Depuis notre croisière dans le temps, d'autres ont écrit sur le bac d'Yainville. Revue de presse...


1988




Deux passeurs du passage d'Yainville : André Samson et René Leclerc. Photo : A. Joubert.

On s'en doute, la vie quotidienne des passeurs, "les gars du bac", comme on les appelle, est émaillée de petits incidents, dus en particulier aux interruptions ou aux retards de passage peu appréciés des usagers.

"On n'a pas le droit d'être en retard. Les gens qui passent sur le bac, eux, ils ont le droit mais nous, on n'a pas le droit, parce qu'alors, on se fait arracher les yeux."

"Y en a qui sont jamais contents, ils arrivent en retard. Bon, on est parti avant, et puis quand ils sont sur le bac, eh bien, on part en retard. Voyez, il y a toujours des petits accrochages comme ça mais autrement, c'est jamais méchant."

"Enfin, les gens préfèrent se plaindre par téléphone. Quant il y a quelque chose on va au téléphone, c'est plus pratique. Autrement, demander le cahier de réclamations, ils y tiennent vraiment pas."

"Jusqu'à... disons 8h du matin, quasiment on n'arrête pas. Y a du monde à tous les bacs, pis des deux côtés. Ça passe dans les deux sens, le matin. Y en a plus de la rive gauche. Le soir c'est l'inverse, mais c'est toujours à peu près les mêmes gens. On fait 450.480 voitures" (par jour au bac d'Yainville).

(Le bac de Jumièges) "L'hiver, il tourne dans les environs de 200 voitures, la moitié, bon. Mais l'été, ils arrivent sûrement à notre niveau."

"Les gens comptent sur nous et nous on compte sur les gens. Plus on a de clients, mieux c'est pour nous, plus on gardera le bac."

Au métier de passeur était attachée autrefois une certaine considération. Il fut un temps ou le système généralisé du pourboire aux "gars du bac", complété par un café de chaque côté fit que cette considération décrût. Le passeur était - et reste - le médiateur du passage d'une rive à l'autre, à l'image de Charon qui transportait dans sa barque les âmes des morts au-delà de l'Achéron, moyennant le paiement d'une obole.

"Dans le temps, les passeurs ne savaient ni lire ni écrire. Maintenant, il faut faire un rapport tous les jours."

"Y avait P qui avait connu son père faire le passage. Il me disait : mon père prend au moins 30 cafés (arrosés) tous les jours. Ah, le café, ils appellent ça "le tout ensemble", parce que c'est du café et de la goutte..."

(Monsieur L. parlant de son père) : "Quand il a eu fini cela, il voulait rentrer sur les bacs, les inscrits maritimes, on les mettait sur les bacs. Mais je m'en rappelle, c'était ma mère et puis mon oncle C. y voulaient pas parce que sur les bacs, vous savez, de chaque côté... les matelots... y avait un bistrot de chaque côté."

"Avant, ils étaient biens, que si y touchaient la pièce, y avait un bistrot de chaque côté."



Extrait du mémoire d'Alain Joubert, De l'autre côté de l'eau, 1988 : l'article complet sur les bacs :




2013




Depuis quatorze ans, c'est le second capitaine du bac de Yainville. Aux aurores ou en milieu de journée, le souriant quinquagénaire arrive avec son pull bleu marine et monte dans sa cabine panoramique dominant le bac. Les moteurs vibrent et, tel un crabe flottant, le bateau rejoint l'autre rive, malgré le courant.
L'ennemi brouillard
Le train-train du bac est paisible. Sauf quand s'approche un navire. Le brouillard épais demeure l'ennemi numéro un. "Il faut rester vigilant en permanence malgré la routine. Tenez, tout à l'heure, il y avait un canoë. Heureusement que je l'ai vu", raconte-t-il tandis que la petite dizaine de voitures embarquées repart sur la rive d'Heurteauville. Comment devient-on matelot ou capitaine de bac ? "Oh moi, vous savez, c'est par piston", s'amuse Yves Boutard.
Pas grand chose, en effet, ne le prédestinait à ce métier. "J'étais éleveur et je cultivais des céréales et des petits pois carottes !". Après avoir débuté au "service d'ordre" à Duclair en 1982, il est devenu matelot à Jumièges puis capitaine. Nous le quittons alors qu'il s'apprête à réaliser sa 67e traversée de la journée.

Thomas BLACHERE
Tendance Ouest, 
10 juin 2013



2020



Capitaine du bac fluvial,
une carrière entre les deux rives de la Seine

Photo Boris Maslard

Le regard clair et le teint hâlé, Yves Boutard surveille l’entrée des voitures du haut de sa cabine. Aux premières heures de la matinée, il profite de la relative fraîcheur offerte par les eaux de la Seine. Mais il sait que les prochains jours vont être difficiles en cette veille de canicule. « La climatisation ne sert à rien avec les vitres tout autour. » Installé dans la cabine de pilotage du bac n° 22, il assure la traversée des voitures, motos, vélos et piétons entre Yainville et Heurteauville. Une profession qu’il a épousée il y a trente-huit ans.

Deux à bord sinon rien

« Avant je travaillais dans la ferme familiale à Jumièges, raconte le sexagénaire. J’y suis resté six ans et j’aurais aimé continuer, mais il n’y avait pas assez de travail. » Il se plonge alors dans le code fluvial puis passe le permis. « À l’époque, cela se déroulait sur un bac. Aujourd’hui, le code se passe à Paris, l’apprentissage sur une péniche et l’épreuve pratique à Poses. » En décembre 1982, il intègre le service alors géré par le Port autonome de Rouen. Depuis 2001, l’exploitation des huit passages d’eau a été reprise par le Conseil départemental de Seine-Maritime.

Il commence sa carrière comme remplaçant, alternant pendant six ans les journées sur la terre ferme, à l’atelier, et sur un bac. Promu deuxième capitaine en 2002, il devient premier capitaine en 2017. Après avoir travaillé pendant onze ans avec Sandrine, une des trois femmes des 110 agents que compte le Service des bacs départementaux, il fait équipe depuis deux ans avec Alan, matelot-conducteur. Le jeune homme, qui veille aux bons embarquement et débarquement des usagers, est apte, si besoin, à prendre les commandes du bac. « Il faut impérativement être deux à bord pour des raisons de sécurité, appuie Yves Boutard. C’est la raison pour laquelle il faut être ponctuel quand on prend son service sinon, on ne peut pas appareiller. »

La vie n’est effectivement pas toujours un long fleuve tranquille sur la Seine. « Elle charrie des débris notamment lorsque les coefficients de marée sont élevés. Des morceaux de bois, des cordages... Lorsqu’ils se prennent dans les pales, cela arrête la propulsion et il faut faire appel à des plongeurs pour dégager les propulseurs. Ça prend parfois plusieurs heures, à marée haute étale. »

Ils n’étaient pas trop de deux à bord, le jour où Yves Boutard a assisté impuissant au suicide d’un homme, au début des années 90. « Au niveau de la cale de Jumièges, l’automobiliste a foncé tout droit dans la Seine, raconte le pilote. Nous avons essayé de maintenir la voiture qui flottait avec une gaffe, mais l’homme nous a regardés et a ouvert la portière. IL voulait vraiment mourir. La voiture a coulé à pic. Le berger allemand qui était à bord a pu rejoindre la berge et il est resté à errer autour de la cale pendant plusieurs semaines. Le cadavre a été retrouvé à Caudebec-en-Caux. Ça nous a travaillés pendant un bon moment. »

Heureusement, la vie à bord est aussi émaillée de moments de plaisir. Lors de la traversée de mariés par exemple, « on fait une boucle entre les deux rives pour les saluer », sourit-il. Ou lors de la Fête du cidre qui se déroule tous les deux ans le dernier dimanche de septembre à Rives-en-Seine, dans la commune de Caudebec-en-Caux. « Nous allons chercher tous les élus du secteur à Notre-Dame-de-Bliquetuit. Ils apportent le casse-croûte et du cidre et on fait des ronds dans l’eau jusqu’à la rive droite. Même chose le soir avec les bénévoles de la fête. »

Sans être routinier, le quotidien du capitaine est fait d’allers-retours entre les deux rives... sans demi-tours puisque le millier de véhicules transportés entrent d’un côté du bac et ressortent de l’autre. Toutes les dix minutes, au rythme des traversées, le siège du pilote pivote. « Avant 2005, c’était tous les quarts d’heure, mais l’installation d’entreprises, sur la rive droite, a justifié d’augmenter la fréquence. » Elle a aussi vu la fréquentation des automobilistes considérablement augmenter. Pas étonnant lorsque l’on sait que le passage d’eau épargne un détour de 30 km par le pont de Brotonne. Sans compter que les bacs circulent quasiment par tous les temps. « Lorsqu’il y a de fortes tempêtes, tous les ponts sont fermés, mais les bacs tournent. Il n’y a guère qu’un épais brouillard qui peut les empêcher de circuler. C’est au capitaine de décider s’il peut naviguer ou pas. »

Dans dix-huit mois, Yves Boutard pourra prétendre à la retraite où il pourra se consacrer pleinement au loisir qu’il pratique les pieds sur la terre ferme des forêts et plaines normandes, la chasse. D’ici là, il aura probablement l’occasion de piloter l’un des deux bacs actuellement en construction à Dieppe et qui seront livrés fin 2021. L’avenir des passages d’eau est assuré.

Repères

Le Département de Seine-Maritime gère huit passages d’eau : deux maritimes (Duclair et Quillebeuf-sur-Seine) et six fluviaux (Yainville, Jumièges, Mesnil-sous-Jumièges, La Bouille, Petit-Couronne et Dieppedale).

Le bac de Yainville, n°22, pèse 94 tonnes à vide et 121 tonnes en charge. Il navigue à une vitesse de 7 nœuds, soit 13 km/h.

Il circule de 5 h à 22 h 20 et consomme trois cents litres de gasoil par jour.

À voir à proximité

De la rive droite à la rive gauche. Après la traversée en bac (gratuite), au départ de Yainville, le parc naturel régional des Boucles de la Seine normande et la toute proche forêt de Brotonne s’offrent à la promenade. Une bouffée de nature verdoyante.

De la rive gauche à la rive droite. Après avoir retraversé la Seine par le pont de Brotonne, l’abbaye bénédictine de Saint-Wandrille (ouverte à partir de 10 h 30, 3 €), qui abrite toujours une communauté monastique, mérite le détour. Tout comme l’abbaye de Jumièges, à 10 km au sud, un fleuron de l’architecture romane normande (tous les jours de 9 h 30 à 18 h, 7,5 €).

Frédéric THUILLIER

Paris-Normandie, 17 août 2020


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