Depuis le XIXe siècle, le café de l'Eglise dresse ses briques rouges face à l'église d'Yainville. Mais peut-être existait-il ici un café bien avant.

Par Laurent Quevilly.

Si Yainville était jadis un très petit village, il a compté plusieurs estaminets. Son passage d'eau, ses carrières, sa station de chemin de fer expliquent la chose à la fin du XIXe siècle. On a localisé un établissement près du bac ainsi qu'un hôtel, un relais de chevaux en bas de la côte Béchère et le café Reniéville dans le virage, un café près de l'église, un autre près du calvaire, un autre encore à la ferme Berneval, un sur la route de Duclair, un dernier près de la gare. Soit près d'une dizaine. Bref, de quoi étancher sa soif. Et
alors que la lutte contre l'alcoolisme se développait, M. Hébert, instituteur d'Yainville, donna une conférence sur ce thème en 1900 sous la présidence du maire.

Dans ces années 1910, le café de l'Eglise est tenu par ma grand-tante, Marguerite Mainberte, épouse Henri Bruneau qui, lui travaille chez Mustad. Le couple édita une carte postale. Henri Bruneau est mort durant la Grande  guerre.

Ces deux images sont prises, l'une avant, l'autre après l'édification du monument aux morts.

Le café fut longtemps propriété de M. Benard. Avant de tenir le café de l'Eglise, Bénard s'était illustré dans la presse locale. En mars 1903, alors qu'il était messager, il suivait la route de Duclair, conduisant une voiture attelée de deux chevaux, lorsqu'on arrivant au hameau de la Fontaine, son attelage fut heurté par une autre voiture tractée par un seul cheval. M. Benard descendit et aperçut un homme étendu sans connaissance sous les pieds du cheval du véhicule qui venait de le heurter. Il le releva et le déposa sur l'accotement de la route, puis continua son chemin.
Le blessé a été trouvé quelque temps après. par un cavalier du 9e cuirassiers venant en permission dans sa famille, qui le reconnut pour M. Edouard Jeanne, âgé de 65 ans, cultivateur à Saint-Martin-de- Boscherville. Il le fit monter dans sa voiture restée sur la route et le conduisit à son domicile. M. Jeanne a le côté gauche de la tête assez fortement abimé.
(La Vigie de Dieppe).

Au café de l'église se déroula un fait divers étonnant.
En juillet 1932, M. Bénard fête ici  la communion de son fils. On sert du poisson à la famille assemblée. Le lendemain, les restes sont proposés aux 22 convives. Avec de la mayonnaise. 19 y goûtent. Ils sont tous hospitalisés ! Pire : une jeune Pavillaise décède...

Marie Chéron, une autre grand-tante, avait repris le café du Passage, près du bac d'Yainville, tenu par ma grand-mère, Julia Chéron. Elle ajouta à son actif le café de l'Eglise qui fut tenu aussi par sa fille à l'enseigne de Macchi.
La famille Chéron loua ensuite l'établissement à Armand Greux . On voit sur cette carte postale le père Lévêque, ancien maire rad soc d'Yainville, affublé d'une jambe de bois et qui vivait en bas de la rue de la République.
Puis le café fut loué à Roger et Jeannette Andrieu, de Marseille. Jeannette avait été une amie d'enfance d'Yves Montand. Elle racontait que la mère du  jeune Yvo Lévi criait dans l'escalier avec l'accent méridional : "Yves ! Monte...an ! Monte... an !" Et c'est ainsi qu'il aurait choisi son pseudonyme. Quand Montand passa à l'Omnia de Rouen, Jeannette alla au concert et lui fit passer un mot. Il la reçut dans sa loge en tombant dans ses bras. Roger introduisit la pétanque à Yainville. Un contorsionniste ! Derrière son comptoir, je l'ai vu se toucher le nez avec son pied.  Nanti d'une telle souplesse, il m'a facilement vengé d'un type du Trait qui m'avait fait un œil au cocard dans le café. On y fit des parties de baby-foot mémorables en glissant 20 centimes dans le juke-box. Michèle, la fille de la maison, était un rayon de soleil.

C'est en 1973 que, représentant de commerce, Norbert Mauger reprend le café de l'Eglise. Il préside le club de la Pétanque yainvillaise durant 10 ans puis devient président du comité des fêtes. Il met aussi sur pied une quinzaine commerciale en 1983. Cette année-là, en mars, il est élu conseiller municipal. Il se chargera des travaux, du logements des sports et des loisirs et des jardins fleuris. Norbert Mauger représente aussi Yainville au Sivom et au syndicat de ramassage des ordures ménagères. Il est mort brutalement.



Le café s'est appelé un temps l'Embuscade puis le Relax.




Les autres cafés d'Yainville...


1833 : Pierre Guillaume Leroi est cabaretier,

1851 : Jean-Jacques Lécuyer, 56 ans, est débitant d'eau de vie. Ancien marin natif de Bliquetuit en l'an 3, il mourra à Yainville en 1858. Il s'était marié au Trait en 1819 avec une Caudebecoise; Marie Vautier. Celle-ci mourut avec la qualité de cafetière en 1861.

En 1862 c'est Jean Delépine qui a le titre de cafetier.
Le 8 avril, à 4h du matin, on découvrit le cadavre de Pierre François Herment, pêcheur, demeurant à Caudebec.Victor Duquesne, 57 ans, ancien douanier et Jean Delépine, le cafetier, firent la déclaration. Son estaminet était sans doute proche de la Seine.

1863 :
  Pierre Alphonse Gosselin, 63 ans, est cafetier. Il marie sa fille à Pierre Augustin Hazard, domestique à Yainville, natif d'Yvetot.

1867 :  Jean-Baptiste Adolphe Crépin est brocanteur et débitant au Village. Autrement dit près de l'église. Le secrétaire de mairie de l'époque a la bonne idée de préciser les sections dans les actes d'état civil. Originaire de Saint-Wandrille, Eliot est limonadier et cantonnier au hameau Claquevent où son épouse, Célestine Groult, Traitonne de naissance, est épicière.

1868 : Primout est aussi limonadier à Claquevent et mécanicien de marine. Ce natif d'Oissel en est à son troisième mariage. Son épouse à pour nom Flore Groult, du Trait. On la retrouvera comme débitante à Claquevent en 1870.
Le 12 novembre décède au Village Françoise Adélaïde Levallois, cafetière et débitante de tabac. Native de Duclair, elle était la veuve du cantonnier communal, Pierre Jean Roisset, mort en 1861. Douaniers, son fils et son gendre déclarent le décès.

1869 :
Jean Alphonse Etienne est débitant de tabac au Village. Joseph Charles Jeanne, ancien douanier, 60 ans, y est marchand mercier et épicier. Son épouse, Reine Barnabé, 51 ans, native de Jumièges, décède avec  les mêmes qualités.

1872. Jean Alphonse Etienne est toujours débitant et propriétaire. Son épouse en première noce, dénécédée en 1856, Justine Euphrasie Viard, fut aubergiste à Duclair. Etienne marie sa fille à un chasse-moute du chef-lieu de canton.

A la fin du XIXe siècle, on note à Claquevent un aubergiste du nom d'Eugène Vincent. Il fit faillite en 1880 et mourut quelques années plus tard avec la qualité de charpentier, métier qu'il exerçait de longue date.

1881. 
Pierre Bénard, débitant et cantinier à Yainville, fait faillite. Michel Antoine Vernet et son épouse, Marie Lamotte, sont cantiniers. Louis-Arsène Mauger et son épouse Julienne Marie Grain sont cafetiers. Il aura cette qualité dans les années qui suivent mais on le retrouve surtout comme marin aux carrières et, un temps, patron du bac à vapeur de La Mailleraye avant de revenir naviguer pour les carrières Silvestre.

1888. Achille Chauvin tient un hôtel, sans doute l'hôtel Carré, où meurt le carrier Beauchel, un Breton, le 27 avril. Chauvin est dit aussi cafetier, 41 ans, époux d'Eugénie Vallois. Ils s'étaient mariés à Sainte-Marguerite en 83. Achille exerce la même profession que son père, implanté à Bermonville. Au moment de son mariage, il est restaurateur à Varengeville et veuf en première noce de Follet Emelie. Au cours de son séjour à Yainville,  Chauvin trouvera deux noyés au bord de la Seine. Il aura aussi le malheur de perdre son fils, soldat d'infanterie à l'île du Salut. L'hôtelier d'Yainville est mort en 1902.

Après quoi, on trouve à Yainville Alexandre Grain, conducteur de voiture publique, épicier et débitant. Il fit faillite en 1892 et, selon l'hebomadaire Les Archives Commerciales, il trouva un successeur l'année suivante en la personne de M. Beyer. A cette époque, deux frères Beyer, originaires de l'île de Batz, étaient voiliers à Yainville, profession qu'il continuent d'exercer par la suite si l'on se fie à l'état civil.

En revanche,  t
oujours en 1892, Charles Duonor, 38 ans, est bien cafetier-épicier à Yainville. Il était le fils d'un enfant trouvé devant la porte de l'hospice de Rouen en 1818 et qui avait épousé une journalière à Yainville. Son nom est une invention de l'administration.


En 1894, Ferdinand Lemaréchal est dit cafetier. Trois ans plus tôt, il s'est marié à Yainville avec Adolphine Testu. Son frère, Louis Lemérachal, est marié avec Georgette Chéron, fille du passeur d'Yainville.

1896. Adélaïde Pascaline Mauger est cabaretière près du bac, son mari, Pierre Delphin Chéron, mon arrière grand-père, est pêcheur, il possède le Pauvre Pêcheur, construit à Dieppedalle en 1878, non ponté, 1 tonneau, ancré à La Mailleraye. A bord ses fils : François Georges Chéron, mousse et Gustave Chéron, novice qui sera le passeur d'Yainville.

1897 :
Emile-Prosper Persil est le passeur d'eau et sa femme, Césarine Célestine Mauger tient un cabaret.

1898 : les cafetiers sont Pierre Edmond Reniéville, 37 ans, marié à Saint-Paër avec Augustine Thierry. Son établissement se tient au bas de la côte Bécher, dans le virage. Ma grand-tante, Georgette Chéron, épouse Lemaréchal, cloutier, tient également un café. Achille Chauvin, 51 ans, est toujours maître d'hôtel.

1903 : On compte trois cafetiers épiciers : Constant Coquin, natif de Guerbaville, Aristide Cuffel, natif d'Heurteauville et toujours Reniéville. Emile Bénard est messager.

1913 : Emile Bénard est cafetier, de même que Henri Bruneau, qui édite une carte postale du café de l'Eglise. Reniéville occupe toujours les mêmes fonctions.

Dans les années 1920, le café Reniéville mène une guerre de frontière avec le relais de chevaux Bénard. Si une poule de l'un passe chez l'autre, elle est tuée. Sur la route de la gare est le café Têtelin. Quand venait la Sainte-Madeleine, la fête du village n'avait plus lieu sur la place de l’église, mais près du café  Têtelin, sur le chemin de la gare. "A la retraite aux flambeaux, on partait du café. Chacun portait son falot et les grands avaient des pétards." Forcément, il s'en trouvait toujours un pour balancer un engin explosif par la fenêtre ouverte de la chambre à Reniéville. Qui, bien entendu, déposait une nouvelle plainte auprès des gendarmes de Duclair.

Le 22 juillet 1923, la Sainte-Madeleine eut lieu au café Beyer. 15h: course cycliste, 16h: jeux divers, 17h: mât de cocagne, 18h grand bal public. M. Beyer tenait à disposition toutes boissons et collations champêtres. La veille, samedi 21 juillet, eut lieu une retraite aux flambeaux. organisée par M. Tételin, du café de la Gare, avec le concours des tambours et clairons du Trait. Après quoi eut lieu un bal. Durant ces deux jours, on invita les habitants à pavoiser leur maison. Georges Tételin avait six enfants et sa femme reçut la médaille de la famille française...

Puis la fête se déplaça au café du Passage, chez Marie Chéron avant de revenir plus tard au bourg.  On y trouvait toujours le mât de cocagne d’où pendaient les saucissons, les biscuits et autres lots. Pour compliquer l’ascension, on enduisait le bas du mât de savon mou. C’était aussi la course en sac, la course aux grenouilles dont l’enjeu consistait à ramener des batraciens vivants dans une brouette.

Le  20 juillet 1924 eut encore lieu la Sainte-Madeleine. Une course cycliste fut organisée par  Guérin, le marchand de vélo du Trait à 17h et ouverte aux seuls coureurs de Jumièges, Yainville et du Trait. Elle suivait celle de la commune lancée à 16h.

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