Les années 30 sont marquées par un développement de la centrale d'Yainville avec de nouveaux équipements qui vont tripler, quadrupler sa capacité de production...



L'état-major de la SHEE en 1930, année où apparaissent les assurances sociales. Henri fut remplacé par Henri Lambert, ingénieur diplômé de l'Ecole Centrale de Paris, secondé par Jacques Mauriers. En 1931, Paul Frison est ingénieur-directeur des Produits électrolytiques.
La salle des machines Intervention sur stator de turbine

En juillet 1930, une subvention de 6.500 F pour la pose du réseau est accordée à Ambourville lors de l'électrification de la presqu'île. Seuls quelques habitants acceptent le branchement : le maire, le châteaulain, le café Paine, Georges Clémpoint, M. Pigache... Certains craignent que cette nouvelle énergie n'incendie leur maison.
En août, la mairie, l'école d'Hénouville sont raccordées grâce au syndicat d'électrification. Mais les hameaux isolés souffriront encore longtemps de leur isolement. Les quatre maisons du Marais, les quatorze foyers de l'Orme et de La Fontaine n'ont encore aucun poteau électrique. Ils attendront encore 18 ans.



Le nouvel appontement


En 1930, l'arrière des bâtiments de la centrale d'Yainville est prolongé vers la falaise. Deux turbo alternateurs de 15 MW chacun et un de 5 seront installés, alimentés en vapeur. Mais on décide aussi de créer un nouvel appontement qui permettra d'accueillir  des navires de 6000 T.




18 juin 1931, dragage...

21 juin, rescintrement de la berge.
 Juillet :  travaux en amont du futur appontement. 18 août : pose de poteaux en béton sur la berge.

La construction de l'appontement peut commencer...

 ... la structure prend forme
Dragage et travaux aux abords de la prise d'eau


Le raccordement à la voie ferrée

Le raccordement de la centrale avec la ligne Barentin-Caudebec intervint le 26 août 1931. Voilà qui permettra de recevoir le charbon des mines du Nord et de diversifier ainsi les approvionnements de la centrale. Ce raccordement nécessite la création de passages à niveau strictement réglementés. Un homme muni d'un drapeau rouge précèdera la locomotive tandis que deux signaleurs, en amont et en aval, devront avertir le chef de convoi de l'arrivée de véhicules, ceux-ci restant prioritaires... 













Dans cette cité nouvelle, la vie sociale va s'organiser. En 1931, on construira une coopérative
De 1921 à 1931, la centrale aura fonctionné de 6h à 18h avec des groupes turbo alternateurs de 5 MW alimentés en vapeur.
La nuit et le week-end, c'est un dispositif de 1,5 MW qui prend le relais. En 1931 entrera en service un nouveau matériel. Mais l'usine tournera au ralenti jusqu'en 1933 en raison des délais mis pour réaliser les réseaux de transport et de distribution.
(Image : le château d'eau en haut de la côte Béchère).


Si les années 30 sont marquées par une crise économique, depuis l'effondrement de Wall-Street, la SHEE en a réduit la portée grâce à ses investissements et ses ventes de courant sont en constante augmentation. La société a continue la fabrication et la vente des agglomérés et des briques de mâchefer. Les agglomérés sont faits à froid par simple moulage et les briques, moulées à froid, sont cuites ensuite à l'autoclave.
Les agglomérés comme les briques constituent des matériaux de premier choix susceptibles d'être utilisés dans les constructions de toutes catégories.
Pour faire face à la demande, les sociétés d'électricité de Haute-Normandie s'unissent dans les années 30 pour interconnecter leurs réseaux et importer le courant produit par les régions de forte production. Dans ce but est créée la Société normande d'interconnection (SNI). A la veille de la Seconde guerre, le partage de l'énergie venue d'ailleurs se fera à partir du poste de La Vaupalière.
La qualité des produits les a imposés non seulement dans la région avoisinant l'usine de Yainville, mais dans un rayon d'action beaucoup plus grand s'étendant jusqu'à Lillebonne, Yvetot et Rouen. La société écoule la totalité de sa production de mâchefer, transformant ainsi en un élément de recettes intéressant des résidûs jusqu'ici inutilisés

L'accident de septembre 31


Des ouvriers de la SHEE sont au travail sur un éehafaudage installé à une hauteur de sept mètres. L'un d'eux, Georges Martin, 23 ans, demeurant Jumièges, porte un sac sur le dos lorsqu'il perd soudain l'équilibre. Il s'écrase, avec le poids de sa charge, sur une chaudière en construction et succombe aussitôt.
"Voici donc deux accidents qui prouvent le manque de moyens de sécurité dans les chantiers, s'insurge l'Humanité du 11 septembre. Une fois de plus, il est utile de rappeler le mot d'ordre de la CGTU pour la création de délégués de chantiers à la protection."



Le 17 septembre 1931, M. Naud, ingénieur en chef du contrôle des distributions d'énergie électrique, un organisme relevant des Pont & Chaussées du département de la Seine-Iférieure, adresse un dossier à chacune des communes du syndicat de Duclair-Rive gauche. A la demande de la Société normande d'électricité, dont le siège est 25, rue de Courcelle à Paris et qui détient la concession intercommunale du syndicat, on soumet aux maires le projet d'implantation des lignes à haute et basse tension nécessaires à l'électification de cette partie du canton. Sont concernées les communes de Mauny, Ambourbille, Berville, Anneville, Bardouville et Yville. Ainsi, en 1932, le courant alimentera l'école d'Anneville, le presbytère, la mairie...



La mise en place des cheminées est intervenue en août 1931. Ici une carte postale éditée par le café Legendre, situé sur l'autre berge, à Heurteauville.

Le Matin du 18 octobre 1931 donne ce fait divers. YAINVILLE. Un chef d'équipe. M. Charmelot 59 ans. est écrasé par la chute d'une gaine en ciment armé de 14 tonnes, dont il commandait la mise en place.

L'inaugration du 25 novembre 1931


Le préfet Desmars entouré de tout  le gratin du monde industriel et politique vint inaugurer l'exension de la centrale après un arrêt à la Société de La Mailleraye. Détail amusant : le compte-rendu que va en faire le Journal du Trait sera entièrement repompé un an plus tard par le Journal de Rouen à l'occasion d'une autre visite de la centrale.

"Monsieur Desmars a tenu à s'arrêter à la cité nouvellement construite par la Société havraise d'énergie et situé à côté de la route de Rouen à Caudebec, avec un point de vue admirable sur le village d'Yainville et la vallée de la Seine dans la direction de Jumièges et des collines de la rive sud.
"La cité comprend trois groupes de sept logements ouvriers qui ont tous l'eau et l'électricité. Chaque logement dispose également d'un petit jardin. La disposition des lieux permettra d'étendre largement dans l'avenir ce commencement de cité. En outre, il a été construit pour les ingénieurs et les chefs de service une grande maison à deux logements et deux villas séparées. En face de cette dernière se trouve le vaste bâtiment de la coopérative où va être installé le magasin actuellement situé dans une dépendance de l'usine et qui distribue déjà au personnel, à des prix très bas, les principales denrées alimentaires.
La coopérative comprend des salles-réfectoires pour le personnel et des chambres qui sont destinées aux célibataires.
L'ensemble de la cité est desservi par de larges routes bordées de dortoirs, agrémentés de pelouses et plantées d'arbres fruitiers.


Chaque logement dispose de l'eau et de l'électricité et en outre d'un réseau d'égout pour l'évacuation des eaux usées.




La cité en 1932.

Remontant en voitures, le groupe des industriels, guidé par M. Desmars, est descendu à l'usine.

La visite commença par la salle des machines où sont installées actuellement cinq unités : deux turbines Oerlikon de 5.500 kw, une turbine d'appoint de 1.500 kw et enfin deux turbines de 15.000 kilowatts. L'attention est surtout porté sur ces deux dernières unités qui fontionnent à haute pression, la vapeur à l'admission étant de 35 kg et à 400° de surchauffe. Ces deux groupes, rajoutera le Journal de Rouen un an plus tard, forment un ensemble impressionnant si l'on songe que la partie mobile ne pèse pas moins de 20 tonnes et tourne à 3.000 tours-minute.
C'est, poursuit le Journal du Trait, ce matériel très moderne de conception et d'exécution qui constitue actuellement la base de la centrale.


1932 : la centrale vue de la rive gauche.

"Après un rapide coup d'œil aux disjoncteurs à 30.000 volts et aux tableaux de commande, les visiteurs se rendirent à la salle des pompes alimentaires et à la chaufferie. Les pompes refoulent aux collecteurs  la pression de 45 kg l'eau dégazée et réchauffée. Ces pompes sont au nombre de trois, deux sont commandées par un moteur électrique et la troisième par une petite turbine à vapeur.

" Dans la chaufferie, qui est maintenant nette et claire, parce que les silos à charbon sont très élevés et dominent de très haut la rue de chauffe, les visiteurs virent fonctionner les chaudières nouvellement installées qui sont destinées à alimenter les turbines les plus récentes. Ces unités sont au nombre de quatre. Leur surface de chauffe est de 575 m3. Elles proviennent de l'usine de Alsthom, à Belfort. Elles peuvent produire chacune à l'heure 28 T de vapeur à 35 kg et à 425°. Ces unités sont complétées par des économiseurs en fonte fabriquées par les Hauts Fourneaux de Pont-à-Mousson. La combustion de charbon se fait sur grilles mécaniques de la Société anonumes des foyers automotiques, les grilles sont soufflées au moyen de ventilateurs, de même, l'évacuatioin des gaz chauds se fait par un ventilateur à commande électrique.
L'ensembe des commandes de ces chaudières est rassemblé sur un tableau à portée immédiate des chauffeurs, tableau qui comprend également des appareils de contrôle qui vérifient et enregistrent la pression des ventilateurs et diverses températures du circuit des gaz ainsi que la température de l'eau et de la vapeur en plusieurs endroits.
Enfin, les analyseurs automatiques de gaz renseignent sur la combustion. Les visiteurs ont pu constater combien la conception est moderne et combien est devenu facile le travail de la chaufferie.

"En effet, la manutention du charbon se fait automatiquement. A partir du moment où celui-ci arrive sur les péniches ou navires en Seine, jusqu'au moment où il est brûlé dans les chaudières, l'intervention humaine se borne à un contrôle. Le déchargement s'effectue par une grue sur portique alimentant un autre portique de parc qui permet le stockage et la reprise du charbon. Ensuite, le charbon est transporté jusqu'au niveau de la chaufferie par un tapis roulant horizontal souterrain, pui repris par une chaîne à godets qui élève le charbon jusqu'à la rue de chauffe, de là, il est distribué dans les différents silos au moyen d'un autre tapis roulant à système de basculage spécial qui dépose le charbon à l'endroit où on en a besoin. Le charbon descend alors par gravité jusqu'aux trémies en passant par des bascules automatiques, ce qui permet un contrôle serré de la dépense de charbon pout chaque chaque chaudière.

"En fin de journée, les visiteurs jetèrent un coup d'œil d'ensemble sur les travaux en cours au nouvel appontement. Cet immense chantier apparaissait la nuit d'une façon très nette, tout illuminé par des lampes électriques éclairant les ouvriers occupés au coffrage et au ferraillage de la super-structure.
Cet appontement qui est exécuté par la Société générale d'entreprise, aura environ 100 mètrs de long et permettra, par le tirant d'eau existan devant lui, de recevoir des cargos de 6.000 tonnes quand le besoin s'en fera sentir.
Cet appontement recevra un portique de déchargement du charbon, il sera en outre desservi par une voie ferrée raccordée à l'embranchement particulier de la centrale."


19 janvier 1932 : arrivée d'un train de péniche. Fin 32, le premier navire à accoster au nouvel appontement sera le charbonnier anglais Smerdis.


Maintenant, la situation est-elle si florissante que cela à Yainville ? Certes, des usines se sont installées sur son territoire, mais par une délibération du 28 février 1932, la commune, "en privision d'un débauchage probable aux chantiers installés dans la commune décide de s'affilier à la caisse départementale de chômage." Le même jour, au Mesnil-sous-Jumièges, des ouvriers de la centrale demandent à la municipalité des cartes de chômage.

Encore des faits divers...



10 mars 1932. Un violent incendie s'est déclaré à Yainville, dans un bâtiment dépendant de la station d'électricité. Le bâtiment, qui renfermait un important matériel, a été détruit. Les dégats atteignent 500.000 francs.
19 juillet : A l'usine d'Yainville, un chauffeur tombe dans une trémie à charbon. Pris sous 150 tonnes de combustible, son cadavre n'est dégagé qu'au bout de plusieurs heures.Yves Gourvet, 42 ans, était père de trois enfants.


Le 18 septembre 32, les inquiétudes exprimées voici peu s'estompent avec le projet d'implantation d'une fabrique de matières grasses près de la centrale. "L'usine projetée paraît conçue avec toutes les précautions hygiéniques désirables," observe le conseil municipal, "l'importance de cette usine permet de prévoir l'emploi d'une nombreuse main-d'œuvre non-spécialisée." Et puis c'est tout bonus pour le budget communal.

La visite d'octobre 1932


Le 4 octobre 1932,  alors que l'usine vient de tripler sa puissance, elle reçoit la visite de l'Union des industries diverses de la région havraise. Lambert est absent et c'est Jacques Maurier ingénieur et sous-directeur, qui représente la centrale. Tout commence par un déjeuner à l'hôtel du château de Caudebec. Il rassemble entrepreneurs, politiques, hauts fonctionnaires, dont le sous-préfet.  Après les discours, les visiteurs s'arrêtèrent à la cité ouvrière. Le Journal de Rouen va recopier à la lettre ce qu'avait déjà écrit un an plus tôt son confrère du Trait. Belle supercherie. Les journalistes rouennais se content de réactualiser cet article avec quelques rajouts tout en indiquant que l'appontement est terminé.
Cette construction en béton armé d'une longueur de 100 mètres environ et d'une largeur de 20 mètres permet de recevoir des bateaux de plus de 6.000 tonnes. Il est complété par le portique de parc à charbon et par la voie ferrée qui vient jusqu'à l'appontement même. Cet ensemble est installé de façon que l'approvisionnement en charbon de la centrale puisse être fait sans aucun à-coup par voie d'eau ou par voie ferrée.



Bref, la centrale d'Yainville fait parler d'elle dans la région. Reste que devant cette manne tombée du ciel, la municipalité à tout de même ses exigences. Le 18 novembre 1932, "le conseil refuse de vendre, au prix offert, le chemin vicinal passant devant son usine à la Havraise d'énergie électrique..." On finira par se mettre d'accord le 8 avril suivant.

La suite : L'avant-guerre