A Yainville, au hameau de Claquevent, la Grande guerre a laissé une fratrie orpheline. Il fut question de placer les jeunes Mainberte à l'assistance. Pierre Chéron, leur oncle, s'y opposa. Adieu Claquevent, bonjour Boscherville...

Le père est mort quelques mois après son retour de l'armée. La mère l'a suivi dans la tombe le 30 septembre 1919, contaminée par la tuberculose au café du Passage. Que faire de cette fratrie orpheline, classée au rang des indigents de la commune d'Yainville ? Passons ces enfants en revue...

Thérèse Mainberte, 23 ans, elle est mariée depuis deux ans à Jules Bruneau, un homme de Sainte-Marguerite démobilisé depuis peu. Le couple habite maintenant à Saint-Martin-de-Boscherville, dans le quartier de la mairie. Jules est marinier. 

Marguerite Mainberte, 20 ans, tout juste mariée à Arthur Guillaumet, un électricien, fils d'une entreprise prospère dans l'Orne. Elle est sa sœur aînée auront contribué à l'effort de guerre en étant munitionnettes...

Marie-Louise Mainberte, 18 ans. Elle aura travaillé chez Mustad durant la guerre, s'y rendant à pied de Claquevent à Duclair...

Emile Mainberte, 16 ans.

Raymond Mainberte, 14 ans.

Andréa Mainberte, 7 ans.

La légende familiale veut qu'il ait été question de placer les plus jeunes à l'Assistance. Ce à quoi se serait fermement opposé l'oncle Pierre Chéron. Un conseil de famille décida de diriger les enfants sur Boscherville car, outre Thérèse Mainberte, tutrice des orphelins avec son mari, la famille était déjà bien implantée là-bas...

Les trois tantes Chéron de Boscherville...

Trois tantes maternelles des enfants vivent en effet à Boscherville. D'abord Delphine Chéron, épouse de Gaston Poullard. Le couple tient une graineterie au hameau de la Carrière, sur la route de Rouen. Ils ont un fils : Max, alors âgé de 16 ans. 

Suzanne Chéron est quant à alle mariée à Raoul Chandelier, charcutier mais aussi facteur en bois à l'entreprise Bardel. Raoul revient de la Grande guerre avec la médaille interalliés et sera capitaine des pompiers. Ce couple a deux filles : Eva et Simone Chandelier. Ils vivent aussi au hameau de la Carrière.

Enfin il y a Marie Chéron. Elle élève seule sa fille conçue par un ingénieur norvégien de chez Mustad et qui porte le nom de son père : Christiane Topp, dite Hjoerdis. Ces cousines que nous venons de citer figurent sur la photo ci-dessous.

L'école des filles peu avant l'arrivée des Mainberte, année scolaire 18-19, celle qui voit la fin de la Grande guerre. 6e à partir de la gauche, au dernier rang : Yvonne Legay, 7e : Eva Chandelier. Devant la maîtresse : Christiane Topp, dite Hjoerdis. 2e à partir de la gauche du 3e rang, en blouse à carreaux : Hélène Menant, fille du Suisse de l'abbaye. La petite qui tient la pancarte est Simone Legay. Qui sont les autres ?

L'après-guerre à Saint-Martin



Quand les enfants Mainberte arrivent ici, Saint-Martin vit son après-guerre entre mémoire et oubli. Mémoire avec l'organisation des anciens combattants, les campagnes en faveur d'un monument, la décoration à titre porthume d'enfants du pays morts pour la France. L'oubli avec des fêtes retentissantes un peu partout dans le pays. 

Les démobilisés s'organisent. Le 18 avril 1920, ils se réunissent à l'épicerie de Jean-Baptiste Dominois pour constituer une association d'anciens combattants. Maréchal des logis, Dominois a été gazé durant la guerre mais maintenu jusqu'au bout dans le service armé. Le 8 août, le Groupe artistique indépendant de Rouen vient donner un nouveau concert au profit du monument. Puis on organise une tombola. 

Sur la place de l'abbaye, le 11 Novembre 1920 est le jour tout choisi pour poser la première pierre du monument aux morts. Pour le financer, les jeunes filles vendent encore des insignes. Puis on va au cimetière pour bénir un drapeau offert par la municipalité. Il flotte là où les sépultures de soldats tombés au front seront transférées. Parmi les participants, des gens au visage grave. Ce sont les proches du canonnier Bruneau et du sergent Delahaye, morts pour la France. On leur remet à titre posthume la Croix de guerre. 

En 1921, la situation des enfants Mainberte est la suivante :

Thérèse, l'aînée, vit au bourg avec son mari, Jules Bruneau.

Marguerite Mainberte voit son mari, Arthur Guillaumet, tenir un atelier de mécanique au hameau des Carrières, sur la route de Rouen. Emile, Mainberte, 18 ans, est son apprenti. Raymond Mainberte, 15 ans, loue ses bras comme journalier. Quant à Andréa, 9 ans, elle fréquente l'école de Boscherville. Cette maisonnée cohabite avec le grainetier Gaston Poulard ou encore les Chandelier, époux de filles Chéron. La famille...

Reste Marie-Louise, 20 ans. Elle est à Yainville au café du Passage, là où elle a vu le jour. Ce café, il a été repris par une de ses tantes Chéron, Marie. 

Qui saura dire où se situait cette maison. Sur cette photo figurent deux cousines portant exactement la même tenue sans doute confectionnée par Marie Chéron : ma mère Andrea Mainberte et Christiane Topp.

Saint-Martin-de-Boscherville est encore désigné sous plusieurs noms. Boquerville, disent les patoisants, Saint-Georges, disent ceux qui pensent surtout à son abbaye. Au hameau de la Carrière vivait en 1913 un personnage : Edmond Spalikowski. Natif de Rouen, il a fait médecine et a échappé au service militaire du fait de sa myopie. Après avoir vécu dans le Rhône, il est revenu depuis peu en Normandie. Spali sera bientôt mobilisé comme médecin à Vernonnet. Après guerre, il se tournera définitivement vers la littérature et nous donnera de fort belles pages sur notre pays.


A droite, sur cette image, le café de Gaston Poullard. Sans doute est-ce la diligence de Duclair que l'on voit-là. M. Acius a remisé son fouet pendant la Grande guerre pour laisser place aux autocars.

Le même café sous une autre enseigne : celle des Inondés. Un nom hérité des grands débordements de la Seine en 1910. L'établissement s'est appelé aussi café des Touristes, tenu par Ridel.


Andréa vers 12 ans.

En 1921, sous l'égide de l'UNC, Quevillon, Boscherville et Hé­nouville sont regroupés en une seule et même section. Léonis Danet en est le président d'honneur. Avril voit encore un spectacle à Boscherville au profit du monument. Opérette, chanteurs à transformation, violon... nombre des 670 habitants viennent applaudir, salle Brulin, Castelly, Luciano, Drayel, Max Roberts tandis que Mlles Coffre et Guilbert mènent la quête. Ce mois-là apparaissent les premiers autocars, rectangulaires et de couleur verte, on les appelles les aquariums. Le mois s'achève par un western à Boscherville. Guillaume Tas­sin, le garde-chasse, s'en revient de Montigny quand il croise deux braconniers, au Chêne-à-Leu. L'un d'eux est porteur d'un fusil. Tassin le prive de ses cartouches et s'en va.  Il rencontre alors deux autres hommes qui, manifestement, vont à la rencontre des premiers. L'un s'enfuit, l'autre fait face au garde, armé d'un fusil. C'est le jeune Marcel, un cailloutier des carrière du Val-aux-Dames. Ancien engagé volontaire, il n'a été libéré de l'Armée en 1920 après avoir notamment fait campagne en Orient. Se croit-il encore au front ? Poursuivi par le garde, route de Saint-Georges,  Marcel se retourne et met Tassin en joue. Celui-ci est désarmé et fait mine de viser aussi son adversaire... avec sa paire de jumelles. Le braconnier finit par tirer sur le garde qui ne doit son salut qu'à une providentielle esquive. La cavalcade reprend. Nouveau coup de feu vers Tassin. Marcel finit par s'évanouir dans la nature. Mais une enquête de la 18e brigade mobile aboutit rapidement à l'arrestation de cette tête brûlée. Juge d'Instruction, M. Ragot obtiendra ses aveux aux forceps. Marcel écopera de deux ans de prison et, un peu plus tard, sera encore condamné pour vol ou encore délit de chasse.

Georges Henri Menant, le Suisse de Boscherville


L'inauguration du monument

Le dimanche 14 août 1921, portant une gerbe de fleurs, Andréa participe à l'inauguration du monument aux morts. Lors de la messe solennelle du matin, on entend les voix de Mlles Villette et Guiche dans une Prière pour les morts. Puis l'abbé Poisson exalte le sacrifice de ses dix-neuf paroissiens tombés au chant d'honneur1.
Après l'absoute, le curé bénit le monument. Érigé sur un terrain offert par M. Martel, il a été réalisé par Duboc, architecte rouennais et le sculpteur Deconihout. A l'avant de la haute stèle se dresse un coq gaulois campé sur un trophée d'armes et de drapeaux.L'après-midi a lieu l'inauguration civile. Le cortège des officiels quitte la mairie vers 15 h. En tête marche la musique du patronage de la Jeune garde de Canteleu et la société musicale de cette même commune dirigée par M. Taillis. Denise est toujours là, près de La­brégère, représentant la Préfecture et le lieutenant-colonel de la Gontrie, du 3e corps d'armée. Près du commandant Guéroult, chef des sapeurs-pompiers, le curé de la paroisse porte l'insigne de l'UNC. Les écoliers de M. Coffre agitent de petits drapeaux, les écolières des fleurs. On arrive bientôt sur la place de l'abbaye et le cortège forme aussitôt un demi-cercle. Président du comité, titu­laire de la Légion d'Honneur, le commandant Danger prend d'abord la parole pour remercier le donateur du terrain. Puis le ca­pitaine Bardel, président de l'UNC, égrène la liste des morts. Grand mutilé de guerre, médaillé militaire, M. Bourdon lui répond.


Parmi les orateurs, on entendra le maire qui reprend cette cita­tion de Foch à l'égard des régiments normands : « Quand ils étaient là, j'étais tranquille... » Bardel, lui, apporte le salut des anciens combattants et la promesse du culte de la mémoire. « Ce n'est plus dans les craies de la Champagne ni sous les rochers de Verdun, c'est sous l'arc de Triomphe que vous devez vous figurer aujour­d'hui vos morts... » Denise prêche l'union sacrée. « Après une pa­reille épreuve, la grande famille française doit rester unie à jamais. Union et travail, telle est notre devise ! » Le représentant de l'Ar­mée remet alors des récompenses posthumes aux familles des sol­dats Leblond et Carpentier, du sergent Delahaye. « Écoliers, tra­vailleurs, conclut le représentant de l’État, entendez la voix de ceux qui sont morts pour la Patrie. Il faut travailler maintenant pour la grandeur du pays et l'affermissement de la Paix ! »
Les jeunes gens de Boscherville ont eu la délicatesse d'acheter une palme. Ils la déposent au pied du monument tandis que Jean-Guéroult, le fils du capitaine, exprime les sentiments qu'inspirent les Poilus à la jeunesse. Une gracieuse écolière puis un jeune gar­çon récitent un Salut aux morts. Un chœur enfantin chante La Marseillaise tandis que des jeunes filles déposent des fleurs sur les marches du monument. Au vin d'honneur, on lève son verre à la santé du Président de la République.

La communion de 1922

Le 28 mai 1922, Andréa Mainberte fait sa communion dans l'église abbatiale de Saint-Martin-de-Boscherville. Le curé était l'abbé Alfred-Henri Poisson, venu de Tocqueville en juillet 1919 pour remplacer l'abbé Hermier mort l'année précédente. L'archevêque vint administrer la confirmation le 2 juin en cette abbatiale, objet de ses prédilections, qu'il ne se lasse pas de voir et de faire voir à ses amis. L'abbé Poisson  a compté que Mgr André du Bois de La Villerabel y est déjà venu cinq fois en amateur ; mais aujourd'hui il y apparaît dans la majesté de ses fonctions pontificales, et les voûtes du noble édifice semblent se rajeunir pour abriter pendant quelques instants les pompes liturgiques dont elles ont connu la splendeur pendant sept cents ans, au temps où les abbés présidaient là dans leur haute stalle, mitre en tête, crosse en main. 

L'institutrice d'Andréa est Mlle Perrier.

Andréa Mainberte à l'école de Boscherville à l'époque de sa première communion.

La moisson de 1923

L'année 1923 est marquée par un premier drame familial. Max Poulard est emporté à 19 ans par la fièvre typhoïde. Les Mainberte le pleurent comme un frère. 

Emile et Raymond, les garçons Mainberte, participèrent encore à la moisson de 1923 à Boscherville. En voici deux images...

Emile Mainberte est ici debout à l'extrême-droite.

Il est ici au centre

Le temps de laisser passer un ouragan sur le canton, voilà un nouveau 11 Novembre. Celui de 1923 est terni par une bien mauvaise polémique. Sans le nommer, on accusait un élu de Boscherville d'avoir soulagé sa vessie au pied du monument aux morts. Piqués au vif, le maire, Léonis Danet et son adjoint, M. Carpentier, opposèrent à cela un vigoureux démenti en réclamant des sanctions contre l'auteur de ce ragot paru dans le Journal de Rouen sous couvert de l'anonymat. Comment pouvait-on taxer la municipalité de Boscherville d'irrespect envers ses héros alors qu'elle leur avait élevé deux stèles !

Le 20 septembre 1924, Marie-Louise Mainberte se marie avec Marius Hangard. Les noces ont lieu à Yainville. On pose en famille près de la gendarmerie de Duclair. devant l'objectif de M. Deschamps. 

1925 apporte encore la mort. A 26 ans, Marguerite Mainberte perd son mari, Arthur Guillaumet, emporté dans son village natal, Montchevrel. Pourtant une force de la nature, Arthur. venve, Marguerite va revenir habiter le café du Passage avec Marie Chéron.

Cette année là, à St-Martin, le maire, Léonis Danet est réélu. Il occupe ce fauteuil depuis 1912 et ne le quittera qu'après 32 ans de mandat. Père d'un Poilu, Léonis a mis ses propres charrettes à la disposition de ses administrés pour leurs besoins en ravitaillement à Rouen durant la Grand guerre. Une figure...

Simone Chandelier, cousine d'Andréa, décédée  à Orsay à 29 ans.

Prix d'honneur

1925, voilà maintenant cinq ans qu'Andréa vit à Saint-Martin. Le 26 juillet, elle termine son cours moyen en beauté. Elle obtient un prix d'honneur offert par le maire pour ses résutats en morale, lecture, orthographe, histoire et géographie, calcul, leçon de chose, composition française, écriture, dessin travaux manuels et chant. M. Vandenbosch lui offre en outre un livret de Caisse d'Epargne doté de 20 F.

En 1926, Jules Bruneau, l'époux de Thérèse Mainberte, est marinier pour le compte de Chouard. Sous le toit du couple vivent Emile Mainberte, mécanicien chez Cornillaux et Raymond Mainberte, charretier. Ma mère n'apparaît pas sur le recensement. En revanche, il fait état d'une famille Maimberte, avec un "m" devant le "b". De lointains cousins dont tout le monde a perdu le fil...

Le 10 avril 1926, Raymond épouse à Boscherville Yvonne Menant, la fille du Suisse qui a participé à la Grande Guerre au sein du 21e RIT, le même régiment que celui du père Mainberte.

Le 15 mai 1926, c'est au tour d'Emile, l'aîné des Mainberte de se marier à Boscherville. Il a choisi Yvonne Legay. Et Andréa figure bien sur la photo, près de son frère...

Marguertie Mainberte qui vient de perdre son mari à Montchevrel semble absense sur cette photo de famille...

Andréa a coupé ses longs cheveux blonds virant sur le roux et dégagé un visage angélique. A quoi rêve cette jeune fille...

Avec les siens, Andréa monte à Paris où la famille est accueillie par Marguerite. Veuve d'Arthur Guillaumet, elle a refait sa vie avec un Espagnol, Pascal Arques et tient un café. Et puis il y a la cousine Denise Le Maréchal, qui, avec sa sœur Lili, tient un atelier de couture place Vendôme...

Pour suivre : Les Mainberte à Paris

La voiture de M. Chandelier


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