Au Mesnil, deux détonations retentissent dans la nuit du 2 au 3 janvier 1914. Mme Prunier vient de tuer son mari avant de retourner l'arme contre elle. Son procès s'ouvre en juillet...

Lorsque s'ouvre le procès de Mme Prunier, on ne parle plus que de présomptions plus ou moins graves pesant contre elle. Toute l'accusation tient dans les dépositions de deux témoins, co-détenues de l'accusée qui, pour sa part, nie avec énergie sa culpabilité. Rappel des faits

Ursule Le Pelletier, 41 ans, vannière au Mesnil avait épousé un homme exerçant la même profession. Seulement Prunier buvait et maltraitait sa femme, d'incessantes querelles éclataient au logis. De là à conclure que Mme Prunier désirait se débarrasser de son mari, il n'y a qu'un pas. Il s'agit de savoir aujourd'hui si l'accusée l'a franchi.

Drame sans témoins

Selon le ministère public, le 3 janvier 1914, Mme Prunier s'armant d'un fusil tirait à bout portant sur son mari vers une heure du matin. Le coup avait atteint la victime à la tête. La mort avait été instantanée.
Personne n'a assisté au drame. Des voisins seulement ont entendu dans la nuit retentir deux coups de fusil. Le second de ces coups a-t-il été tiré par Mme Prunier sur elle-même ? On le croit. Mains on n'en sait rien. Toujours est-il que l'accusée porte à la figure une horrible blessure qui prouve que si elle s'est manquée, ce n'est pas de sa faute.
Aujourd'hui, après six mois de soins, elle comparaît devant le jury avec un bandeau noir qui lui voile la moitié de la face et à toutes les questions elle répond à peine qu'elle n'a le souvenir de quoi que ce soir: elle a perdu la mémoire !
Les antécédents de l'accusée sont plutôt bons; elle querellait quelque fois son mari parce qu'il buvait et elle a eu une maladie nerveuse qui a pour ainsi dire transformé sa santé.

Crise de nerf

"Mon mari buvait et me frappait !" Dès le début de l'interrogatoire, l'accusée est prise d'une violente crise : elle tombe, elle se roule et elle râle comme si quelque chose l'étouffait. Le Dr Didier, présent à l'audience, lui donne des soins, quatre gendarmes ont peine à maîtriser ses mouvements et finissent par l'enlever dans la salle du jury où les soins continuent. De fait, l'audience se trouve suspendue pendant une demi-heure.

Le Dr Didier, qui a examiné les victimes, est entendu le premier.

Il a trouvé sur la face de Prunier une blessure produite par un coup de feu, le sourcil et la moustache étaient brûlés, le sous-maxillaire gauche était détruit, le cerveau portait des traces de plomb, la charge avait fait balto et la boîte cranienne avait éclaté, la mort avait été instantanée. Selon le Dr Didier, Prunier n'a pas dû se suicider. La mort lui a été donnée par un autre.
La femme Prunier était en état de prostration, elle s'était tiré un coup de fusil, le menton était disparu et était remplacé par une cavité béante, elle était menacée d'érouffer ; plus tard un nouvel examen fut fait : le maxillire détruit était en partie reconstitué par une sorte de cale fibreuse, la langue avait été réinsérée sur certaines parties. Elle ne peut plus marcher, elle ne peut se nourir que par des aliments liquides. Selon le Dr, l'amnésie invoquée par l'accusée peut être réelle, elle a un passé héréditaire plutôt fâcheux.
La femme Prunier a essayé se se suicider, c'est au moins vraisemblable. Sa responsabilité est très atténuée par suite de son état de santé.

Une savante manœuvre

La femme a pu mettre le fusil entre ses jambes et elle aurait manœuvré avec le pied la gachette. Prunier a été touché dans une direction presque transversale. Au contraire la femme Prunier a été blessée de bas en haut. Elle n'a pas dû être blessée par un tiers.
Le maréchal des logis Bois, à Duclair, a fait les premières constatations. Le 3 janvier, il a trouvé dans la chambre, sur un lit, Prnier mort; sur un autre lit, Mme Prunier dans un état piteux, sur le lit de Mme Prunier se trouvait le fusil dont elle s'était servi.

M. Louis Lallemand : Danss la nuit du 2 janvier, on frappa à ma porte : c'était une femme en chemise, couverte de sang, elle ne pouvait parler, j'ai reconnu la femme Prunier. Elle tomba à ma porte. On l'a portée chez elle où nous avons trouvé le fusil sur le lit de la femme et Prunier mort sur un lit de plumes par terre.

M. Lamy, cultivateur et maire : même déposition. Prunier était tout habillé sur le lit de plumes, la femme Prnier était travailleuse mais son état de santé était précaire.

Les accusatrices

Marthe Fréret, bobineuse à Elbeuf, s'est rencontrée dans la prison de Bonne-Nouvelle où elle était fille de service, avec la femme Prunier. Elle lui aurait dit qu'elle était malheureuse et qu'elle avait tiré un coup de fusil à son mari en discutant. Le mari serait rentré ivre, aurait voulu frapper sa fille et elle, alors, elle l'aurait abattu pour s'en débarrasser.

Le Président : Confrontée avec vous, l'accusée a soutenu qu'elle ne vous avait rien dit.

Le témoin: Je soutiens avoir dit la vérité; ultérieurement la femme Prunier m'a reproché de l'avoir dit, parce qu'elle ne m'avait jamais fait pareille confidence. Mais mois je suis sûre qu'elle me l'a dit, je le maintiens!

Dans le même ordre d'idée aurait pu déposer la fille Lecacheux ; en son absence, on lit sa déposition écrite. C'est la répétition de ce que disait Marthe Fréret.

On a entendu également à l'instruction d'autres co-détenues ou infirmières. Celles-ci déclarent que jamais l'accusée n'a fait d'aveux. Selon ces derniers témoins, les dépositions des filles Lallement et Fréret sons suspectes.

Après l'enquête orale, on entend M. Millet, substitut du procureur général, qui soutient l'accusation avec autant de fermeté que de modération et Me Bennetot qui réclame énergiquement l'acquittement de la femme Prunier.

Le jury rapporte un verdict négatif. La veuve Prunier est acquittée.