Au Mesnil, deux détonations retentissent dans la nuit du 2 au 3 janvier 1914. Un drame conjugal vient de se dérouler. Coupable, victime... les rôles peuvent s'inverser.

Un petit hameau de la commune du Mesnil-sous-Jumièges, perdu dans la campagne, a été le théâtre, l'autre nuit, d'un drame qui s'est déroulé dans des circonstances épouvantables.
Excédée des mauvais traitements qu'elle subissait au domicile conjugal, ayant d'ailleurs contracté, à la suite de tourments de toutes sortes qui lui étaient infligés, une grave maladie nerveuse, une femme a tué son mari pendant son sommeil d'un coup de fusil tiré à bout portant. Elle a ensuite retourné son arme contre elle, mais elle n'a pas réussi à se tuer sur le coup. Pourtant, une horrible blessure à la tête, perdant sont sang en abondance, elle est sortie de chez elle presque nue et a eu la force de parcourir une distance de plus de cent mètres qui sépare sa demeure de l'habitation la plus voisine.
Incapable de prononcer une parole, elle est tombée inanimée au pied du voisin qui lui ouvrait sa porte et s'apprêtait à la secourir.
Les progagonistes...

Anfril Alphonse Prunier, de son vrai prénom, est né le 9 novembre 1862 au Mesnil, de Narcisse Hernaize Prunier, 29 ans, vannier, et d'Aimée Louise Pizeaux, 26 ans, occupée aux soins du ménage. Le couple s'était mariée à Escalettes, canton de Clères. Les témoins de la naissance d'Anfry furent Jean Baptiste Thomas Prunier, batelier au Mesnil, 59 ans et Louis Oscar Prunier, 29 ans, journaalier.

Anfry Alphonse Prunier a épousé Ursule-Aglaé Lepelletier le 21 mars 1896 à Jumièges. Elle était originaire de Saint-Nicolas-de-la-Haye. Les témoins furent Victor Prunier, vannier à Barneville et Onésime Barbey, cultivateur à Jumièges. Tous deux oncles. Témoins encore : Thomas Poulain, 79 ans, propriétaire et Achille Cabouret, instituteur à Jumièges.

Il leur vint un premier enfant qui ne vécut que six mois. Leur fille serait née le 31 août 1901 avec le prénom d'Yvonne Marie.


Un mauvais ménage

Le drame s'est produit au hameau du Conihout, situé à quatorze kilomètres de Duclair, à l'extrême limité des communes du Mesnil-sous-Jumièges et de Jumièges. Ce hameau n'est composé que de quelques maisons, très éloignées les unes des autres, entourées de vastes herbages.
Une de ces maisons — la dernière que rencontre le promeneur qui s'apprête à quitter le territoire du Mesnil pour pénétrer dans celui de Jumièges — était la demeure du vannier Anfry-Alphonse Prunier, la victime du drame. Prunier, qui est âgé de cinquante-et-un ans, avait épousé, il y a une quinzaine d'années, une jeune fille nommée Ursule-Aglaé Lepelletier, originaire de Saint-Nicolas-de-la-Haye.
La femme Prunier qui est âgée aujourd'hui de quarante-et-un ans a donné à Prunier un enfant, une fillette qui a actuellement douze ans.
Les deux époux étaient loin de faire bon ménage. Hâtons-nous d'ajouter que tous les torts étaient le fait du mari. Alors que sa femme, sérieuse et laborieuse, jouissait de l'estime de tous les gens du voisinage. Prunier, qui laissait dans les cabarets presque tout ce que lui rapportait son métier de vannier, se montrait en toutes circonstances querelleur et brutal. C'était un alcoolique dangereux.
De longue date, Prunier avait pris en grippe sa femme qui n'avait rien fait pour mériter l'antipathie qu'il lui témoignait. Il lui cherchait sans cesse querelle, la menaçait et, pour des motifs les plus futiles, la maltraitait cruellement. Parfois, il la mettait brutalement à la porte de à la porte du logis commun et la malheureuse n'avait d'autre ressource que d'aller demander asile à des voisins compatissants.
Est-il étonnant que, menant du fait de son mari, une aussi triste existence, la femme Prunier ait contracté une maladie nerveuse ? Sans cesse assaillie d'idées noires — on en aurait eu à moins — elle était devenue depuis quelques mois incapable d'un travail sérieux. Loin d'inspirer pitié à l'époux brutal, le triste état de santé de la pauvre femme ne faisait qu'exciter davantage sa colère. Il redoublait à son égard de mauvais traitements et, s'il arrivait à la malade de se plaindre devant lui des souffrances qu'elle endurait, il lui conseillait d'y mettre fin en allant se jeter à la Seine.
Les habitants du hameau étaient les témoins indignés de cette triste existence. Ils recueillièrent souvent les plaintes de la femme Prunier. Ils étaient loin toutefois de se douter que toutes ces misères se termineraient par une scène sanglante.


Une apparition terrifiante dans la nuit
Minuit et demi, l'autre nuit. Le hameau du Conihout où tout le monde se couche de bonne heure est plongé dans le silence le plus complet. Un tapis blanc, laissé par les chutes de neige des jours derniers, recouvre toute la campagne d'alentour.


Il neigeait sur le Mesnil... (Photo : Didier Cavelier)

Soudain, deux coups de fusil, qui se suivent à un assez long intervalle, retentissent dans la nuit. Quelques habitants du hameau sont réveillés par la double détonation. Mais plus nombreux sont ceux qui, dormant profondément, n'ont rien entendu.
M. et Mme Louis Lallemand, cultivateurs, les voisins les plus proches des époux Prunier — les deux maisons sont pourtant distantes de plus de 100 mètres — sont de ceux que le bruit des coups de feu n'a pas arrachés du sommeil. Bientôt après pourtant, ils sont réveillés en sursaut. Des coups violents sont frappés contre la porte de leur habitation, des gémissements se font entendre sur le seuil.
M. Lallemand se lève. Il ouvre la porte en hâte. Mais il recule, terrifié, en présence du spectacle qui s'offre à sa vue.
La femme Prunier est devant lui, vêtue d'une simple chemise, une lampe à la main. Par une horrible blessure qu'elle porte à la tête, son sang s'échappe en abondance et rougit la neige. Elle essaie de parler, mais en vain. Son menton est littéralement arraché, sa langue est coupée. Elle ne réussit qu'à émettre des sons inarticulés. Bientôt, d'ailleurs, elle s'abat, inanimée devant la porte.


Frappé pendant son sommeil

En proie à une indicible émotion, M. Lallemand court appeler à l'aide. M. Lamy, maire de Mesnil-sous-Jumièges, habite une maison voisine. Il accourt. Bientôt suivi par un cultivateur du hameau, M. Louis Lasnier.
Soulevant délicatement la blessée dans leurs bras, ces trois hommes prennent, avec leur fardeau, la direction de la chaumière des époux Prunier. La même question se pose à l'esprit de chacun d'eau. Qui a fait le coup ! Est-il besoin de dire que c'est sur Prunier que les soupçons se portent tout d'abord. Bien à tort comme on va le voir.
Quand le maire du Mesnil et les hommes qui l'accompagnent pénètrent dans la chaumière du vannier, is aperçoivent celui-ci couché sur son lit et semblant dormir paisiblement. Ils s'approchent, ils veulent le secouer pour le réveiller. Mais alors ils remarquent que le prétendu dormeur a la figure noire de poudre et qu'il porte à côté du nez une blessure par laquelle une charge de plomb a pénétrée dans le cerveau.
Le cadavre, — car c'en est un sur le côté. Divers indices permettent d'affirmer que Prunier a été frappé à bout portant pendant son sommeil et qu'il est mort sur le coup, sans souffrances.
Sur le lit de la femme Prunier, qui est dressé dans la même chambre que celui de son mari, les arrivants trouvent un fusil à broche, la propre arme de la victime, dans la cuisine duqul se trouve encore un étui vide.
Alors le mystère s'éclaircit. Les circonstances probables du drame se constituent pour ainsi dire d'elles-mêmes aux yeux de MM. Lamy, Lallemand et Lasnier. Les époux Prunier ont dû se coucher à l'heure ordinaire. Mais une fois au lit, Prunier, selon son habitude, a dû chercher querelle à sa femme. Tandis qu'il dormait sans remords, la pauvre neurasthénique, dont les nerfs étaient sans dout e ce soir-là plus violemment tendus que de coutume, a dû être prise d'une crise de désespoir. Lasse de son sort détestable, résolue à en finir enfin, elle aura décroché le vieux fusil de son mari et, s'approchant du lit, elle aura tiré sur la tête de l'homme endormi.
Quant à la seconde phase du drame, elle est également aisée à reconstituer. Voyant que sa victime a cessé de respirée, sa surexcitation tombée, comprenant enfin la gravité de son geste, la meurtrière, résolue à en finir elle aussi avec la vie, aura appuyé contre son menton le canon de son arme et aura fait jouer la gâchette.
N'ayant réussi qu'à se blesser grièvement, folle de douleur, sentant peut-être son courage l'abandonner, la malheureuse est alors sortie de chez elle pour aller implorer le secours des voisins. On sait le reste.
Telle est l'hypothèse la plus plausible. On ne pourrait toutefois connaître avec certitude la cause et les péripéties du drame qui si la femme Prunier pouvait parler. Malheureusement, les blessures de la meurtrière qui affectent, ainsi que nous l'avons dit, la mâchoire et la langue, ne lui ont permis que de proférer, jusqu'à présent, que des sons indistincts.

L'enquête

Au matin, le maire de Mesnil-sous-Jumièges envoya son garde champêtre à Duclair afin de prévenir la gendarmerie. Le maréchal des logis Bois, commandant de la brigade de Duclair, avisa télégraphiquement le parquet de Rouen et partit pour le hameau du Conihout où il se livra à l'enquête la plus minutieuse. Les témoignages recueillis par M. Bois auprès des habitants rendent très vraisemblable la version du drame que nous avons rapportée.
Dans la matinée, M. le docteur Chatel, de Duclair, vint visiter la femme Prunier. Il jugea son état grave et prescrivit sont transfert immédiat à Rouen. Le garde champêtre de la commune la conduisit en voiture à l'Hôtel-Dieu de Rouen où elle arriva au commencement de l'après-midi. Elle fut placée dans le service du docteur Bataille.
Le docteur Didier, médecin légiste désigné à cet effet par le parquet de Rouen, se rendit dans la soirée à l'Hôtel-Dieu pour examiner la blessée.
Disons en terminant que la fillette des époux Prunier n'a pas assisté à la scène tragique dont ses parents ont été les acteurs. Le hasard lui a épargné ce triste spectacle. Depuis une huitaine de jours, en effet, elle est en vacances chez des parents qui habitent le bourg de Mesnil-sous-Jumièges.
M. Vincent, greffier du juge de paix de Duclair, s'est rendu tard dans la soirée à la maison du crim afin d'apposer les scellés sur la demeure des époux Prunier.

Etat désespéré

5 janvier 1914. – La femme Prunier, l'épouse meurtrière du Mesnil-sous-Jumièges, ne semble pas devoir survivre aux blessures qu'elle s'est faites au cours de sa tentative de suicide. A l'Hôtel-Dieu de ROuen, où elle a été, comme on sait, transportée dans l'après-midi de samedi, son était est jugé désespéré.
La blessée s'étant fracassé la mâchoire d'un coup de fusil, il est très difficile de l'alimenter. Il a été possible de lui faire prendre par le nez un peu de lait et de bouillies, mais en quantité insuffisante pour la soutenir efficacement pendant longtemps.
Toutes fois, pendant la journée d'hier, la blessée était moins agitée que la veille. Il lui est toujours impossible de parler. C'est à peine si elle a peu prononcer quelques mots entrecoupés et à peine intelligibles pour se plaindre des souffrances qu'elle endure.

Et pourtant, dans quelques mois, son procès va bien avoir lieu...

Source
Le Journal de Rouen.