Elles ont disparu dans les années 60. Jadis, les communes riveraines de la Seine avaient leur plage.
Comme Yainville et Le Trait. Evocation...

Mon père, Raphaël Quevilly, me racontait parfois avoir participé à des joutes nautiques qui menaient les nageurs de Duclair jusqu'au Trou de la Martellerie. Avec mon imagination d'enfant, il en était sorti forcément vainqueur. Oui, on se baignait jadis dans la Seine. Comme à la Fontaine où plusieurs noyades furent du reste à déplorer et je les évoque dans 14-18 dans le canton de Duclair.

Dans les années 30, toujours avec la participation de mon père, alors élu municipal, une sorte de club nautique s'était créé à Yainville. Ses membres avaient un signe de ralliement : l'index levé.


Sur la plage d'Yainville, près du Grand-Marais, non loin du bac et du chemin côtier menant à Jumièges. Raphaël Quevilly est ici à droite.



A gauche, on reconnaît M. Oliviero disparu de la tuberculose dans les années 40. Son frère est le 3e à partir de la gauche. Il est le père d'Yvette et Evelyne qui fut ambulancière. Les frères Oliviero habitaient face à la mairie d'Yainville dans les maisons ouvrières dites Sylvestre. La dame au centre est Mme Marotte, son mari est à l'extrême-droite, portant béret. Accroupi devant Mme Marotte: M. Fercoq, dessinateur industriel aux chantiers du Trait, trompettiste de l'orchestre du Trait et animateur de bals, notamment ceux d'Yainville. En savez-vous plus et qui peut identifier les autres personnages ?



Bref, la qualité des eaux autorisait la baignade et les boucles de la Seine n'étaient pas chahutées par les forts courants de l'estuaire. La plage du Trait était installée sur les berges voisines de la station d'épuration. Jeannine Chevalier, Traitonne depuis l'âge de 6 ans, s'en souvient. « C'était en 1946, 1947. J'y allais souvent le soir, en sortant du bureau. Je travaillais au chantier naval. Tout le monde y allait, venait apprendre à nager. » Sous la surveillance d'un maître-nageur ? « Euh, à l'époque... », reconnaît Jeannine, la question ne se posait pas vraiment.
Alors en 1950, Raymond Salaün, un Breton de Saint-Pol-de-Léon qui habite rue de la Plage, passe son brevet de maître-nageur. Il implante un premier appontement, puis un second, pose un grillage, plante un plongeoir et transforme son baraquement en guinguette.
Raymond Salaün avait épousé Madeleine, une des deux sœurs qui tenaient la Civette. Celle-ci raconte:
« Raymond apprenait à nager aux enfants. On avait construit un barrage pour dessiner un bassin. Il y avait aussi 12 bouées d'amarrage pour mettre les bateaux en sécurité en cas de tempête et éviter les catastrophes. À l'époque, les gens venaient de partout, attirés par les chantiers. On ne faisait pas de manière. Le principal était de connaître des marées pour être en sécurité ».

La plage Salaün

« Un jour que le directeur des chantiers venait d'acheter un bateau, ses enfants ont eu l'idée de faire un tour en Seine. Mon mari leur avait appris à nager. Ce jour-là, lorsque Raymond les a vus partir, il s'est mis à crier pour les rappeler. Il hurlait pour qu'ils reviennent. Le mascaret approchait. Une vague qui monte de plusieurs mètres d'un seul coup. Raymond n'a pas hésité. Il a pris un bateau du chantier et a foncé vers l'embarcation des enfants. Il a réussi à les monter à bord et à crocher leur bateau au sien. Raymond les a cueillis juste avant la vague ».

« Avec Raymond, pendant les vacances, nous allions parfois en bateau jusqu'à Paris. Il était charpentier de navire alors évidemment il avait construit son propre bateau. Le voyage aller prenait un mois quand ce n'était pas plus. Nous progressions suivant les marées, d'une bouée de mouillage à l'autre ». En remontant la Seine jusqu'à Paris, Madeleine et Raymond accostent partout. « Tout le monde nous connaissait. Une fois à Paris nous nous promenions ». De retour au Trait, ils aimaient aller en Seine. « On ne faisait pas de chiqué en ce temps-là. Les gens étaient corrects. Le café ne vidait pas. Je serais contente que tout le monde soit heureux comme je l'ai été. J'ai eu du brave monde chez moi ». Raymond pêchait pour le restaurant et les cuisines de La Civette. « Les filets étaient toujours bien remplis alors quand les gens nous disaient : « On mangerait bien chez vous mais on n'a pas de sous », je ne les faisais pas payer. Je répondais : « Il faut manger sinon vous allez mourir. Il y aura bien quelques herbes à arracher dans la cour ou un peu de nettoyage à faire pour aider. La clientèle était incroyable de gentillesse. Nous n'étions pas des sauvages »

Chaque année, on élira la Reine de la plage. Jusqu'à la mort de Raymond Salaün en 1965. Aujourd'hui, il n'est pas autorisé de se baigner dans la Seine, même si aucun arrêté préfectoral ne l'interdit. Mais les communes qui en feraient la demande sont soumises au code de Santé publique. Même si le poisson revient, la qualité de l'eau est loin d'être reconquise. C'est sans parler du trafic fluvial. Mais qui sait si un jour...

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Sources


Paul Bonmartel, Mémoires du Trait.

E. Cortier, Le Courrier cauchois,

Angélina Dionisi, Le Courrier cauchois; 17 juillet 2015.