A Yainville, au hameau de Claquevent, la Grande guerre a laissé une fratrie orpheline de père et de mère. Il fut un moment question de placer les jeunes enfants Mainberte à l'assistance publique. Pierre Chéron, leur oncle, s'y opposa. Adieu Claquevent, bonjour Boscherville...

Le père est mort après son retour de guerre. La mère l'a suivi dans la tombe, minée par la tuberculose ramenée du front par son mari. Que faire de cette fratrie orpheline, classée au rang des indigents dans la commune d'Yainville ? En 1920, mariée à Arthur Guillaumet, Marguerite Mainberte décide de monter à Paris pour y tenir café. 

Thérèse Mainberte, l'aînée, aussi est mariée. Nommée tutrice des orphelins avec son mari, elle les emmène chez une tante, à Saint-Martin de Boscherville, Delphine Chéron, épouse de Gaston Poullard. Le couple tient un café-graineterie. Ils ont un fils : Max, alors âgé de 16 ans. Leur famille s'agrandit soudain. Une autre tante Chéron vit aussi à Boscherville : Suzanne. Elle est marié à Raoul Chandelier qui revient de la Grande guerre et sera capitaine des pompiers. Ce couple a deux filles : Eva et Simone Chandelier.

Saint-Martin-de-Boscherville est encore désigné sous plusieurs noms. Boquerville, disent les patoisants, Saint-Georges, disent ceux qui pensent surtout à son abbaye. 

A droite, sur cette image, le café de Gaston Poullard. Sans doute est-ce la diligence de Duclair que l'on voit-là. M. Acius a remisé son fouet pendant la Grande guerre pour laisser place aux autocars.

Le même café sous une autre enseigne : celle des Inondés. Un nom hérité des grands débordements de la Seine en 1910. Mais quel est l'ordre chronologique entre les deux images ?

L'après-guerre à Saint-Martin

Quand les Mainberte arrivent ici, Saint-Martin vit son après-guerre entre mémoire et oubli. Mémoire avec l'organisation des anciens combattants, les campagnes en faveur d'un monument, la décoration à titre porthume d'enfants du pays morts pour la France. L'oubli avec des fêtes retentissantes un peu partout dans le pays. 

Les démobilisés qui s'organisent. Le 18 avril 1920, ils se réunissent à l'épicerie de Jean-Baptiste Dominois pour constituer une association d'anciens combattants. Maréchal des logis, Dominois a été gazé durant la guerre mais maintenu jusqu'au bout dans le service armé. Le 8 août, le Groupe artistique indépendant de Rouen vient donner un nouveau concert au profit du monument. Puis on organise une tombola. 

Sur la place de l'abbaye, Le 11 Novembre 1920 est aussi de poser la première pierre du monument aux morts. Pour le financer, les jeunes filles vendent encore des insignes. Puis on va au cimetière pour bénir un drapeau offert par la municipalité. Il flotte là où les sépultures de soldats tombés au front seront transférées. Parmi les participants, des gens au visage grave. Ce sont les proches du canonnier Bruneau et du sergent Delahaye, morts pour la France. On leur remet à titre posthume la Croix de guerre. 

Andréa vers 12 ans.

En 1921, sous l'égide de l'UNC, Quevillon, Boscherville et Hé­nouville sont regroupés en une seule et même section. Léonis Danet en est le président d'honneur. Avril voit encore un spectacle à Boscherville au profit du monument. Opérette, chanteurs à transformation, violon... nombre des 670 habitants viennent applaudir, salle Brulin, Castelly, Luciano, Drayel, Max Roberts tandis que Mlles Coffre et Guilbert mènent la quête.Ce mois-là apparaissent les premiers autocars, rectangulaires et de couleur verte, on les appelles les aquariums. Le mois s'achève par un western à Boscherville. Guillaume Tas­sin, le garde-chasse, s'en revient de Montigny quand il croise deux braconniers, au Chêne-à-Leu. L'un d'eux est porteur d'un fusil. Tassin le prive de ses cartouches et s'en va.  Il rencontre alors deux autres hommes qui, manifestement, vont à la rencontre des premiers. L'un s'enfuit, l'autre fait face au garde, armé d'un fusil. C'est le jeune Marcel, un cailloutier des carrière du Val-aux-Dames. Ancien engagé volontaire, il n'a été libéré de l'Armée en 1920 après avoir notamment fait campagne en Orient. Se croit-il encore au front ? Poursuivi par le garde, route de Saint-Georges,  Marcel se retourne et met Tassin en joue. Celui-ci est désarmé et fait mine de viser aussi son adversaire... avec sa paire de jumelles. Le braconnier finit par tirer sur le garde qui ne doit son salut qu'à une providentielle esquive. La cavalcade reprend. Nouveau coup de feu vers Tassin. Marcel finit par s'évanouir dans la nature. Mais une enquête de la 18e brigade mobile aboutit rapidement à l'arrestation de cette tête brûlée. Juge d'Instruction, M. Ragot obtiendra ses aveux aux forceps. Marcel écopera de deux ans de prison et, un peu plus tard, sera encore condamné pour vol ou encore délit de chasse.

Georges Henri Menant, le Suisse de Boscherville


L'inauguration du monument

Le dimanche 14 août 1921, portant une gerbe de fleurs, Andréa participe à l'inauguration du monument aux morts. Lors de la messe solennelle du matin, on entend les voix de Mlles Villette et Guiche dans une Prière pour les morts. Puis l'abbé Poisson exalte le sacrifice de ses dix-neuf paroissiens tombés au chant d'honneur1.
Après l'absoute, le curé bénit le monument. Érigé sur un terrain offert par M. Martel, il a été réalisé par Duboc, architecte rouennais et le sculpteur Deconihout. A l'avant de la haute stèle se dresse un coq gaulois campé sur un trophée d'armes et de drapeaux.L'après-midi a lieu l'inauguration civile. Le cortège des officiels quitte la mairie vers 15 h. En tête marche la musique du patronage de la Jeune garde de Canteleu et la société musicale de cette même commune dirigée par M. Taillis. Denise est toujours là, près de La­brégère, représentant la Préfecture et le lieutenant-colonel de la Gontrie, du 3e corps d'armée. Près du commandant Guéroult, chef des sapeurs-pompiers, le curé de la paroisse porte l'insigne de l'UNC. Les écoliers de M. Coffre agitent de petits drapeaux, les écolières des fleurs. On arrive bientôt sur la place de l'abbaye et le cortège forme aussitôt un demi-cercle. Président du comité, titu­laire de la Légion d'Honneur, le commandant Danger prend d'abord la parole pour remercier le donateur du terrain. Puis le ca­pitaine Bardel, président de l'UNC, égrène la liste des morts. Grand mutilé de guerre, médaillé militaire, M. Bourdon lui répond.


Parmi les orateurs, on entendra le maire qui reprend cette cita­tion de Foch à l'égard des régiments normands : « Quand ils étaient là, j'étais tranquille... » Bardel, lui, apporte le salut des anciens combattants et la promesse du culte de la mémoire. « Ce n'est plus dans les craies de la Champagne ni sous les rochers de Verdun, c'est sous l'arc de Triomphe que vous devez vous figurer aujour­d'hui vos morts... » Denise prêche l'union sacrée. « Après une pa­reille épreuve, la grande famille française doit rester unie à jamais. Union et travail, telle est notre devise ! » Le représentant de l'Ar­mée remet alors des récompenses posthumes aux familles des sol­dats Leblond et Carpentier, du sergent Delahaye. « Écoliers, tra­vailleurs, conclut le représentant de l’État, entendez la voix de ceux qui sont morts pour la Patrie. Il faut travailler maintenant pour la grandeur du pays et l'affermissement de la Paix ! »
Les jeunes gens de Boscherville ont eu la délicatesse d'acheter une palme. Ils la déposent au pied du monument tandis que Jean-Guéroult, le fils du capitaine, exprime les sentiments qu'inspirent les Poilus à la jeunesse. Une gracieuse écolière puis un jeune gar­çon récitent un Salut aux morts. Un chœur enfantin chante La Marseillaise tandis que des jeunes filles déposent des fleurs sur les marches du monument. Au vin d'honneur, on lève son verre à la santé du Président de la République.

La communion de 1922

Le 28 mai 1922, Andréa Mainberte fait sa communion dans l'église abbatiale de Saint-Martin-de-Boscherville. Le curé était l'abbé Alfred-Henri Poisson, venu de Tocqueville en juillet 1919 pour remplacer l'abbé Hermier mort l'année précédente. L'archevêque vint administrer la confirmation le 2 juin en cette abbatiale, objet de ses prédilections, qu'il ne se lasse pas de voir et de faire voir à ses amis. L'abbé Poisson  a compté que Mgr André du Bois de La Villerabel y est déjà venu cinq fois en amateur ; mais aujourd'hui il y apparaît dans la majesté de ses fonctions pontificales, et les voûtes du noble édifice semblent se rajeunir pour abriter pendant quelques instants les pompes liturgiques dont elles ont connu la splendeur pendant sept cents ans, au temps où les abbés présidaient là dans leur haute stalle, mitre en tête, crosse en main. 

L'institutrice d'Andréa est Mlle Perrier.

Andréa Mainberte à l'école de Boscherville à l'époque de sa première communion.

La moisson de 1923

L'année 1923 est marquée par un premier drame familial. Max Poulard est emporté à 19 ans par la fièvre typhoïde. Les Mainberte le pleurent comme un frère. 

Emile et Raymond, les garçons Mainberte, participèrent encore à la moisson de 1923 à Boscherville. En voici deux images...

Le temps de laisser passer un ouragan sur le canton, voilà un nouveau 11 Novembre. Celui de 1923 est terni par une bien mauvaise polémique. Sans le nommer, on accusait un élu de Boscherville d'avoir soulagé sa vessie au pied du monument aux morts. Piqués au vif, le maire, Léonis Danet et son adjoint, M. Carpentier, opposèrent à cela un vigoureux démenti en réclamant des sanctions contre l'auteur de ce ragot paru dans le Journal de Rouen sous couvert de l'anonymat. Comment pouvait-on taxer la municipalité de Boscherville d'irrespect envers ses héros alors qu'elle leur avait élevé deux stèles !

Le 20 septembre 1924, Marie-Louise Mainberte se marie avec Marius Hangard. On pose en famille chez le photographe de Duclair. 

1925 apporte encore la mort. A Paris, Marguerite Mainberte perd son mari, Arthur Guillaumet. Elle a 26 ans. Cette année là, à St-Martin, le maire, Léonis Danet est réélu. Il occupe ce fauteuil depuis 1912 et ne le quittera qu'après 32 ans de mandat. Père d'un Poilu, Léonis il a mis ses propres charrettes à la disposition de ses administrés pour leurs besoins en ravitaillement à Rouen durant la Grand guerre. Une figure...

Simone Chandelier, cousine d'Andréa

1925, voilà maintenant six ans qu'Andréa vit à Saint-Martin. Et voilà qu'avec ses frères et sœurs, elle monte à Paris où elles sont accueillie par Marguerite, leur sœur cafetière, mais aussi par leur cousine, Denise Le Maréchal. Après avoir été mannequin, Denise dirige un salon de couture au N° 1 de la place Vendôme, au-dessus du bijoutier Cartier. Rebaptisée Denise Marchall, elle est douée pour le dessin sur pied, autrement dit l'art de façonner une robe directement sur la cliente. Belle, très élégante, elle présente elle-même ses créations et sa sœur Lucienne travaille à ses côtés. Andréa a 14 ans quand elle vient les rejoindre. Elle sera petite main. Mannequin à l'occasion pour présenter les collections. Mais elle n'oubliera jamais Boscherville et rêvera longtemps de revenir y habiter. 

La voiture de M. Chandelier


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