A des points diamétralement opposés du village, avec le même aspect d'inachevé, deux monuments aussi hideux l'un que l'autre nous intriguaient lorsque nous étions enfants. L'un, à l'entrée de Jumièges, était communément appelé le château des Boches. L'autre, non loin de la gare, nous faisait l'effet d'une sorte de temple romain mal esquissé. Nous ignorions que ces constructions avaient la même histoire...


En finira-t-elle jamais, cette première guerre mondiale! Les Allemands occupent le Nord et l'Est de la France. Les houillères comme le reste. Pour suppléer au manque de matière première, le gouvernement se tourne vers l'entreprise Pont-à-Mousson. On a besoin d'une aciérie loin, très loin du front. Yainville est choisi comme on choisit alors Le Trait pour ses chantiers navals. La société lorraine met les moyens: elle achète le quart de Yainville. Le quart! Y compris la ferme-manoir derrière l'église. Elle achète aussi des terres à Jumièges. Tout se passe à l'amiable. Sans expropriation.

Un hôtel? Un nid d'espions ?

D'abord, il faut construire la maison du directeur. Alors on jette son dévolu sur un champ de huit hectares, près de la ferme Marécal. Le chantier est lancé en 1916 et se poursuit l'année suivante. Ce sera la toute première maison de France en béton armé. Un véritable bunker! Assise sur un sous-sol, elle s'élève avec des murs de cinquante centimètres d'épaisseur. Tout était prévu: pièces spacieuses, toilettes et salles de bain au rez-de-chaussée et à l'étage, cheminées, chauffage central. Deux terrasses dominant la Seine allaient rechercher le soleil. La demeure ne sera jamais achevée. Mais, plus tard, elle donnera lieu dans le pays à foule de légendes. J'ai entendu dire qu'elle avait été entreprise par un certain Otto, ou Hauta, exploitant d'une scierie et qui fit travailler sur ce chantier des prisonniers allemands. Ce qui explique ses lignes. D'autres vous certifient qu'il s'agissait d'un projet hôtelier contrarié par une faillite. D'autres encore iront plus loin: le directeur était doublé d'un espion allemand chargé de surveiller le trafic de la Seine depuis ce poste avancé... 

La maison à Guillaume
A la fin des années 1920, un journaliste, A. Robert-Labbé, a recueilli cette légende.
"A quelque distance du village, on remarquait il y a peu d'années, une grande villa inachevée construite en ciment armé.
—C'est la maison à Guillaume, nous dit en clignant de l'oeil le paysan qui nous conduisait.
— La maison à Guillaume ?
— Oui, des Boches qui se disaient Belges, l'ont fait pendant la guerre pour servir de point d'appui aux armées allemandes et surtour pour se rendre maîtres du fleuve. On a pu les arrêter à temps.
De fait, la situation de cette bâtisse est merveilleusement choisie pour commander les environs et la boucle de la Seine. La plateformé bétonnée établie devant la maison donne à réfléchir."


On prête aux Allemands de la seconde guerre d'avoir voulu reprendre la construction. Une chose est sûre: ils occupèrent ce lieu stratégique. Repris par la Shell, la propriété a appartenu ensuite au boulanger de Jumièges, José Marchand. Ce dernier vendit le tout à Guillaume Grain, paysagiste qui y créera un parcours d'interprétation sur l'histoire locale.

Un ours à Yainville !
Les travaux de l'aciérie, eux, sont allés un peu plus loin. On commence par créer une distillerie de goudron de houille. Les plans sont dessinés en 1916. Très vite s'élève une tour de distillation. On coule des arcades qui supporteront sept réservoirs. Des cuves sont enterrées, des magasins et des bureaux complètent le tout... 1917 touche à sa fin quand débute la production. Pont-à-Mousson délègue sur place un gérant de bien, Monsieur Lévêque, qui résidera à Duclair.

 La houille nous arrive d'Angleterre par bateau. A Rouen, le charbon est grillé dans une centrale de l'île Lacroix qui fournit du gaz d'éclairage. On en fait aussi du coke qui sera le combustible des hauts fourneaux. Les vapeurs qui s'en dégagent en même temps que le gaz sont condensées pour former un goudron de houille. Celui-ci est acheminé depuis Rouen jusqu'à Yainville en wagons-citernes. Avec ce résidu de combustion, on va distiller de la naphtaline, des huiles épaisses qui seront revendues à des usines chimiques. Elles en feront des explosifs, des colorants, des solvants, des médicaments, de la bakélite. En fin de distillation, il reste un produit noir et épais, le brai. On y colle de la poussière de charbon pour fabriquer des boulets qui finiront dans les cuisinières.

Il n'y aura jamais d'aciérie à Yainville. L'Armistice sonna au clocher, les terrains de Pont-à-Mousson furent revendus à la Shell. L'entreprise lorraine ne garda que la goudronnerie qui continua de fonctionner. "Ma mère était chef d'équipe, a confié Solange Andrieu à Paul Bonmartel. C'était la guerre et le personnel, une vingtaine d'hommes, changeait souvent. Il y avait un directeur, un sous-directeur et une dactylo qui faisait aussi la comptable. La fabrication du brai était difficile. Arrêter la chauffe au bon moment pour le couler demandait de l'expérience. Maman me racontait que, pour être de bonne qualité, il devait être très cassant. On contrôlait sa friabilité en rompant un morceau entre ses dents... Une nuit de 1920, ma mère était de quart. Elle a vu un ours, oui, un ours entrer dans la goudronnerie. Il a fait le tour de l'usine. Personne ne bougeait. Il est reparti comme il est venu. Nous n'avons jamais su d'où il venait..."

Sur l'agenda de Pont-à-Mousson, en 1922, figurent l'usine mère et la mention de Yainville aux côtés de Toulouse, Auboué, Sens, Belleville etc…

La production cessa vers 1927. Le site, exploité par les Ponts et Chaussées, devint alors un simple dépôt de goudron qui arrivait toujours en wagons-citernes. On le stockait dans les cuves enterrées. Henri Gascoin a vécu dans les anciens bureaux réaménagés en logement. C'est lui qui assurait le fonctionnement de la chaudière. La vapeur maintenait le goudron à bonne température. Le père Mazurier et Léon Hermier remplissaient les goudronneuses automobiles qui partaient le répandre, fumant, sur les routes.



Un chantier naval !

A la Libération, un chantier de plaisance vient occuper une grande partie des locaux. Robert Verstraeten a lui aussi confié ses souvenirs à Paul Bonmartel: "Nous construisions des bateaux de plaisance. La vapeur aidait à former les bordés. Le directeur, M. Langlard, était secondé par Jules Lavenu, un fameux charpentier de marine. Les bateaux qui pesaient jusqu'à sept tonnes étaient placés sur des wagons. A l'aide d'une grue, ils étaient mis à l'eau aux chantiers du Trait. Avec nous travaillaient des prisonniers de guerre allemands." Ils venaient du camp de Twenty-Grand, à Saint-Pierre-de-Varengeville.

En mars 1945, un feu de broussailles gagne des coulures de goudron et enflamme l'atelier. Les pompiers du Trait sauvent le reste.

Dans les années 51-52, tout cessa. Gascoin et Jacques Couroyer furent les derniers ouvriers de la goudronnerie. La raffinerie de La Mailleraye avait de quoi satisfaire les besoins en asphalte.

1956, EDF rachète le site à Pont-à-Mousson. Des ouvriers de récupération italiens descendent les sept grandes cuves.
Longtemps, il ne resta plus que ces improbables arcades sous lesquelles nous nous prenions pour des gladiateurs romains. Elles ont été rasées en 1994.



Sources

Paul Bonmartel, Histoire du patrimoine industriel,
Travaux des élèves d'Hubert Adam,
Info Yainville,
Paris-Normandie,
Le Courrier cauchois.
le Mutilé d'Algérie, 1930.



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