Par Laurent QUEVILLY.

Le curé d'Yainville était un poète ! Celui qui nous arriva en 1851 était l'auteur d'un « tube » de l'époque: Noter-Dame d'Autertot. Longtemps poussée dans les noces et banquets, cette chanson fut, par chez nous, aussi célèbre que Ma Normandie.


Antoine-Sénateur Houlière est né à Rouen le 22 novembre 1803 d'une famille modeste. Il voit le jour à Saint-Maclou où la chanson populaire a ici ses lettres de noblesse. Elle fut incarnée un temps par un curé chansonnier du nom d'abbé Polleux.
Recommandé par les prêtres de sa paroisse, le jeune Houlière fut pris en affection par M. Motte, curé de la cathédrale qui se chargea de le faire admettre au séminaire. Là, il eut pour maîtres M. Faucon ou encore Maillet-Lacoste, professeur de rhétorique. Tous deux distinguèrent ses aptitudes pour les choses de l'esprit. En revanche, on réprima son inclination pour la chansonnette. Il fut amené à faire le
serment de ne plus taquiner la muse et détruisit son premier recueil lyrique. Pour le recomposer de tête quelques semaines plus tard.

Le jeune Rouennais est ordonné prêtre le 9 juin 1827. On le nomme aussitôt vicaire de la paroisse d'Hautot-Saint-Sulpice et son premier texte connu date précisément de 1827. Faut-il chanter, faut-il me taire ? Invité chez des amis à condition d'y apporter une chanson de sa composition, il trahit ainsi sa promesse et dès lors, jusqu'à son dernier souffle, Houlière ne cessera de versifier.

Il sillonne le Pays de Caux


En 1830, Houlière se retrouve à Ouainville, canton de Cany. Il y restera cinq ans et c'est au cours de ce pastorat qu'il ira prêcher à Autretot. Composée a cette époque, Notre-Dame d'Autretot sera très vite sur toutes les lèvres et cette chanson apporte à Houlière une notoriété bien à son insu. Le voyageur qui traverse en train le Pays de Caux est assuré de l'entendre poussée à tue-tête..



D'Ouainville, Houlière passe à Darnétal, en la paroisse de Saint-Ouen de Long-Faon. Il y exerce les fonctions d'Auxiliaire de mars à juin 1835. C'est alors que l'archevêque l'envoie à Dieppedalle en qualité de diacre et professeur.
En 1841, le voilà vicaire de Canteleu. Il assiste à la Saint-Gorgon et compose à l'occasion une nouvelle chanson populaire.
En 1845, Houlière part à l'autre bout de la Seine seconder l'abbé Bossel à Harfleur. Sa mère le suit et vit au presbytère. Quant à son frère, Eugène, il réside à Paris.

Notre curé à beau composer des bluettes, il tient au respect lié à sa soutane. Gare à celui qui n'ôte pas son couvre-chef à son passage.
"Un jour, racontera-t-il, je semais du pas d'âne dans les rues d'Harfleur quand un enfant me jette en courant un Bonjour Monsieur le Vicaire ! Je le rappelle :
— Dis donc, petit, comment t'appelles-tu ?
— Mais Monsieur, je suis...
— Bon ! Ton père va-t-il quelquefois à la foire de Montivilliers ?
— Oh ! Oui !
— Eh bien, quand il ira, tu le prieras de t'acheter une casquette qui se défasse toute seule.
Le sel de cette anecdote, c'est que la gamin transmit fidèlement ce message à sa famille où
personne n'y vit la moindre parabole. Mais un accessoire pour quelque tour de magie.

Une autre fois, passant devant un atelier, il entend s'élever ce cri dont font souvent l'objet les curés de la part des prolos :
— Croâ ! Croâ ! Croâ !...
Houlière s'approche alors de l'ouvrier qui vient de lâcher cette appréciation à son passage :
— Votre patron est-il visible ?
— Eh non !
— c'est fâcheux. Il m'eût peut-être expliqué ce que ne je puis comprendre : c'est que, croyant rencontrer un corbeau, je ne me trouve qu'en présence d'une oie.
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Curé d'Yainville

L’abbé Houlière fut nommé curé d’Yainville le 26 septembre 1851. Il succédait à Barthélémy Lefebvre dans une église rendue au culte depuis peu. Elle a été sauvée de la ruine par le don posthume d'un ancien maire, le zèle de ses paroissiens et l'obstination des Antiquaires.

Houlière percevra 900F d'émoluments par an. On lui assigna un presbytère bien modeste et sa charge lui laissa le temps d'écrire.

Houlière fut cependant l'un des meilleurs prédicateurs de son temps. Le doyen Bobée l'ayant invité à Yvetot, cet éminent ecclésiastique déclara n'avoir jamais entendu meilleures instructions. De même les séminaristes de Rouen qui vinrent l'entendre à Sainte-Niçaise en 1856.

Le 12 mai 1857, revenant de Quevillon, il rencontre le vicaire cantonal qui s'étonne de la beauté de son chapeau. Houlière se rend compte de la méprise. Il a pris par mégarde le couvre-chef du curé d'Hénouville. Alors, il lui écrit un poème pour s'en excuser et procéder à l'échange.

Le 10 septembre 1860, nouveau poème pour inviter à Yainville le curé de Sainte-Austreberthe le jour du grand mascaret. Manifestement, on fait ripaille au presbytère. De poulet, de « vin très potable ». Un cognac allonge le café.

Vers 1861, pour sa fête, il invite cette fois l'abbé Guériteau dans ce qu'il appelle parfois son "taudis" ou sa "pauvre masure". A la même époque, il dédie une ode de remerciement à Madame Lepel-Cointet, la propriétaire des ruines de Jumièges qui lui a fait livrer un remède contre le mal de dent.

Une messe de l'abbé Houlière


Août 1863. Victor Pavie, un érudit angevin, est de passage dans la presqu’île de Jumièges :

« A quand la messe d’Yainville,
demande-t-il à son aubergiste de Jumièges, chagriné de la voir partir.
Dam ! Plus tôt que plus tard ! Monsieur le curé n’aime pas attendre. Je ne m’y fierai pas. Tandis qu’ici, rien ne vous hâte. Vous avez tout le loisir de voir le portrait de sainte Austreberthe et de son loup, représentés sur un pilier de l’église…
Nous cheminâmes rondement, l’œil en quête et l’oreille au guet, la cloche se balançait pour la deuxième fois à la tour d’Yainville quand nous tombâmes sur le village enfoui dans un pli du vallon. Des fidèles, assis dans le cimetière, attendaient, sperabant, et ce repos de quelques minutes sur le théâtre du repos éternel remuait en nous plus d'une pensée. La messe les mûrit et les développa. S'il est doux de prier dans une église accoutumée, il est sain d'en changer et de se dérober par instants aux influences quotidiennes, afin de mieux dégager l'idée immuable et infinie de tout contact extérieur. Que ne sommes-nous pareils à cette pauvre femme agenouillée, la tête dans sa cape, et pour qui Dieu est si visible qu'elle converse avec lui sans la moindre perception des voûtes ni des colonnes sous lesquelles sa divinité s'abrite! »


L'abbé Tougard soulignera la bonté d'Houlière : « Éminemment bon et charitable, il éprouvait le besoin de donner aux pauvres, et de donner toujours. Quand il avait épuisé ses propres ressources, il allait frapper à l'une des portes qui s'ouvraient devant lui. Parfois, — le fait est assez beau pour que nous aimions à le signaler — il se faisait emprunteur plutôt que de se plier à la cruelle nécessité d'un refus.»

Curé de Moulineaux

En avril 1865, Houlière quitte son « tout petit hameau » et son « tout petit troupeau. » Il est nommé à la cure de Moulineaux dont l'église a, elle aussi, été sauvée de la destruction. Houlière déploya toute son ardeur pour sa restauration. Il lança une souscription en vendant une poésie intitulée Mon image. Elle était illustrée de son portrait tenant d'une main une bourbe et de l'autre une photographie de Moulineaux. Les bénéfices allaient à la réfection du maître-autel.

Quand il réceptionna ce chef-d'œuvre, le sculpteur lui fit simplement remarquer :

— Les deux faces latérales étaient unies sur le plan primitif. Je les ai trouvées trop nues et me suis permis de les décorer d'une rosace.
— Et moi, répliqua l'ab, la facture payée, il me resterait 200F. Je vous les abandonne...


A Moulineaux, Houlière fut aux premières loges de la guerre de 70. Son église en fit les frais. La paix revenue, il reprit son bâton de pèlerin pour en réparer les outrages et rendit aussi un vibrant hommage aux combattants.





Parmi les auditeurs de ses sermons à Moulineaux, l'abbé comptait un académicien. Qui sans doute apprécia la qualité de sa prose. Antoine-Sénateur vouait une admiration pour Théodore Lebreton et Ludovic Gully, deux enfants du peuple hissés dans la nacelle de la République des lettres. Il échangea avec Lebreton, gérant de la feuille maçonnique de La Fraternité, des épitres rimées.

Houlière avait pour cousin un autre prêtre du même nom que lui et né à Yvetot : Auguste Houlière qui sera curé de Jumièges. Celui-ci invitait souvent à sa table de jeunes professeurs à qui le curé chansonnier déclamait de mémoire et avec une truculente bohommie des poèmes écrits quarante ans plus tôt.
Un jeune vicaire l'ayant pris pour directeur de conscience s'émerveillait que l'abbé possédât sur le bout des doigts l'évangile selon saint Paul et l'appliquât avec un à propos parfait. Il avait fait une étude particulière de la théologie ascétique et lisait avec délices les mystiques espagnols.

A la fin de son sacerdoce, il se montra inconsolable de la mort de l'un de ses paroissiens au prétexte que cette mort subite était intervenue en son absence.

En 1875, à 72 ans, frappé par la maladie, il se retire à la maison diocésaine de Bonsecours et mit ses livres en vente. Il s'informa de savoir si le bibliophile qui se manifestait entendait les payer à leur prix. Ce qui lui fut confirmé.
— Puisqu'il ne chipote pas, décréta l'abbé, quand il aura fait son total, vous lui rabattrez la moitié de la somme.

 Deux ans plus tard, il célèbre sa cinquantaine de sacerdoce. Il fit à cette occasion un retraite de toute sa vie avec une piété qui édifia ceux qui en furent témoins. Notamment son confesseur avec qui il s'entretenait trois fois dans la journée. .

Il s'essaya encore à la rime pour distraire ses compagnons d'infortune. Le 13 décembre 1883, pour les octogénaires du mois, dont il fait partie, il écrit encore.

Quatre-vingts ans ! C'est l'âge où l'existence
De l'homme ici-bas recommence,
Avant qu'il dépose bilan.


Deux semaines plus tard, le 27 décembre 1883, il s'éteint.


Maison diocésaine de Bonsecours

Un recueil posthume


Les chansons de l'abbé Houlière étaient dispersées dans diverses revues, comme l'Almanach du Pays de Bray ou encore des feuilles volantes. Ce fut son cousin qui les réunit dans un recueil vendu au profit de bonnes œuvres.
L’abbé Tougard, le célèbre érudit, préfaça la première édition sous le titre de Poésies d’un curé de village, imprimerie Espérance Cagniard, 1886.
Rapidement épuisé, l’ouvrage connut une seconde édition dès l’année suivante, préfacé cette fois par le cousin d'Houlière.
Les poésies d'un curé de campagne rassemblent 27 titres.

Recueilli au Mesnil

En 1980, quelqu’un recueillit de la bouche d’un habitant du Mesnil-sous-Jumièges une version de Notre-Dame-d'Autertot. Quelque peu délavée du sel de son patois d'origine. Ailleurs, elle a connu des variantes, des rajouts. Nous la restituons ici telle que l'abbé Houlière l'aura nécessairement chantée durant son séjour à Yainville. Son air est celui de La Comète qui servit aussi de support à la Chanson des Rois.



La Noter-Dame-d'Autertot
Est eune superbe assemblaye
Qu'les plus grands violoneux d'Yvetot
Et tous les racleux d'la tournaye
I' violonent si bien
Qu'cha vos enleuve, qu'cha vos enleuve
I'violonent si bien
Qu'cha vo met tout le monde en train  !

La veuille les hommes vont cheux l'boucher
Faire couper gigots et côt'lettes
De là no s'rend chez l'épicier
Pou' l'café no fait ses emplettes
L'marchand qui n'en r'vient point
Dit cha m'enleuve, dit cha m'enleuve
L'marchand qui n'en r'vient point
Dit cha m'enleuve tant qu'cha va bien

N'y a point besoin d'avé d'l'ergent
I' suffit d'êt' eune vieuille pratique
L'marchand est oco bien cotent
D'vo vai choisi dans sa boutique
No dit écrisez cha
Pis nos enleuve, pis nos enleuve
No dit écrisez cha
L'ergent viendra quantt cha s'pourra.

Pendant cha, la maîtresse au four
Pétrit des gâtiaux, des galettes
Pis chaqu’ marmiot à son tour
Veut des douillons et des boulettes
No cuit du galuchon
Qui vos enleuve, qui vos enleuve
No cuit du galuchon
Qui vos enleuve tant qu'cha sent bon !

Le jou' d'la faïte un grand daîner
Met en gaité chaque famille
On prend un bon quart ed' café
Pis dans les verres l’ieau-de-vie pétille
Quand cha vient à passer
Cha vos enleuve, cha vos enleuve
Pis quand ça d'vient à passer
Cha zenleuve la pieau du gosier.

Cha n'est pin tout i faut danser
Car sans la danse n'ierait point d'fêite
C'tit là qui voudrait s'en passer
S'rait ben sûr d'y pèdre la têite
C'te flûte, ces violons
Cha vos enleuve, cha vos enleuve
Su timbour, su crincrin
Cha vos enleuve filles et garchons.
C'est là qu'chacun mont' sen talent
Surtout quantt no dans' la gavotte
Noz est joyeux, nos est content
Mais quantt no crie « l'galot ! »
Cha vos enleuve, cha vos enleuve
Mais quantt no crie « l'galot ! »
Cha vos enleuve, no va l'grand trot.

Souvent i tonne, i grêle, i pleut
Pour cha quitt'ra-t-on l'assemblaye?
Contr' eul mauvais temps qu'est qu' no peut
No brave l'vent et la grêlaye
Su timbour, su flutiau
Cha vos enleuve, cha vos enleuve
Su timbour, su flutiau
Cha fait danser les pieds dans l'iau

Su plaisi-la vo sembl' si doux
Q'no l'fait duai toute eun' semaine :
Chaq' soué no s'réunit tertous ;
No saut', no danse à pédre haleine.
Su tambour, su crin-crin
Cha vos enleuve, cha vos enleuve,;
Su tambour, su crin-crin,
Cha vo fait omblier l'chagrin.
Y a pin d'bonheu qui n'prenn' fin
Y a pin d'si biaux jou qu' la nuit n'vienne
Bientôt no change de refrain
Et chacun répète s't' antienne
C'te flûte, su tambourin
Cha vos enleuve, cha vos enleuve,
C'te flûte, su tambourin
Cha vos enleuve l'ergent pis l'pain


Houlière rajouta ce couplet A quelqu'un qui s'était pour ainsi dire attribué cette chanson :


Plus d'un s'est prétendu l'auteur
De cette pauvre chansonnette;
Mais il faut être bien menteur
Pour nous conter cette sornette
S'vanter d'avai fait chansonnette
Cha vos enleuve, cha vos enleuve
S'vanter d'avai fait cha,
Cha vos enleuv' le droit d'papa.

Et on chantait...
Du répertoire de la presqu'île de Jumièges, on connaissait la Ronde de Saint-Jean. Voici donc un deuxième titre. Que chantait-on encore au pays normand. J’ai un pied qui r ‘mue et l’aut’ qui n’va guère, Auprès de ma blonde, Ma Normandie, bien entendu et puis Les Gars normands, du Havrais Alexis Ameline, popularisés en 1870 par les Mobiles :

En avant la Normandie !
Tenons-nous ben, les éfants ;
Elle n’est pas engourdie
La race des gars normands.


L'hommage de Joseph L'Hopital

"L’abbé Houlière, qui est mort très âgé en 1883, est facile à comprendre. Son patois est réellement celui que parlent encore en Seine-Inférieure beaucoup de paysans. Il s’est mêlé aux bonnes gens de la campagne, a souri en entendant, à la Noter-Dame-D’autertot
      
 Les pu grands violonneux d’Yv’tot
        Et tous les râcleux d’ la tornaye,
 
et très simplement il a rimé, dans le langage du pays, les tableaux campagnards qui passaient sous ses yeux amusés. Comme aujourd’hui l’abbé Ameline qui, lui, ne patoise pas, il est gai, naturel et ne trahit aucune recherche."
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(La chanson normande, 1903)


QUIZZ

Je recherche l'air de La Comète et sa partition. Et pourquoi pas le portrait de Houlière !