A Yainville existait un presbytère depuis des temps immémoriaux. Quand vint la Révolution, l'ancien curé resta y loger avec sa bonne. C'est alors que cette maison va faire l'objet d'une bien curieuse histoire...
 


Le vieux presbytère d'Yainville, on le voit figurer sur ce plan de 1684, parcelle 139.
En bas de ce dessin figure le manoir d'Yainville. Un peu plus haut, on aperçoit l'église dotée d'un calvaire et de l'if des morts. L'orientation des constructions est quelque peu fantaisiste.


L'histoire ancienne ne fait guère mention de notre presbytère. Les moines de Jumièges nous disent qu'en 1754, Pierre-Théodore Mouchard, à la fois curé d'Yainville et du Trait, demeurera chargé des réparations du "manoir presbytéral d'Yainville" après qu'il sera remis en état par les soins de l'abbaye.


Nommé curé d'Yainville en 1772, Charles Lechanoine fut le dernier occupant du lieu. Gratifié d'une rente annuelle de 300 livres, il dînait chaque semaine à la table du prieur de l'abbaye en compagnie des autres curé de la presqu'île.
1776 : la cheminée tombe dans la cave !

Le dimanche 8 septembre 1776, à l'issue des vêpres, les trésoriers, propriétaires et habitants s'assemblèrent chez le sieur Lechanoine, le curé de l'époque, après les annonces faites aux prônes des grandes messes des dimanches 28 août, 1er septembre et du dit jour pour "délibérer sur les réédifications à faire à la maison presbytérale qui consistent en ce que la cheminée de la salle est prête à tomber dans la cave, qu'il y a aussi deux soliveaux à placer, un déjà tombé en pourriture et l'autre à peu près dans le même état et hors d'usage et comme il y a des deniers au trésor plus qu'à suffire, ayant examiné l'état des choses et pour éviter à plus grands frais, il a été arrêté que le trésorier en charge fera poser des soutiens nécessaires pour soutenir la dite cheminée et la mettre en état de s'en servir et qu'il sera aussi placé deux soliveaux à la place de ceux qui sont hors de service et reboucher le trou qui s'est formé dans la salle par la chute et la pourriture des dits deux soliveaux et que les deniers qui seront employés à cet ouvrage (seront) passés dans les comptes arrêtés en présence de Pierre Quesne, Pierre Leveau, son devancier, de sieur François Lesain, Pierre Le Grain, trésoriers anciens et modernes et des propriétaires aussi soussignés, si le trésorier en charge n'a pas deniers à suffire, il touchera d'abord de M. le desservant 18 livres et le surplus de Charles Boquet. Signé Fr Le Sain, la marque de Pierre Quesne..."

 Le dimanche 6 avril 1788, à l'issue des vêpres, Lechanoine se prêta à l'enquête ordonnée par Louis XVI sur la pauvreté dans son royaume. Ainsi, on apprend que notre curé réservait 36 livres en compagnie des habitants pour la charité destinée à une douzaine de familles yainvillaises déshéritée.
A la Révolution, Lechanoine prêta de bonne grâce le serment à la constitution civile du clergé. On le voit alors tenir l'état-civil de sa commune de 1792 à 1795.

Le presbytère tombe en ruine

En 1795, justement, l'administration départementale proposa à Yainville de faire en sa commune le centre d'instruction des enfants de toute la région. Le maire déclina l'offre en regrettant n'avoir aucun local digne de ce nom pour accueillir les élèves et leur instituteur. Le 4 mai, Lechanoine, Rollain, Lesain et Guilbert, agent, écrivaient notamment :

"La maison presbytérale est très mauvaise et menacée d'une ruine prochaine, la couverture est si mauvaise que la pluie pénétrant de toute part doit accélérer la ruine de cette maison."

Le presbytère fut mis en vente au titre des biens nationaux le 14 avril 1798 et acheté par le maire d'Yainville, Jacques Rollain, par ailleurs carrier à Claquevent. Il est évident que le curé et sa bonne demeurèrent dans la maison. Car le 25 mai suivant, Charles Lechanoine rachète à Rollain son presbytère. L'acte de vente fut passé devant Maître Varanguien, notaire établi à Duclair. Notre curé avait alors 64 ans. Le 8 février 1796, il figurait sur le tableau des ecclésiastiques pensionnés avec la qualité de desservant. Sa pension trimestrielle sélevait à 175F.

L'église désaffectée

Le 8 mars 1803, l'ancien curé revend son bien à Jean-François Foloppe, employé des Douanes, habitant 41 rue Percière à Rouen. C'est cette même année 1803 que l'église d'Yainville fut désaffectée au culte, les paroissiens s'en remettant alors à la cure de Jumièges pour les offices et sacrements. La vente eut lieu devant Me Touzé, le notaire de Guerbaville.
Mais Lechanoine demeura manifestement dans les murs car il mourut "en sa maison" à Yainville le 23 mars 1819. Il avait 85 ans. Ses voisins, Jean-Baptiste Lafosse, douanier et Martin Georges Delépine, cultivateur, déclarèrent son décès.
Charles Lechanoine était né le 15 février 1734 à Bosville de Pierre et Marguerite Lambard. Ses parrains furent Charles Leroux et Hélaine Anquetil.
L'inhumation eut lieu à Jumièges puisque le cimetière d'Yainville était fermé à de nouvelles sépultures.

Enfin Foloppe, alors qu'il demeurait 96 rue Ganterie, céda le presbytère, le 28 mars 1819, à Marie Catherine Delafenestre pour 1.800F payés comptant. Me Durant, notaire à Duclair, ratifia la vente.

Le testament de Mlle Delafenestre

Originaire de Guerbaville, vivant de son revenu, Marie Catherine vécut encore 24 ans dans cette maison quand sa santé vint à décliner.

13 novembre 1843. Me Bicheray, notaire de Jumièges, est au chevet de Marie Catherine Delafenestre. Elle est aux portes de la mort. Deux témoins vont assister à la donation qu'entend faire l'ancienne bonne du curé. Il s'agit de François Pierre Prosper Lafosse, retraité des Douanes et Jean Isidore Aubé, cultivateur, tous deux d'Yainville. La donatrice parut saine d'esprit à ses trois visiteurs et l'on commença à rédiger l'acte.


Couvert en paille, le vieux presbytère s'étend ici sur les parcelles 121, 122 et 124. Au midi est la route tendant de Jumièges à Duclair, au nord les fermes étaient occupées par la famille Lafosse A gauche la parcelle 126 appartenaitt à Charles Lesain, maire d'Yainville et farouche opposant à la réouverture de l'église. C'est aujourd'hui l'emplacement du café.

Dans cette donation, Mlle Delafenestre conservait l'usufruit de la propriété et se réservait d'abattre les arbres de haute futaie. En revanche, la commune versera à la donatrice une rente annuelle et viagère de 100 F par an payable en deux termes à domicile en espèces d'or ou d'argent. La commune, enfin, sera tenue de faire dire à ses frais un annuel de 52 messes pour le repos de son âme  Au cas où la commune serait pourvue d'un prêtre, elle devra rendre cette maison à son usage primitif. Elle paiera aussi l'impôt foncier, les assurances, les honoraires du notaire...

Bicheray résuma ainsi les volontés de la défunte :

Mlle Delafenestre déclare que le motif principal de la donation par elle présentement faite est de prouver toute sa gratitude à la commune d'Yainville et de l'aider autant qu'il est en elle dans l'acquit des charges dont elle pourra être grevée à l'avenir, notamment pour le rétablissement d'une administration spirituelle, telles sont d'ailleurs les intentions bien formelles de la dite donatrice.



Elle meurt le lendemain !


Curieusement, Marie Catherine rendit l'âme le lendemain, 14 novembre 1843, à 9h et demie du matin. Elle avait 80 ans. Son neveu, Jean Amand Lenoir, sous-brigadier des Douanes à la retraite, âgé de 50 ans, heureux homme, vint d'Hénouville déclarer son décès au maire d'Yainville en compagnie d'un voisin de Marie-Catherine, Pierre-Amable Duval, 32 ans, cultivateur à Yainville.

Il est à se demander si on ne lui avait pas un peu tenu la main. Les héritiers ne manqueront pas de se poser la question. De même l'idée d'un acte notarié antidaté leur a sûrement traversé l'esprit car se
ule figure la signature de Bicheray sur celui que nous avons consulté.

A cette époque, les Yainvillais avaient lancé une souscription pour réparer leur église et la rouvrir au culte. Ce legs était donc providentiel pour appuyer cette demande. Seulement, le maire, Charles Lesain, cultivateur au manoir, y était farouchementopposé ainsi que son adjoint, Mabon. Au conseil municipal, les deux hommes avaient affaire à la colère des six autres conseillers qui, formant une majorité, constituaient en quelque sorte un conseil municipal parallèle, se réunissant parfois à part.


Les héritiers contestent


  Marie Catherine était morte depuis dix jours, nos six conseillers frondeurs s'empressèrent d'alerter le préfet. Ses héritiers voulaient vendre, conseillés en cela, affirmaient-ils, par le maire et son adjoint. Les prétendus arguments de Lesain étaient que le préfet n'avait pas ratifié ce don... du vivant de la donatrice ! Et pour cause, celle-ci était morte dans les 24 heures suivant l'acte notarié. Il était donc matériellement impossible à l'administration préfectorale de le valider. Le maire aurait donc du combler cette lacune par une acceptation du legs à titre conservatoire. En négligeant d'accomplir cette formalité, et n'effectuant aucune démarche dans ce but, Charles Lesain avait donc engagé sa responsabilité...
Mais nous étions le 25 novembre 1843 et la vente devait intervenir dans les huit jours. Il fallait faire vite.
En tant que tutrice des intérêts communaux, le 7 décembre suivant, l'administration préfectorale ordonna au maire, son adjoint ou a défaut le premier conseiller inscrit sur le tableau de faire opposition à la vente. Celle-ci était prévue pour le lendemain !

L'huisser casse la vente


Le 8 décembre, il est 1h de l'après-midi. Au nom de la commune d'Yainville, Jean Baptiste Ferdinand Metterie, huissier à Duclair, vient signifier cette opposition aux héritiers rassemblés au presbytère autour du notaire de Jumièges, maître Bicheray, qui  s'apprêtait à vendre aux enchères la propriété ainsi que les arbres de haute futaie contenus dans l'enceinte. Il y avait là :

1) un sieur Delafenêtre, cultivateur à Vatteville
2) l'épouse d'un autre sieur Delafenêtre, préposé aux Douanes, demeurant à La Bouille
3) l'épouse d'un troisième sieur Delafenête, lui aussi préposé aux Douanes, demeurant à Mauny
4) une dame Delafenêtre et son époux, ouvrier carrier nommé Laquerrière, demeurant à Bardouville
5) une dame Delafenêtre et son mari, le sieur Lenoir, retraité des douanes, demeurant à Hénouville,
6) une dame Delafenêtre et son mari, le sieur Binard, journalier, demeurant à Ambourville,
7) une dame Hégret et son mari, le sieur Tuvache, cultivateur, demeurant à Guerbaville,
8) Une dame Delafenêtre  et son mari, le sieur Virvault, scieur de long, demeurant à Guerbaville,
9) une dame Delafenêtre et son mari, le sieur Faine, cultivateur, demeurant à Bliquetuit,

L'huissier adressa la même injonction au notaire. La vente fut donc stoppée in extremis et le 11 décembre, le conseil d'Yainville vota la confirmation de son opposition puis l'adressa dans les huit jours au préfet comme le voulait la loi.


Les héritiers font un procès


Du coup, le 22 décembre, les héritiers demandèrent au préfet main levée de cette décision par la voix d'un avoué, M. Delahaye. Ils se proposaient d'intenter un procès à la commune.

Le 20 janvier 1844, l'huissier reprit du service en allant renouveler l'opposition de la commune au couple Lenoir qu'il trouva à Yainville.

Le 21 janvier, le conseil municipal tient une séance extraordinaire. Il s'agit ce jour-là de demander au préfet d'autoriser la commune à soutenir l'action qui doit lui être intentée par les héritiers Delafenestre.


Que devint cette affaire ? On ne le sait encore. Le fait que la commune d'Yainville disposait de ce legs favorisa en tout cas le rétablissement d'une cure en 1846. Cependant, plus jamais aucun curé n'habita cette maison. Ils furent logés chez un particulier, M. Grain, puis on construisit un nouveau presbytère qui fit lui aussi l'objet de bien des polémiques...

Quand, en 1848, Pascal Metterie, maire d'Yainville, fut contraint à la démission, on inventoria les archives municipales en s'étonnant de ne point y trouver le legs de Mlle Delafenestre. Il assura ne l'avoir jamais eu entre les mains. Ce que l'on sait en revanche, c'est que sur ce terrain fut bâtie, bien des années plus tard, la toute première mairie d'Yainville et son école.


Source : Cote 7V179. Document numérisé aux archives départementales par Josiane et Jean-Yves Marchand, rédaction : Laurent Quevilly.