La campagne de Normandie

— Charles, menez-vous à la guerre ! Vous n'en serez que plus vaillant…

Charles VII rit de la proposition d’Agnès. Agnès le fait toujours rire. C’est sa part de fantaisie, son puits d’esprit et de bon sens. Et quels yeux ! Nous sommes un soir de Juillet 1449, à Chinon. Dans la chambre du Roi, toute une volière de beautés entoure un homme qui a mûri sa décision : chasser l’Anglais de Normandie. Les combats y sont déjà engagés. Le monarque peut compter sur ses plus grands seigneurs. Trois corps d’armée vont converger sur Rouen. Alors…

Agnès et Charles. Détail d’un tableau d’Alexandre Fragonard, lithographié par Challamel vers 1850.


Alors ces dames resteront sagement en Touraine. Le Valois fit une dernière fois l’amour avec sa maîtresse. Sans penser qu’il l’ensemençait d’un quatrième enfant. Le 6 août, il se mit en route sous un soleil de plomb
.

Courons vite sur cette campagne de Normandie. Sautons les premiers sièges, les premières victoires : Pont-Audemer, Verneuil… Là, c’est un meunier qui remporte la bataille. L’anecdote mérite un arrêt sur image. Ce garçon devait faire le gué pour les Anglais. Meunier tu dors, vous connaissez la chanson… Surpris dans son sommeil, le pauvre farineux est battu à mort. Du coup, il s’en va trouver les troupes françaises à Evreux. Puis les ramène avec sa parfaite connaissance des lieux. Les assiégés ont beau se réfugier dans le château, notre meunier détourne les eaux des douves. Et les Français gagnent la partie à l’escalade. Charles pourra dormir à Verneuil le 27 août.

Le long de la Seine, les places fortes s’écroulent comme un jeu de domino. Partout, les Français, les Bretons sont accueillis en libérateurs. Dunois, le grand Dunois prend Vernon. La ville lui revient donc de droit. Mais le Roi songe aux yeux bleus d’Agnès. Il rachètera Vernon pour lui en réserver les clefs.



Charles VII écrivant ses adieux à Agnès Sorel, de François Richard Fleury.


Nous voilà déjà aux pluies d’octobre. Les Français mettent enfin le pied dans les faubourgs embourbés de Rouen. La population pactise vite avec les assiégeants. Se soulève. Derrière les créneaux, le Duc de Somerset résiste. Le 4 novembre, il capitule, abandonne tous les points stratégiques de la contrée. Tous. Sauf Harfleur et Honfleur. Or, ces ports gardent l’embouchure de la Seine. Et ces deux verrous, il faudra bien les faire sauter.

Mais pour l’heure, imaginez la scène. Au matin du 10 novembre, Charles VII fait son entrée dans Rouen qui n’est qu’un cri de liesse. Avec ses religieux portant reliques, ses bourgeois tendant les clefs de la ville. La fleur de lys flotte enfin au lieu du léopard. Aux fenêtres fleurissent les draperies, des têtes d’enfants criant Noël ! Noël !  Parvenu au carrefour de la cathédrale, songeur, Charles contemple un instant deux jolies dames qui s’agenouillent avec grâce. Elles retiennent de la main un cerf-volant, l’emblème du Roi. Il pense déjà à convoquer ici son clergé, ouvrir le procès en réhabilitation de Jeanne d’Arc. L’autre femme de sa vie. Brouhaha, charivari. Sur les parvis, on grimace des mystères quand des ménestrels répondent aux trompettes des fanfares militaires. Oui, Rouen est en liesse. A Jumièges, c’est un drame qui va bientôt se nouer.


L’entrée de Charles VII à Rouen, Fouquet

Premier séjour à Jumièges
Le Roi ! Le Roi arrive ! 28 novembre 1449 (1). Le carillon de l’abbaye campane à tout va. Au matin, Charles VII a quitté Rouen pour la boucle la plus resserrée de la Seine. Dans la neige, Il a traversé la forêt de Roumare, le royaume des loups. Longuement il a longé un fleuve gelé. Et le voilà à destination. Un gigantesque rempart de terre barre l’entrée de la péninsule. Percé d’une porte que garde l’église de Yainville. (2) Le cortège s’engouffre par ce passage au coeur d’un lacis de chemins creux. Tout cela est couronné d’arbres sculptés dans le givre. Quand soudain jaillit aux yeux du Roi une pure merveille. Un colosse de pierres blanches escalade les nuages, porteur d’arcades, de gargouilles et de tours. L’abbaye. Et tout autour, un petit peuple blotti sous la chaume, derrière des pans de bois. Nous sommes à Jumièges.

Les yeux écarquillés, ils ont pour noms Clérel, Boutard, Deconihout… Et tous ou presque se prénomment Valentin. Les villageois découvrent un homme plutôt laid. Mais qui saute avec élégance de son destrier, une jaquette de drap d’or passée sur sa cuirasse. Sa suite n’est pas moins brillante. Le laboureur, le pêcheur embrasse du regard tous les grands de ce monde.

Que nous vaut cette visite ? C’est que les souverains disposent ici  d'une maison de plaisance.  Les forêts sont profondes. La chasse y est divine. Après six mois de campagne, Charles aspire au repos. Devant l’abbaye, les moines l'accueillent en chapes au son de toutes les cloches. Un des plus beau carillon qui soit en Normandie. Ecoutez ! Elles parlent les cloches, elles parlent à qui sait les entendre : « La taille est assise, de quoi la paierez vous ! La taille est assise, de quoi la paierez vous ! De chanvre et de lin, répondent les autres clochers de la presqu’île, de chanvre et de lin !.. »

Au pied du vieux moutier, on a tendu un dais richement brodé. L'abbé Jean de la Chaussée harangue le roi sur ses victoires. Puis lui tend les clefs de l'abbaye. Charles les refuse d’un geste et allonge le pas vers l'église. Courte prière. Après quoi, guidé par les religieux, il grimpe dans les appartements royaux. Avec lui ses courtisans, sa garde rapprochée.  Charles découvre un logement nouvellement rebâti. Mais bien inconfortable. Longtemps, on montrera le lieu de son séjour, la salle de ses hommes d’armes. Et quand le logis royal sera reconverti plus tard en dortoir, il gardera le nom de « Vieux Charles VII. »

Le lendemain matin, le Roi assiste à une messe d'action de grâce. Les moines y mettent tout leur zèle. Ite missa est ! Au sortir de la cérémonie, la communauté ose une requête :

 —Sire, est-ce trop user de votre bonté que vous demander cette faveur : la guerre nous a ruinés, on nous a pris nos biens...

        —Soit, tranche le Roi, je veillerai à ce qu’ils vous soient restitués !

Charles va rester une dizaine de jours à Jumièges. Si l’on en croit cette légende, il s’adonne aux plaisirs de la chasse…

Au Landin, sur la rive opposée à Jumièges, on frappe un soir au presbytère. La porte ouverte découvre un chasseur de fière allure. « Accordez-moi le gîte je vous prie !.. » Affolé, le pauvre curé court au village trouver de quoi sustenter l'inconnu. Lui et son cheval. Reposé et repu, le chasseur reprendra sa route. Et ce n’est que quelques jours plus tard que notre bon curé apprit la vérité : il avait hébergé le roi de France ! On le lui fit savoir car, pour ce geste, Charles VII décida de lui faire livrer deux sacs de céréales chaque année."A condition que la cloche sonnât en fin de journée pendant le carême". On vous dira que la Couronne n’oublia jamais de livrer le presbytère jusqu’à la Révolution…

 L’armée a pris position devant Harfleur. Il est temps pour Charles de rejoindre le théâtre des opérations. En prenant la route, sa voix profonde ordonne de faire meubler ses appartements à son goût :

— J’entends demeurer ici  jusqu'au départ du dernier Anglais !

Le siège d'Harfleur


8 Décembre 1449. Charles entre dans Caudebec libérée. Puis s’arrête à Tancarville qu’un capitaine anglais a remis à son propriétaire : Guillaume de Harcourt, présent auprès de roi et dont le coursier noir est couvert de satin cramoisi, chargé de robes comme d’orfèvrerie. Quand Charles pénètre dans le château, il est armé de brigandines et vestu pardessus d’une jacquette de drap d’or. A ses côtés encore : le roi de Sicile, le comte de Saint-Pol, lequel avoit à son cheval ung chanfrain prisé à trente éscus. (3)

Le cortège royal prendra ensuite la direction de la cité drapière de Montivilliers. A quelque distance du port d’Harfleur déjà encerclé par les troupes royales. Le souverain descend dans une vieille bâtisse qui gardera le nom de Logis du Roi. Ce sera son quartier-général.

 Harfleur, l’odeur du sang, le fracas des armes dans la pluie glaciale. Casqué, le bras armé d’un bouclier, Charles descend chaque jour dans les tranchées mesurer l’état des murailles. Elles sont harcelées par seize bombardes que commandent les frères Bureau.  Vingt-cinq navires, dix, quinze mille archers, fantassins, canonniers, l’armée royale est dix fois supérieure aux Anglais. On peut aussi compter sur des réserves postées au prieuré de Graville.


Deux semaines plus tard, écrasés sous le nombre, les assiégés parlementent avec Dunois. Ils abdiquent la veille de Noël. Leur garnison décampe par la mer au jour de l’an.

— Dunois, cette ville est encore à vous ! Mettez-y De Moy et cent lances pour vous la garder !..

Charles et son monde quittent Montivilliers le 4 janvier. Et nous sommes toujours en 1449. En ces temps-là, l’année ne prend fin qu’à Pâques. Entre temps, la Reine reçoit un message de son époux. « Quittez Chinon pour Mehun ! » Marie d’Anjou déménage sur le champ. Suivie de toutes ses demoiselles d’honneur. Toutes. Sauf Agnès...

Les 5 et 6 janvier, Charles dormira à Tancarville.

Avec Harcourt, le monarque tire les rois dans la chambre dite de la mer. Elle est nichée dans la grande tour carrée, repeinte et réparée pour la circonstance. La seule qui soit habitable. Dévasté par la guerre, le reste est abandonnés aux corneilles. Et au diable qui hante les oubliettes. Douze ans plus tôt, raconte Harcourt, quarante Cauchois défendaient le château quand est venu Talbot, le héro des Anglais. On n’avait donné qu’une seule consigne aux défenseurs : Tenir tant qu’ils le pourraient. Négocier quand les vivres viendraient à manquer. Ils ont tenu trois mois. Jusqu’à mourir de faim. Furieux de cette résistance, les Anglais brûlent l’entrée de château, rasent la chapelle. Et investissent la place. Richemont les en délogera quatre ans plus tard. Puis reviendront les Anglais. Bref, quand Charles dort à Tancarville, les lieux sont français depuis peu.

On rapporte que Charles passa ensuite par la Mailleraye tandis que ses armées franchissaient la Seine par trois passages.

Le 7 janvier enfin, Charles VII retrouve Jumièges. Il y attendra la chute d’Honfleur. Six semaines. Ce qu’il n’attend pas en revanche, c’est cette visiteuse imprévue : Agnès !

pour suivre: VOYAGE SANS RETOUR: