UNE AVENTURE INDUSTRIELLE AU XXe SIECLE


Yainville, c'était la centrale... Des décennies, sa sirène aura rythmé la vie du village. Pendant moderne des tours de l'abbaye avec ses deux hautes cheminés, symbole de progrès social, on la pensait immuable. Quand une dernière explosion a abattu ses murs de briques rouges, le regard de mon père s'est voilé. Tout un pan de sa vie venait de s'effondrer. Feuilleton.

Le précurseur



Des horloges, des paratonnerres, des sonneries, des téléphones, des machines à voter, des voitures électriques, des TSF... Inventeur
touche-à-tout à Paris, Charles Mildé est l'homme à qui Yainville devra tout. C'est un ingénieur bardé de médaille obtenues dans les Expositions universelles et qui ne manquera pas d'y ajouter la Légion d'Honneur.

Le 30 janvier 1889, alors qu'elle vient d'éclairer les Champs-Elysées, la société Charles Mildé fils & Cie obtient la concession de distribution d'électicité au Havre. Basée au 52, rue Charles-Laffite, elle y a construit deux unités de production de 2.225 kw à l'emplacement de l'ancienne usine Nillus. Avec ses actionnaires, cotée en Bourse, elle devient bientôt la Société Havraise d'Energie Electrique. Donnant sur le quai Colbert, la SHEE alimente en 1894 les premières grues électriques affectées au déchargement des navires. Elle compte la compagnie des tramways parmi ses clients.

A partir de 1909, en étendant son réseau hors de la cité portuaire, la SHEE voit se dégager un bel horizon, hérissé de poteaux. Dans notre région, seule la clouterie Mustad produit alors sa propre énergie. Balbutiante, l'électrification du pays est un formidable chantier qui s'ouvre, accéléré par la déclaration de guerre...

Quand éclate la guerre, la SHEE compte déjà plus de cent ouvriers. L'absorption, en 1917, de la Société française de force et lumière, qui exploitait le secteur de Bolbec-Lillebonne, accélère le développement de la Havraise. Elle enregistre des profits malgré la hausse du charbon et des transports. Les concessions d'Etat de distribution publique d'énergie tomberont dans son escarcelle,   tant du côté de Caudebec que dans les cantons de Duclair et de Barentin...
L'électricité normande en quelques dates

En Seine-Inférieure, la première usine d'électricité fut créée en 1887 à Rouen, rue du Petit-Salut, par l'ingénieur  Cordier. Il fonde l'année suivante la Société normande d'électricité (SNE).

1889 : création de la SHEE.

1894 : les Chantiers de Normandie, à Grand-Quevilly, s'éclairent à l'électricité.

1896 : les premières rues de Rouen sont éclairées à l'occasion de l'exposition coloniale.

1898 : la SNE devient la Société générale d'électricité et ouvre une seconde usine à Rouen, rue Nétier en 1901.

1910 : la CGE ouvre une usine à Grand-Quevilly.


Les fondations


Arboriculteur, maire d'Yainville, Athanase Leroy se frotte les mains. Non seulement il se flatte de compter Sacha Guitry parmi ses administrés, mais voilà qu'il apprend un beau jour qu'une enquête est menée par un cetain M. de Douvres. L'homme prospecte pour la création d'une centrale électrique. Et le hameau de Claquevent l'intéresse. Ce serait une aubaine pour ce village rural de quelque 200 habitants dont les carrières, très actives au siècle passé, ne sont déjà plus qu'un souvenir. Après la mort d'Emile Silvestre et la gestion sans lendemain de sa veuve, les sieurs Eugène Guilbert, de Duclair et Louis Lamy, de Caumont, auront été les derniers à exploiter les falaises. Mais l'arrêt brutal des travaux d'endiguement de la Seine, en 1899, a plongé la centaine d'ouvriers au chomage. Deux ans plus tard, ils étaient moins de la moitié. Et pour beaucoup d'Heurteauville. Ce qui menaçait jusqu'à l'existence même du bac d'Yainville. Des blocs de pierres étaient encore extrait en 1909 et transportés par chaland au Trait. Ce furent sans doute les derniers...

Reste qu'en 1917, Yainville compte alors une première industrie de sustitution. A la demande de l'Etat, la Société de Pont-à-Mousson nous avait promis ici une aciérie qui ne verra jamais le jour. Masi une goudronnerie a bien été créée dès 1916 dans la plaine de Duclair, près de la gare. Yainville est cependant vidé de ses forces vives. Les hommes sont au front. Ou prisonniers. L'instituteur, M. Vimont, ainsi que le garde-champêtre, Délogé, vieillent avec le maire sur un  village en proie aux restrictions.

En 1917, Yainville est donc  retenu par la SHEE. Ce sera la première usine d'électricité rurale du département. Pour alimenter le secteur, la production envisagée est 11.500 kw. Un peu plus de 58.000 m2 sont acquis dans les anciennes carrières Silvestre. Avec un débit d'étiage de 300 m3 par seconde, une température n'excédant jamais 25°, la Seine permettra l'acheminement du combustible et l'alimentation des circuits en eaux de refroidissement. La voie ferrée est toute proche, le sol calcaire est sûr, A proximité immédiate des consommateurs, la centrale répondra à des besoins urbains et industriels justifiés par la première guerre mondiale.

Dès le mois de mars 1917, la SHEE demande l'autoristation de passer son réseau par la commune du Trait. Une opportunité pour les Traitons de s'y raccorder. Seulement, dans le même temps, les chantiers, qui produisent leur propre énergie, se proposent d'électrifier la commune. Pour ajouter à la confusion, il se créera en outre au Trait une Société normande de distribution de gaz et d'électricité qui, sous-marin des chantiers, se veut concessionnaire dans ce domaine. Il va s'en suivre un long imbroglio administratif, une polémique politique même qui mettra les Traitons à la traîne des autres villages...


L'ossature



Les constructeurs...La plupart de ces hommes viennent d'être libérés de l'armée. Mais qui pourra identifier ces pionniers.

  Le permis de construire est délivré mar le ministère de l'Armement en septembre 1918, deux mois avant l'Armistice. La première tranche occupera les années 19 et 20. Elle intervient dans un hameau qui compte une vingtaine de maisons. Il y a là le Café du Passage tenu par Julia Chéron, veuve Mainberte. Faite de pierres blanches, l'ancienne demeure d'Emile Silvestre est toujours debout, de même que celle du sous-directeur des carrières, en briques rouges, occupée un temps par les Baron, des cafetiers de Rouen. Il y a aussi l'hôtel Carré qui peut prendre des ouvriers en pension. Cette implantation va aussi péréniser le bac, tenu par les Chéron de père en fils.

Cliquez sur les petites images pour les agrandir...


Printemps 19 : l'ossature de la future usine sort de terre. Pour habiller les bâtiments principaux qui abriteront chaufferie et salle des machines, on arrachera des blocs de craie à la falaise...

Une vue cavalière prise des falaises le 19 avril 1919.
En juin, la tranchée pour la prise d'eau est creusée. L'usine prend forme sous les yeux de ma grand-mère qui, hélas, rend l'âme en septembre, emportée par la tuberculose qu'avait ramené du front son époux. Les enfants Mainberte vont quitter le site avant la fin des travaux...


Le parc à charbon



1919 : aménagement du parc à charbon au nord des bâtiments et parallèlement aux quais...



Le parc à charbon sera opérationnel  le 30 août 1920.

L'appontement


Derrière le parc à charbon, sur la Seine, se dessine le premier appontement.
Long de 80 m, il recevra les bateaux et péniches chargés du charbon venant de Cardiff.

Durant la construction des bâtiments principaux, la carte postale commence à immortaliser l'événement. La première qui soit signée est de la librairie Soudais, de Caudebec-en-Caux.


L'habillage


Sur l'aile droite du bâtiment sont les bureaux. Ils seront encore agrandis dix ans plus tard.

Le premier directeur


Henri Laboureur est nommé directeur de la centrale dès 1919. Né 30 ans plus tôt à Beauvais, c'est un ingénieur électricien. Son père, décédé en 1916, était lui-même un ingénieur réputé établi à Sotteville et qui a présidé le Comité de mécanique, filature et tissage. Quant à sa mère, Suzanne Wood, elle est d'origine anglaise et fille d'un horticulteur de Grand-Quevilly. Un métier que n'oubliera pas son petit-fils comme nous le verrons bientôt....
De 1910 à 1912, Henri Laboureur a fait son service militaire dans la Marine avec le grade de matelot mécanicien de 1ère classe. On le retrouve ensuite à Baden, en Suisse, aux établissements Brown-Boven. Mobilisé le 4 août 1914, alors que son lieu de résidence officiel est en Australie, il sera nommé quartier-maître peu après puis second maître en 1917. Laboureur fera campagna contre l'Allemagne jusqu'au 1er août 1919. Directeur-ingénieur de la centrale, il réside rue de la Gare, à Duclair.




Et tandis que s'achève la centrale, tandis qu'une ligne aérienne de 30.000 v a été réalisée entre Yainville et Pavilly, les communes songent de plus en plus à leur électrification.Un souci qui va de paire avec l'arrivée du téléphone. En août 1919, le conseil d'Hénouville est sollicité par Roumare pour former un syndicat intercommunal d'adduction d'eau et d'électricité. Délibération : "Considérant que d'ici quelques années l'énergie électrique sera sans doute établie dans la contrée, estime, vu les modiques ressources de la commune, qu'il n'y a pas avantage à entrer dans le syndicat..."

L'objectif initial de la SHEE était une mise en service de la centrale fin 1919. Elle sera inaugurée avec un an de retard...




La suite : La mise en service





Les sources

Des noms, des anecdotes, des photos... Nous avons besoin de vous pour compléter cette histoire. Pour l'heure, nos principales sources sont :

- Yainville, Histoire d'une centrale thermique, EDF, 1988 (livret remis à chaque agent).
- Centrale de Yainville, Marcel Cayron.
- Délibérations du conseil municipal d'Yainville, numérisées par Edith Lebourgeois.
- Archives de Raphaël Quevilly.
- Revue générale de l'électricité.
- Le Temps (ce journal a publié dans les années 30 tous les compte-rendus du CA de la SHEE).
- Le Journal de Rouen.
- Le Journal du Trait.
- Le Patrimoine industriel, Paul Bonmartel.
- Le canton de Duclair, 4 tomes, Gilbert Fromager.
- Histoire de Berville, Saint-Paër, Bardouville... Pierre Molkhou.
- Hénouville, Hubert Hangard, 2013.

Une source serait capitale pour cette histoire comme pour d'autres : Le Journal de Duclair. Mais il reste confiné à la BNF, c'est-à-dire loin de ses intéressés et accessible au compte-goutte. Quant au Journal de Rouen, son projet d'océrisation est toujours au point mort.


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