Enfin, c'est ce que prétendent les anciens. Ces vingt paroissiens se rendaient, paraît-il, à la messe à Jumièges. Quand tous périrent naufragés. Et la Seine ne rendit pas tous les corps. Allez chercher dans les registres pareille catastrophe. On ne trouvera que deux ou trois noyés à la dérive. C'est bien connu, les gens de la presqu'île étaient perclus de superstitions. Dans pareil cas, la famille d'un noyé confiait aux courants un cierge béni fixé sur une planche. Nul doute que la flamme s'arrêtait à l'endroit précis où gisait le corps. Nul doute !..


Face à la chapelle, quand le vent est quasi inexistant, les grosses unités se font haler par l'équipage à l'aide d'un filin amarré en haut de mât. Encore faut-il que le chemin n'ait pas subi les assauts du mascaret ou les inondations chroniques. Sinon, on se fait remorquer jusqu'à Rouen. Les marins des gribanes, eux, usent parfois de l'aviron. Henri doit louvoyer entre les bancs de sables, avoir l'œil sur les troncs d'arbre à la dérive, croiser le Félix-Faure qui assure la navette entre Rouen et Le Havre. Un peu de houle, et c'est la crainte de voir verser la cargaison. On peut aussi essuyer la foudre, la grêle, la neige. Certains matins, encore plus au temps des fenaisons, le brouillard bouche tout. A l'ombre des côtes du Landin, Henri use de sa corne de brume, taillée dans celle d'un bœuf. Mais ce matin le temps est dégagé. Un vol de sarcelles s'échappe des tourbières d'Heurteauville. Henri Mainberte est à présent au niveau de sa maison natale, aux Fontaines, près des vergers d'Athanase Leroy, un producteur de fruits qui sera bientôt maire de Yainville. Après Sylvestre. Ce satané Sylvestre... 

Jeté en prison
Qui en a eu l'idée? Le dimanche 19 février 1893 est théoriquement jour de repos. Pas pour Henri et ses deux matelots qui, aux carrières, font main basse sur des cordages. Pour quelle raison? Nécessité sûrement. Mais Sylvestre porte plainte contre nos trois Pieds Nickelés. Les gendarmes, la justice... La belle affaire aurait pu se régler à l'amiable. Se solder par une amende.

Non, notre maire, chantre de Valmy et des Conventionnels, préfère traîner l'équipage devant les juges de Rouen pour cette histoire de bouts de ficelle.

Percée dans la roche, la prison de la gendaremerie de Duclair  a peut-être accueilli mon grand-père.

Nous les retrouvons le mercredi 15 mars 1893, au tribunal correctionnel. Deschamps préside les débats, flanqué de Dubuy et Leuré pour juges. Assisté de Me Vernaux, le substitut du procureur de la République, Lefresne, expose l'affaire. On écoute le procès-verbal établi par les gendarmes. Peut-être y eut-il quelques témoins à déposer. On interroge mon grand-père et ses hommes. Ils plaident coupables. Mais assortissent leur geste d'explications qui leur vaudront les circonstances atténuantes. Puis le Ministère publique dans ses réquisitions demande l'application des articles 379 et 401 du code pénal. Le juriste vous expliquera que "quiconque a soustrait frauduleusement une chose qui ne lui appartient pas est coupable de vol". Cette soustraction étant entendue au sens de déplacement de l'objet avec prise de possession contre le gré du propriétaire et intention d'en devenir propriétaire. Et de ce fait s'expose à une peine d'emprisonnement. Le jugement tombe: "Attendu qu'il résulte de l'information des débats et des aveux des prévenus que le 19 février 1893, à Yainville, Mainberte, Paresy et Acron ont, de concert, soustrait frauduleusement de cordages au préjudice du Sieur Silvestre. Attendu que Parésy, seul, a déjà été condamné, qu'il y a dans la cause des circonstances atténuantes. Le tribunal déclare Mainberte, Parésy et Acron coupables d'avoir, à Yainville, le 19 février 1893, de concert, soustrait frauduleusement des cordages au préjudice du Sieur Silvestre. Condamne Mainberte, Parésy et Acron chacun à un mois d'emprisonnement. Les condamnent, en outre, solidairement et par corps, aux frais du procès." 

Un mois de prison! A 30 ans, déjà condamné, Pierre Albert Parésy n'y échappera pas. Henri, malgré ses vingt printemps, non plus. C'est lui le patron du bateau. Reste le cas d'Alexandre Louis Acron, 18 ans. "En raison des bons renseignements fournis sur son compte", on lui fait grâce de la peine. Sous réserve d'une mise à l'épreuve de cinq ans. Mais il leur faudra payer tous trois 25 francs et 70 centimes. Cela représente un an des maigres salaires de l'époque. 

On ne trouve pas d'acte d'écrou d'Henri Mainberte à la maison d'arrêt de Rouen ni à celle d'Yvetot. Il est possible que sa détention à la gendarmerie de Duclair fut suffisante...

Puis vint l'armée
Sylvestre regretta-t-il la peine infligée à Henri Mainberte ? Manifestement, ce dernier retrouva sa place aux carrières. Quelques mois. Puis vint l'appel sous les drapeaux. A la caserne Hatry, de Rouen, Henri fut incorporé le samedi 11 novembre 1893 au 39e régiment d'infanterie. Matricule: 4159. Le 21 septembre 1894, il était promu soldat de 1ère classe.


On l'envoya en disponibilité le 27. Après dix mois d'armée. Une aubaine! Après tout, il avait déjà donné aux grandes institutions carcérales. Il rentra à Yainville avec son certificat de bonne conduite en poche. Vers cette époque, la sœur d'Henri, Marie Joséphine, un caractère de cochon, se maria avec le plus doux des hommes: Alexandre Onésime Callais, natif de Lisieux. Il fut vannier à Yainville puis fermier près du bac de Jumièges. Durant l'absence d'Henri, au joli mois de mai, un nouveau maire a été élu à Yainville: Patrice Coste. Sylvestre? En février 1895, il rendit l’âme non sans avoir dispensé des largesses pour sa commune. Don d'argent. Don de la maison collective où vivra la mère Colignon, en famille avec nous. Dans le cimetière d'Yainville, on lui éleva une petite chapelle privative dans laquelle veille toujours son portrait, réalisé en vitrail. Seulement, une rumeur va courir: Sylvestre s'est fait inhumer avec des richesses. "C'était en 1946 ou 48, m'a raconté un jour mon père. Le père Herment tenait alors le café de l'église. Dans la nuit, il entend du bruit dans le cimetière. Alors, le matin, il vient alerter la mairie. Nous y sommes allés à quelques conseillers. Le monument funéraire de Sylvestre avait été profané!" Raphaël Quevilly est stupéfait. Dans ce cercueil aux parois épaisses, le corps de l'ancien patron des carrières est demeuré intact. "Le soir venu, il était complètement décomposé!" En revanche, les rumeurs sont tenaces. Aux dires de mon père, la tombe fut une seconde fois visitée. Satané Sylvestre !..

1894: Patrice Costé est élu maire de Yainville. Pour dix ans. Il vivait dans la ferme qui occupait l'emplacement de la future savonnerie. Pierre Raubiet nous raconte que sa grand-mère, originaire d'Heurteauville, fut placée dans ces années 90 dans cette ferme dont elle hérita à la mort de Costé, vers 1905. Pour Pierre Raubiet, Costé avait été instituteur à Yainville et sa tombe, aux inscriptions effacées, est toujours visible entre les deux chapelles situées face à l'entrée du cimetière d'Yainville.

5 mai 1895. Le grand-père maternel d'Henri quitte ce monde. Il avait été régisseur au manoir de Yainville. Entre Les Fontaines et Claquevent. Henri Mainberte dut connaître le lieu. Le plus beau panorama sur la Seine. La future maison de Guitry...

Yainville est en émoi le 28 janvier 1896. Un personnage bien connu, Alphonse Grain, a été assassiné à Sainte-Marguerite. Sa maîtresse était d'Yainville...    

Le mariage de mes grands-parents
Henri a 23 ans quand, à Yainville, le samedi 1er février 1896, il épouse Julia Chéron. Sa famille est établie à Claquevent. Henri est alors dispensé de service militaire à titre de soutien de famille. L'acte de mariage:
"... batelier et demeurant à Yainville, fils de Pierre Charles Mainberte, journalier et de Louise Augustine Levreux, demeurant tous deux à Yainville et de Julia Chéron, née à Guerbaville, le 15 octobre 1872, demeurant à Yainville, fille Pierre Delphin Chéron, pêcheur, et de Adelaïde Pascaline Mauger, cabaretière, demeurant à Yainville. Témoins: Eugène Groult, oncle du futur, 37 ans, Jumièges, Onésime Callais, vannier, beau-frère du futur, 25 ans, Yainville, Sosthène Chéron, douanier, Le Mesnil-sous-Jumièges."




Cet acte d'état civil met en scène des figures de notre presqu'île. Pierre Delphin Chéron, dit alors pêcheur, est plutôt connu sur les bacs de la boucle. Son épouse tient le café du Passage. Onésime Callais n'est autre que le père du futur maire de Jumièges, Alphonse Callais. Le cousin Alphonse qui, lui aussi, ira à la Grande Guerre et aura la chance d'en revenir. On voit aussi que Le Mesnil a encore son poste de douane.

Je ne sais si ce mariage fut un peu précipité. Toujours est-il qu'un premier enfant vint au foyer le 15 septembre, sept mois et demi après la cérémonie. Ce fut Thérèse. Ma tante Thérèse. Tout le tempérament des Mainberte !..

Claquevent en 1898

En mars 1898, Henri enterra sa mère, au cimetière de Jumièges. On grava sur sa tombe un patronyme estropié: "Mainberthe..." Elle laissait un veuf au tempérament trempé. C'était un homme qui ne se déplaçait qu'avec une canne dont il menaçait volontiers son entourage. Une tradition familiale veut que Pierre Charles Mainberte fit un procès à ses filles au prétexte qu'elles ne subvenaient pas à ses besoins. Mais les traditions familiales... J'ai cru entendre qu'Henri et Julia vécurent leurs premières années aux Fontaines, chez le père Mainberte. Que celui-ci vécut aussi chez eux. Ce que je sais, c'est que le couple habita d'abord le carrefour de la route de Yainville, non loin des cafés Reniéville et Bénard, en bas de la côte Béchère. Cette déclivité appelée aussi la côte Capron tient peut-être son nouveau nom de la famille du même nom, originaire de Sainte-Marguerite et venue s'implanter à Yainville au XVIe siècle. Après quoi, mes grands-parents s'installèrent près des carrières.