VOYA

VOYAGE SANS RETOUR
SANS R

Agnès, quelle idée a bien pu te traverser la tête ! Veux-tu savourer un succès militaire auquel tu n’es pas étrangère ? Est-ce vraiment, comme tu le prétends, pour avertir le Roi d’un complot ?

Qu’importe, Agnès est là.  Et le Roi rit encore de ses propos. Un complot !  Il la mène aussitôt au manoir de la Vigne. Une propriété de l’abbaye a moins d’une lieue d’ici. C'est là qu'il lui rendra visite. Tous les jours. Le Roi lui tend parfois le bras pour quelques pas. La populace est tenue à distance. Et son imagination travaille. On se le répètera d’une génération à l’autre : un souterrain relie l'abbaye au manoir ! Un long couloir secret, chemin des amoureux. Regardez ce cratère sans fond dans la campagne : c’est la bouche d’aération. On la désigne toujours sous le nom des fosses Piquet.

D’autres voix vous diront que c'est Agnès qui courait du Mesnil pour rejoindre son ami. Croyance tenace. Au XIXe siècle, Casimir Caumont, alors propriétaire de l’abbaye, fait graver cette inscription sur le passage Charles VII :

 

Agnès, par cette porte, arrivait du manoir
Un page la guidait vers le royal dortoir
 
 Agnès de Charles VII ranima le courage
Son nom cher à la France a passé d'âge en âge
 
Belle était son surnom
Et de la belle Agnès cette porte a le nom

 
Les paysans garderont pour leur part un souvenir beaucoup plus trivial. Ils vous affirmaient qu'en l'absence du roi Agnès s’en allait rouler dans l’herbe en compagnie d'un moine, Dom Bernard, son bien dévoué confesseur. Leurs ébats s’accomplissaient au vu de tous, là,  dans la prairie du Vasier, tout au bord  de la Seine. Si bien que de l’autre rive, les habitants d'Yville prirent l'habitude de venir les huer. L’endroit où s’assemblaient ces joleux, autrement dit les moqueurs, s’appelle encore la Holerie.

Agnès avait bien un confesseur. Jean Chartier, le chroniqueur du Roi, lui donne le prénom de Denis… et laisse un blanc au moment d’écrire son nom ! Dommage.

 

Jalousée, la maîtresse du roi s’exposait à tous les fantasmes, à toutes les calomnies. Celui-là affirma que son premier enfant n’était pas du Roi, tel autre lui prêta Jacques Cœur et Etienne Chevalier pour amants… D’ailleurs ces deux dignitaires sont présents à Jumièges. Etonnez vous de cette légende recueillie en Touraine. Alors qu’Agnès se confessait à un ermite, le bâton du religieux finit par prendre racine. Tant la pécheresse avait de turpitudes à lui avouer. Dans le parc du château de Cheillé, on a pu admirer ce superbe houx jusque dans l’entre-deux-guerres. C’est dire l’ampleur de ses péchés…

Ses dernières heures

La favorite, enceinte de plusieurs mois, est arrivée à Jumièges totalement exténuée. Malade. Elle souffre de maux de ventre qu’elle traite au vif argent. Des diarrhées la poussent aux latrines. Alors, ces souterrains, ces passages secrets, la prairie du Vasier… Une chose est sûre : si  Charles n’est pas au lit avec la Belle, il partage sa couche avec… un homme ! Eh oui, c’est le privilège de son écuyer, Guillaume Gouffier. Lui aussi est à Jumièges. Durant toutes ces semaines, ce petit village normand est un peu la capitale provisoire de la France. On y devine la présence de tous les grands du Royaume. Nous avons évoqué Jacques Cœur, Etienne Chevalier, Gouffier à l’instant. Ajoutons-y Charles de Brezé qu’Agnès appelle son « très honoré seigneur et compère ». Un autre de ses amis : le sire de Beuil. On imagine encore le roi de Sicile, ce bon roi René que connaît bien la Belle, le grand Dunois, les comptes d’Eu, de Clermont, de Nevers et de Castres, le sire d’Orval, le comte de Saint-Pol.

Sieur de Tancarville, Guillaume de Harcourt, chambellan du Roi, est toujours du nombre. Le 26 janvier, ici, à Jumièges, il fait foi et hommage à Charles VII pour son comté. Harcourt loge au manoir de la Vigne. Près d’Agnès.

« L’aspect de Jumièges, aujourd’hui si mélancolique, était alors joyeux et animé, imagine Cordellier-Delanque en 1853. Dans les vastes salles de l’abbaye étaient réunis une foule d’écuyers, de capitaines, de gens d’armes de l’ordonnance du roi. Assis en cercle autour des cheminées ardentes, les chevaliers et barons, couverts de fourrures, devisaient à grands bruits de toutes choses et se racontaient les nouvelles du moment. Dans les cours circulaient des groupes de pages, de varlets et de palefreniers. Une grande activité régnait dans les cuisines et dans les écuries. On fourbissait les armes, on nettoyait les harnais, on allait, on venait, les ordres se croisaient et, dominant tout ce tumulte, les grosses cloches, ébranlées dans la nue, sonnaient à toutes volées pour la messe du roi. 

« Là, comme à Bourges, comme à Chinon, comme à Paris, Charles assignait à chaque journée son emploi, travaillant le lundi, le mardi et le jeudi avec son chancelier pour le rétablissement de la justice que les guerres avaient mises dans un étrange désordre, conférant le mercredi avec les maréchaux de France et le principaux officiers de l’armée, tenant conférence pour les finances le vendredi et le samedi et ne se donnant guère qu’une partie du jeudi pour prendre quelque repos… »

Son dernier logis

A quoi ressemble la dernière demeure d’Agnès ? Ce que l’on peut en voir aujourd’hui n’en donne qu’une vague idée. Car il s’agit des dépendances d’un castel sans doute détruit peu de temps après sa mort. C’est d’abord un mur d’enceinte percé d’une double porte. La petite pour les piétons, la grande pour les cavaliers et charrois. Cette porterie est complétée par une tour crénelée. Dans ces bâtiments se tiennent sans doute les cuisines. En témoignent les restes de vastes cheminées.

On entre dans la cour. Là, un puits monumental, un long bâtiment en équerre, percé de croisées gothiques. Il est prolongé par une antique chapelle. C’est sans doute dans ses murs, transformés en habitation, que descend Agnès. Car le vieux castel, si vieux castel il y a, est certainement occupé par les épouses des dignitaires à son arrivée. Sous l’ancienne chapelle, de vastes caves voûtées. Le reste du domaine comprend encore un autre oratoire, un pigeonnier. La toponymie locale va garder le souvenir de ces allées et venues : le chemin du Roy, le Carrefour du Roy…

 

Les moines se réfugient en leur « ostel » du Mesnil quand une épidémie sévit à l’abbaye. Aux seigneurs disposant du droit de gîte, ils leur offrent ici l’hospitalité. Pas plus d’un mois. C’est aussi une entreprise agricole que l’on fieffe à quelques villageois. Le manoir de la Vigne doit son nom au vin qui s’y récolte. Un infâme verjus connu sous le nom de Conihout. Un dicton résume son bouquet :

De Conihout de beuvez pas
Car il mène l’homme à trépas

Allez, on ne l’accusera pas de l’empoisonnement d’Agnès. L’abbaye a ses maîtres queux. La suite royale aussi. Agnès s’alimente essentiellement de soupes. Pain trempé qu’elle porte à sa bouche avec les doigts avant d’en boire le jus. Mais Agnès va bientôt mourir. Ce moment où, paraît-il, défile toute votre vie…

 




 Pour suivre:

LE PROFIL DE LA VICTIME