Faites entrer les suspects

 « Flux de ventre ». Tel est le diagnostic officiel du Dr Poictevin. Agnès est partie en quelques heures et l’on ne sait trop si son mal advint avant ou après l’enfantement. Mais la rumeur d’empoisonnement est immédiate.

« C'est Jacques Cœur ! »
 

Jacques Cœur, vous êtes né à Bourges vers 1400. Une réussite économique fulgurante fait de vous le grand argentier du Roi. Vous avez financé la campagne de Normandie et l’on vous retrouve à Rouen puis à Jumièges au moment des faits…

Tout le monde vous doit de l’argent. Les grands du royaume, vos débiteurs, montent une cabale contre vous. Antoine de Chabannes en tête.

Sous la foi du serment, deux personnages accusent : Jacques Cœur a empoisonné Agnès Sorel ! Oui, vous avez tué votre amie qui vous a désigné parmi ses exécuteurs testamentaires ! Vous voilà exécuteur tout court. Qui vous accable ? Un italien nommé Jacques Colonna et Jeanne de Vendôme. Elle vous doit des sommes importantes. Elle et son mari. Il n’y a pas un an qu’Agnès est morte lorsqu’elle prend la plume pour écrire au roi. Et ses arguments semblent si convaincants qu’ils ne souffrent aucune discussion.

 Vous, vous  n’accordez aucun crédit à cette affaire. Au point qu’en juillet 1451, vous rejoignez sans crainte le Roi à Taillebourg où se prépare une expédition en Guyenne. Charles feint d’ignorer l’affaire, vous accorde même de nouvelles faveurs. Le dernier jour du mois, on vous arrête.

 Vos biens sont saisis par le Roi qui puise dans vos écus pour ses efforts de guerre. Une commission se forme. Vos juges seront Chabannes, Gouffier, le chambellan du Roi présent avec vous à Jumièges, l’Italien Otton Castelli qui n’a qu’une ambition : devenir argentier à la place de l’argentier. Derrière eux : toute une cohorte de débiteurs, d’anciens employés que vous avez congédiés.

 Jeanne de Vendôme est vite convaincue de calomnie. Et mérite la mort. Charles VII la gracie. Parce que son mari, François de Montberon, parce que ses ancêtres, les Vendôme, ont toujours servi le Roi. Elle devra en revanche faire amende honorable, se tenir toujours à dix lieues de quelque endroit où se tiennent le Roi et la Reine.[1]

 L’empoisonnement est donc écarté. Mais on ne vous libère pas pour autant. Vous êtes accusé cette fois de trafic d’armes, de monnaie, d’objets précieux… Mille crimes.

Traîné de prison, torturé le 23 mars 1453, vous voulez bien avouer tout ce que l’on veut. Mais pas l'empoisonnement, non, pas l'empoisonnement de votre amie.

Le Roi vous a abandonné aux vautours. Lui qui pourtant avait donné cette parole : « si le dict argentier ne se trouvoit chargé d’avoir empoisonné ou fait empoisonné la dicte Agnès Sorelle, il luy remettoit et pardonnoit tous les autres cas dont on lui faisoit charge. »

29 mai 1453,  énoncé du jugement. Grâce à l’intervention du Pape, vous sauvez votre tête. Pas votre fortune. Elle profitera à Gouffier, à Chabannes, à Antoinette de Maignelais et combien d’autres qui s’accaparent vos terres. Et ce verdict ne vous lave pas des premiers soupçons d’assassinat. Scandalisés, vos fils publieront un mémoire pour votre défense. Argument : Agnès a mis au monde un enfant qui a vécu six mois. L’empoisonnement de la mère aurait tué aussi le fœtus. Un procès-verbal du Docteur Poictevin plaide en votre faveur.

 Soit. Et si le mercure avait été administré immédiatement après l’accouchement…

En 1454, vous vous évadez pour Rome. Deux ans plus tard, vous mourrez sur une île grecque. En pardonnant.

 

« C'est Le Dauphin ! »

 

Louis de Valois, vous êtes né à Bourges le 3 juillet 1423. Profession : fils de roi. Vous n’étiez pas présent à Jumièges. Et pour cause. Vous aurez brillé par votre absence dans la campagne de Normandie. Sans doute appliqué ailleurs à intriguer contre votre propre père. Car vos rapports ont toujours été conflictuels avec lui. Votre nom circule le premier à la mort d’Agnès Sorel. Comme commanditaire. Des voix avanceront que Jacques Cœur fut votre exécuteur. N’a-t-il pas financé quelques unes de vos manigances contre Charles VII.

La Dame de Beauté, vous la détestez. Il y a cette fameuse soirée où vous l’insultez. Pire, vous lui portez un soufflet, vous brandissez votre dague pour la pourchasser. On ne sait trop. Pourtant, vous allez protéger ses trois filles, vos demi-sœurs pour qui vous semblez éprouver une grande affection. Et puis vous aurez cette fameuse réplique. Alors qui vous êtes devenus Louis XI , les chanoines de Loches vous supposent haineux à l’égard de la Belle. Son catafalque gêne leurs offices. Ils vous demandent l’autorisation de le déplacer. « J'y consens, mais il faut rendre auparavant ce que vous avez reçu d'elle! » Parle-t-on ainsi de quelqu’un dont on a ordonné l’assassinat ? Pourtant, on vous soupçonnera encore de l’empoisonnement de votre propre frère et de la dame de Montsoreau.

 

« C'est La Maignelais ! »

 

Antoinette de Maignelais, vous êtes née vers 1420 et votre nom fut cité également à la mort inattendue de votre cousine. Enfant, vous avez jalousé Agnès quand celle-ci fut recueillie par votre mère. Peut-être étiez vous présente à Jumièges où, sur son lit de mort, la Dame de Beauté vous donne la garde de ses trois enfants. C’est elle qui vous avait introduite à la cour. A son décès, peut-être même avant, vous la remplacez dans le lit du Roi. Alors, étiez-vous pressée ? On vous donnera André de Villequier pour époux. Le pauvre. Vous, vous organiserez les plaisirs séniles du Roi en lui livrant notamment vos belles-sœurs. A sa mort, vous optez pour le duc de Bretagne. Une belle carrière.

 

« Et si c'était... »

 

Robert Poictevin, le premier médecin du Roi officiant à Jumièges. C’est lui qui administre le traitement d’Agnès. C’est lui qui conclut très vite à un « flux de ventre ». Mais sans doute n’est-il pas le seul homme de l’art au chevet de la malade. Or, quelques années après, Charles VII vivra dans la hantise du complot. Et de l’empoisonnement ! Adam Fumée, son médecin d’alors, renseigne secrètement l’impatient Dauphin de l’état de santé du Roi. Découvert, il est emprisonné à Bourges. Un autre chirurgien prend la fuite à Genappe auprès du futur Louis XI.

 Guillaume de Gouffier, le premier valet du Roi, présent à Jumièges. Un fidèle. Pourtant, quand Charles VII se sentira menacé, on accusera Gouffier et Otton Castelli, parvenu argentier, de tentative d’envoûtement. On retrouve effectivement chez eux une figurine de cire piquée d’aiguilles. Gouffier est banni. Castelli emprisonné.

 Et si c’était tout simplement une erreur de dosage, du médecin ou de ses aides, d’Agnès elle-même. Et si. Et si... Et si nous revenions au chevet de la victime…

 

Pour suivre: Veillée funèbre :  

 
 




[1] Un certain Martin Prandous aurait été du nombre des accusateurs.



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