Longtemps, longtemps les hommes rêvèrent au retour de l'eau dans la vallée morte de l'Austreberthe. Un canal! Vauban s'attaqua à ce gigantesque projet. Et renonça. Mais tel un serpent de mer, le projet resurgit régulièrement.

1- L'Austreberthe coule dans la vallée de Yainville et se jette au Claquevent.
2 - Elle est capturée par la Seine à Saint-Paul. Le val s'assèche.
3 - Édification du fossé Saint-Philibert.
4 - Projet de canal entre Saint-Paul et Claquevent.






















A l'ère quaternaire, voici trois millions d'années, une rivière coulait dans la plaine de Duclair. Elle se jetait à Claquevent. C'était le cours inférieur de l'Austreberthe. Peu à peu, du côté de Duclair, la Seine finit par étendre son méandre pour capturer cet affluent. Du coup, le lit de l'Austreberthe s'assécha.

 La nature ayant privé la presqu'île de Jumièges de son caractère quasi insulaire, c'est un ouvrage humain qui allait la lui redonner. On édifia le long de l'ancienne rivière un immense talus qui barrait toute l'entrée de la péninsule à l'endroit où elle est le plus étranglée.

Il est connu sous le nom de
Fossé Saint-Philibert:

Il fut édifié à la fin de l'âge de Bronze, remanié à la fin de l'âge de Fer, rehaussé et consolidé au VIIe siècle.




Entre Saint-Paul et Yainville, un peu plus de trois kilomètres. Maintenant, quand un navire contourne la presqu'île, il en accomplit vingt. Jadis, des heures de navigation. Le halage n'était pas partout possible. Alors, dans la seconde partie du XVIIe siècle, quand le Maréchal Vauban se mit en tête d'améliorer la navigation en basse Seine, l'idée de percer un canal à cet endroit s'imposa au grand architecte. On creusa sur 500 mètres, non loin du château du Taillis. Mais la violence du courant était telle en ces parages que l'on prit peur.


En 1821, des travaux comblèrent la tranchée pour la rendre à l'agriculture. A peine les avait-on réalisés que l'idée germa de nouveau. En 1825, pour répondre au souhait du roi de faire de Paris un port de mer, Bérigny en proposa le principe. La coupure préconisée courait sur 3,420 mètres. Frissard, ingén
ieur des Ponts et Chaussées, en poste à Fécamp, réalisa une étude en 1827. La voici...

Coupure d'Yainville à Saint-Paul


"Lorsque l'on examine la configuration du terrain entre Yainville et Saint-Paul, il semble que la nature l'ait disposé le plus convenablement possible pour établir un canal de communication entre ces deux points. Une forte dépression de terrain forme une allée précisément dans la ligne de plus courte distance entre les deux cours de la Seine qui entourent cet isthme et qui ont deux directions tout à fait opposées. Cette vallée est assez vaste pour que l'on puisse y établir, à côté de la route départementale que l'on construit en ce moment, un canal d'une largeur suffisante pour donner passage à la fois à deux bâtiments de deux cents tonneaux. Enfin la direction du fond de la vallée serait celle que l'on choisirait comme étant la plus convenable à suivre. Le terrain du fond de la vallée est tantôt au-dessus et tantôt au-dessous du chemin de halage ; en sorte que les déblais seraient suffisants pour former les digues, et que le superflus ne serait pas considérable. Toutes ces considérations avaient déjà été appréciées; car l'on trouve dans la vallée d'Yainville les traces d'un commencement d'exécution d'un canal : on attribue ce projet à Vauban, peut-être à cause des grands projets d'amélioration, de plus d'un genre que cet ingénieur célèbre a mis en exécution sur plusieurs points de la France. On donnerait à ce canal 10 mètres de largeur dans le fond et 30 mètres d'ouverture en gueule à la hauteur des chemins de halage ; le fond du canal serait à 3 mètres au-dessous de l'étiage, et les chemins de halage à 8 mètres au-dessus du fond, ce qui les mettrait à 46 centimètres au-dessus des plus hautes eaux de 1740; ils auraient chacun 6 mètres de largeur.

Estimation de la dépense


Si l'on suppose le terrain partout au niveau des chemins de halage, la surface du profil des déblais sera égale à 240 mètres. Mais comme dans beaucoup d'endroits, le terrain naturel sera au-dessous, l'on peut supposer de 200 mètres.

La longueur du canal serait de 3,500 mètres: ainsi le cube des déblais serait 200 X 3,500 = 700,000 mètres cubes.

On peut estimer le mètre cube à 1 franc 25 centimes, à cause des transports et des épuisements : on aura donc 700,000 mètres cubes à 1 franc 25 centimes.....................875,000 fr." c.

Il faudrait faire aux deux têtes du canal deux ouvrages d'art pour le défendre contre le flot, et même les disposer de manière à pouvoir interrompre la communication avec la Seine, dans le temps des glaces, afin de garantir les ponts et d'offrir un refuge aux navires. On estime ces ouvrages à..... 200,000 "

Quatre ponts-levis ou tournants..................................................... 50,000 "

Indemnité de terrains qui seraient plus coûteux

à cause des jardins et des maisons..................................................75,000 "

TOTAL......................................................................................1,200,000 fr. " c.

Il faudrait déduire de cette dépense celle nécessaire pour établir des chemins de halage sur la partie de rivière que l'on propose d'abandonner sur 18,000 mètres de longueur; d'après l'estimation que l'on en a faite précédemment, les économies sur cette dépense seraient de 80,000 francs, En y ajoutant 20,000 fr. pour ponts ou autres ouvrages, le total à déduire serait 200,000 francs, ce qui réduirait la dépense réelle pour la coupure à 1,000,000 de francs".

Dans les nombreux projets qui fleurissent à l'époque pour améliorer la navigation entre Le Havre et Paris, celui de Poirée, en 1836, réfute le projet de coupure à Yainville. Il craint que la dénivellation des eaux, un mètre, ne crée une situation dangereuse pour les navires dans cette étroite tranchée. 

1844: La Commission chargée d'examiner les projets d'amélioration de la navigation repousse le projet de la coupure d'Yainville, "attendu que la navigation peut obtenir, du remorquage à la vapeur et du halage , des secours suffisants."

En 1848; Doyat, l'ingénieur en chef du département et de la navigation de la Seine maritime compare les différents projets établis. Celui de Frissard, celui d'un certain Belchamp... Il reporte à plus tard l'exécution de la coupure d'Yainville.

Mais elle va garder des partisans.

L'idée perdure


Oui, l'idée va perdurer. En 1861, la Revue des deux mondes y rêve encore:

"Quand des crêtes de la forêt de Jumiéges on se voit presque enveloppé dans les bras argentés de la Seine, l'esprit est saisi de la pensée d'épargner par la coupure de l'isthme d'Yainville un pénible circuit à la navigation. Ces 19 kilomètres sont de tout le trajet de Rouen au Havre les plus lents à franchir à la voile, ne fût-ce que parce que le même vent, arrière d'un côté de la presqu'île, est contraire de l'autre.

"Dans les circonstances de navigation les plus favorables, la coupure de l'isthme d'Yainville ferait gagner du Havre à Rouen un jour aux bâtiments à voiles, trois heures aux remorqueurs à vapeur...

M. Frissard, dont la mémoire ne sera jamais oubliée au Havre, a proposé en 1824 de couper l'isthme par un canal de 3 kilomètres de longueur et de la section nécessaire au croisement de bâtiments de 200 tonneaux. Il en estimait la dépense à 1,320,000 fr.


Un projet plus audacieux !


"Mais depuis, poursuit la revue, le lit de la Seine s'est approfondi, l'échantillon des navires qui le fréquentent a triplé, l'emploi des chemins de fer a changé tous les procédés de déblais des terres, les capitaux se sont multipliés, en un mot toutes les conditions de l'entreprise sont changées et les anciens projets ne sont plus acceptables. Peut-être même est-il des personnes hardies qu'effraierait à peine la proposition d'ouvrir dans l'isthme un passage à la Seine tout entière; elles allégueraient l'avantage de livrer à la culture, par l'atterrissement du lit abandonné de la Seine, 600 hectares du plus riche terrain, d'allonger, par l'élan que donneraient aux marées la rectitude et l'abréviation de leur lit, leur portée en amont de Rouen, d'élever devant les quais de cette ville le niveau des hautes mers, d'étendre aux villes de Louviers et des Andelys le bienfait des renversements alternatifs des courant de marée.

"Toutefois, indépendamment des questions de dépenses, auxquelles nous ne regarderions guère s'il s'agissait d'une chose inutile, la réduction des surfaces d'amoncellement des eaux de marée, dont le jeu maintient la largeur
des passes de l'embouchure de la Seine, ne serait proposable qu'autant que des observations précises démontreraient que les vitesses des eaux mises en mouvement compenseraient cet inconvénient. La prudence ne permet en attendant de rien demander de plus que l'exécution du projet élargi de M. Frissard.

Jumièges... arsenal militaire !


En 1884, la société normande de géographie revient à la charge pour des raisons de stratégie.

"Il serait  facile d'établir dans la Seine maritime un arsenal, dont nous n'avons pas besoin de faire ressortir l'importance en cas d'une guerre maritime; car, en faisant la coupure d'Yainville à Saint-Paul, on obtiendrait un bassin exclusivement réservé à la marine militaire, qui aurait une longueur de 18 kilomètres, une largeur de 300 mètres, et une profondeur de 10 mètres. Dans cette presqu'île (Jumièges), qui deviendrait une île,  on pourrait établir un arsenal qui réunirait tous les avantages désirables, car il serait à deux heures de Paris et de Vincennes, notre grand dépôt d'armes; parle chemin de fer, à une heure de Vernon, notre grand parc d'artillerie; à 80 kilomètres seulement de la mer, et cependant il serait en communication permanente avec tous les ports du littoral, puisque les vaisseaux pourront entrer et sortir de la Seine à toute heure, de jour ou de nuit, c'est-à-dire à toute hauteur de la marée, grâce aux entrées artificielles de Lheure et de Saint-Sauveur. L'exécution de ces travaux doterait la France, en moins de cinq ans, d'une voie navigable et d'établissements maritimes qui n'auraient pas d'égaux dans le monde."

Un canal de Yainville à Guerbaville !


   1886. Dans on étude sur "Paris port de mer", Jean-Emile Labadie insiste:

"De toutes les presqu'îles entre Tancarville et Rouen, une seule, celle de, Jumièges, pourrait être coupée avantageusement. Le terrain, formé par la craie blanche,est de facile extraction. La faible altitude qui existe entre Yainville et Saint-Paul ,dans le col qui sépare la presqu'île des coteaux de la Seine, permet de réduire considérablement l'excavation. lle ne dépasse pas 13 mètres, et la longueur de la coupure n'aurait pas 3 kilomètres.

"Le contour de la presqu'île exigeant 17 kilomètres. il y aurait un gain de 14 kilomètres. La coupure de la presqu'île de Jumièges, par laquelle on gagnerait 14 kilomètres, peut être acceptée. Mais le col qui livrera passage au canal forme avec la Seine, du côté de Yainville, angle très aigu et très difficile à doubler par les grands navires. Pour éviter celte difficulté, il suffira de renoncer à la Seine entre Guerbaville et Yainville, et de creuser un canal dans la plaine. Le raccord se fera avec la coupure de Jumièges par une courbe de 2000 mètres, au minimum, de rayon.
"

Et on en parle encore...


On en resta là. Mais la chimère survécut. En juin 1991, Henry de Rochebouët, l'ancien président du port autonome de Rouen, revient à la charge. Il suggère de combler un bras du fleuve entre Saint-Etienne-de-Rouveray et l'île de la Crapaudière :

"Un projet encore plus ambitieux devrait être mis à l'étude; il répondrait aux soucis occasionnés par les nombreux méandres de la Seine: l'un d'entre eux rallonge particulièrement le parcours entre Rouen et la mer, c'est celui de la boucle de Jumièges. Or, entre l'aval de Duclair et Yainville, il n'y a guère plus de trois ou quatre kilomètres de terrain relativement plat.

"Le creusement d'un canal de dérivation raccourcirait d'une vingtaine de kilomètres et d'une heure et demie à deux heures, selon les types de navigation, le franchissement de cette boucle. C'est une opération importante, mais pas beaucoup plus que celles qui ont été réalisées pour la liaison Rhin-Main
-Danube et il faut savoir si la France veut vraiment se mettre au diapason et à parité avec ses voisins."
Il faut savoir...


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