Depuis l'endiguement de la Seine lancé en 1848, plusieurs carrières de Yainville sont mises à contribution. A cheval sur Claquevent et le Vieux-Trait, celle du sieur Samson suscita la polémique.
Le plan de la propriété Samson puis Sabatier

La plainte du lieutenant


Le 28 février 1866, le sieur Leroy porte plainte auprès du sénateur-préfet. Leroy est lieutenant des Douanes retraité, demeurant à Caudebec, mais possédant une ferme au Trait, en haut d'un falaise où passe encore l'ancienne sente allant à Jumièges.
Au pied de la paroi, un certain Samson est propriétaire d'une carrière à ciel ouvert. Et il creuse, Samson, il creuse tant que Leroy crie au danger. Au danger et à la spoliation !


"Le dit Samson n'a d'autres buts que de s'emparer du chemin et des propriétés voisines au moyen des éboulements qui, nécessairement, devront s'ensuivre et qui verseront dans sa masure, au pied des rochers, les terres arables des particuliers, objets de sa convoitise.

Le silence des maires

"Le coupable silence des maires du Trait et d'Yainville en cette désastreuse circonstance est inqualifiable, il a ajouté à la hardiesse de l'anticipateur.

"C'est pourquoi, Monsieur le Préfet, j'ai cru devoir en cette occasion appeler votre justice et votre bienveillante sollicitude à la vue d'un péril aussi grave compromettant à la fois la sûreté publique et les intérêts des propriétaires voisins...

Le 21 mars, l'ingénieur ordinaire des mines se rend sur place. Il nous livre dans son rapport un intéressant historique.

Plusieurs chantiers

"La partie de la rive droite de la Seine comprise entre le village du Trait et le hameau de Claquevent, dépendant de la commune d'Yainville, sur une longueur d'environ 1500 mètres, est formée d'une étroite bande d'alluvion longeant le pied d'une falaise plus ou moins abrupte. Cette bande étroite est couverte de masures. La falaise a été sur presque tous ses points attaquée par des extractions de blocs calcaires. Ces exploitations, qui avaient l'avantage d'élargir l'emplacement des vergers, donnaient du bloc de bonne qualité qui a été employé en quantité considérable dans les travaux d'endiguement exécutés dans la partie voisine de la Seine.

"Actuellement encore, un certain nombre de chantiers sont en activité et les entrepreneurs des travaux de la Seine les exploitent, soit en raison d'arrangements avec les propriétaires, soit sous le couvert de décisions administratives.

"Le sieur Samson, sur les carrières duquel le sieur Leroy, plaignant, appelle l'attention, est propriétaire d'une partie du terrain que nous venons de décrire, sur 380m environ de longueur, à cheval sur les deux communes de Yainville et du Trait. La portion de falaise qui lui appartient a été naturellement, comme celles de ses voisins, le siège des extractions de blocs.

L'antique sente

"Une sente, à l'usage des piétons, dite de Jumièges au Trait, suivait autrefois le bord de la falaise, depuis son origine jusqu'au Trait. Cette sente, d'un parcours assez incommode, à cause des ondulations et des gorges plus ou moins profondes qui découpaient la falaise, à d'abord été refoulées sur plusieurs points par les travaux des carrières dans les parties les plus voisines du village d'Yainville. Enfin, dans cette région, elle a fini par quitter la falaise et s'établir dans les masures mêmes qui en bordent le pied.

"Il n'en est pas encore ainsi dans la partie la plus voisine du Trait et en particulier au droit de la propriété Samson. Et bien que la circulation se fasse presque entièrement par les masures, la sente règne encore sur le front de la falaise et plusieurs rampes montant obliquement permettent d'y accéder du terrain inférieur.

"Mais cette voie est si peu fréquentée que les labours l'ont peu à peu envahie et réduite presque à rien, notamment sur un terrain appartenant au plaignant.

"Dans cette partie de la sente, les travaux des carrières s'en approchent à une distance variable qui atteint un minimum de 3m pour une hauteur de front de taille de 10 à 12m, en quelques points de la propriété Samson. Mais cette proximité ne nous semble présenter aucun danger. D'une part la falaise est très solide, de l'autre la crête de la côte est couverte, sur toute sa longueur, d'une bordure de bois et de buissons qui en défendent l'abord d'une manière très complète.


Détail d'une carte postale ancienne. A gauche:  l'église du Trait.
Sur la rive: des propriétés. Ou se trouvait celle du Sieur Sabatier ?

"Les travaux sont abandonnés dans la partie de carrière où le front d'attaque est à la distance minimum de la sente et ils n'ont lieu actuellement que dans une partie assez éloignée de la sente, à la même distance d'ailleurs qu'une exploitation ouverte sur le terrain voisin, appartenant à M. Leroy, plaignant.

"M. Samson nous a déclaré qu'en laissant exploiter son terrain par les entrepreneurs de la Seine, il avait toujours entendu que les limites de sa propriété ne seraient pas dépassées et que c'était par son ordre que l'exploitation avait été abandonnée dans les parties les plus avancées. Qu'il avait jusqu'à ce jour d'ailleurs exercé une surveillance personnelle constante et qu'il continuerait à surveiller de même.

"De ce qui précède, il nous paraît résulter que les craintes du sieur Leroy n'ont pas de fondement et nous croyons qu'il n'y a pas lieu de donner suite à sa plainte.

Le rapport est daté du 4 avril 1866. Il est approuvé le 9 par l'ingénieur en chef.

Rebondissement en 1869

Leroy ne dut pas en rester là. Trois ans plus tard, le 25 mars 1869, c'est Bénard, adjoint, "faisant fonction de maire du Trait", qui alerte le sénateur-préfet.

"M. Sabatier, ex-entrepreneur des travaux de la Basse-Seine, vient d'ouvrir, sur le territoire de la commune du Trait, une carrière à ciel ouvert pour l'extraction du bloc qu'il vend pour la construction des digues et ce, le long d'un chemin de deux mètres de largeur qui va du Trait à Yainville et dont la plus grande largeur, du haut de la carrière au chemin, n'a pas cinq mètres, ce qui peut devenir, pour les personnes qui fréquentent ce chemin, un danger et que quand les eaux son hautes, la douane ne peut se servir que de ce chemin. Ayant cru qu'il était de mon devoir de faire cesser le travail sur ce point, le garde-champêtre a averti M. Sabatier de cesser, il a répondu qu'il continuerait les travaux. C'est pourquoi je crois vous avertir de ce fait afin que vous ayez la bonté de donner l'ordre à ce que ce travail cesse le plus tôt possible dans la crainte de graves accidents.


Vue de la Savonnerie, années 50. On aperçoit ici des pans de la falaise exploitée par Sabatier

L'ingénieur ordinaire des mines reprend l'historique déjà établi en 1866. Puis ajoute à propos de la sente: "Elle ne sert, paraît-il, que lorsque les grandes marées viennent couvrir les vergers qui se trouvent être assez bas dans cette partie de la rive.

Un nouveau tracé

"Il est probable qu'un accord interviendra entre la commune du Trait et les exploitants pour faire établir d'une manière définitive la sente dans les vergers moyennant une surélévation du sol de ces vergers, dans les points bas, facile à établir avec les vidanges provenant de l'exploitation ; déjà il en a été question. Au besoin, le service des Ponts & Chaussées qui utilise le bloc de ces carrières provoquerait une pareille solution. Mais pour le moment, la sente existe et doit être respectée.

"Les travaux se sont approchés déjà sur deux point jusqu'à 2 et 3 mètres de la partie de sente qui nous occupe ; ils ne paraissent pas devoir être continués sur ces deux points et le réglement n'interdisait pas cette proximité de la voie publique puisqu'il ne s'agit pas d'un chemin à voiture et que dès lors la sente n'est pas protégée  par les prescriptions de l'article 10.

Un certain danger


"Nous pensons qu'en raison de la solidité de la falaise, une largeur réservée de 2 mètress défendrait convenablement la sente contre le danger d'éboulement ; mais nous croyons qu'il ne serait pas prudent de réduire la largeur au dessous de ce chiffre.  D'un autre côté, la partie non attaquée de la côte est couverte presque sur tous les points d'arbres et de broussailles qui en garantissent convenablement l'abord, il reste cependant quelques points pour lesquels il n'en est pas ainsi et un certain danger peut en résulter pour la circulation, une clôture bien entretenue remédierait à cet état de chose ; déjà, il en a été établi sur une petite partie de la longueur.

Le 5 juillet 1869, le sénateur-préfet arrête que les travaux ne pourront être poursuivis qu'à deux mètres au moins du tracé de la sente. L'abord du côté de la dite sente devra être garanti par une palissade en bois, une haie vive ou tout autre moyen de clôture.
Le 11 juillet, le garde-champêtre du Trait remet à l'épouse d'Alphonse Sabatier l'arrêté du préfet..."


Le 28 octobre 1869, un ouvrier est grièvement blessé aux carrières Sabatier d'Yainville. S'agit-il de la même.

Condamné en 1874...

La mairie du Trait ne lâchera pas prise. Le 27 octobre 1874, elle interpelle de nouveau le préfet pour lui signaler les excavations souterraines qui envahissent le sol de la sente. Le 5 décembre suivant, les ingénieurs n'accordent plus leur indulgence au carrier, devenu entre temps propriétaire des lieux. "Sabatier s'est emparé, sans aucune autorisation administrative d'occupation temporaire, du terrain d'autrui. Une pareille usurpation, faite au mépris des mises en demeure du maire, n'est pas tolérable et il y a lieu, pour la commune, de poursuivre l'envahisseur devant les tribunaux compétents pour faire respecter sa propriété et se faire attribuer une juste indemnité pour le dommage causé."

Devant le tribunal civil, Sabatier est condamné. Mais on le dit insolvable...

Nouvelle plainte en 1878

Puis Sabatier reprend l'exploitation de sa carrière par l'abattage des piliers des excavations souterraines. Un puits se dessine même sous la sente. Alors, le 22 avril 1878, Boquet, adjoint faisant fonction de maire du Trait, revient à la charge. Tout en ordonnant à Sabatier d'établir "un barrage sérieux" en attendant la visite des Ponts & Chaussées.
L'ingénieur ordinaire:
"Les éboulements ont gagné et ne sont en certains points qu'à  0,30m  du bord de la sente. Il est évident qu'un pareil travail menace immédiatement la conservation de cette sente et par suite la sûreté publique en raison de la circulation qui a lieu sur cette sente..."

L'arrêté du préfet intervient le 15 juillet:
"Considérant que la bloc calcaire est exploité par éboulement dans  la dite carrière, que ces éboulements ont été poussés jusqu'au bord de la sente et menacent la conservation de cette sente et par suite la sûreté publique arrête :

Article 1
Tout nouveau travail d'extraction de bloc calcaire est interdit dans la carrière ouverte sur la propriété su sieur  Sabatier, le long de la sente communale du Trait à Yainville.

Article 2
Il devra être établi au bord de l'excavation une clôture solide et continue de 1 mètre au moins de hauteur qui devra être constamment entretenue en bon état.


Sources


Recherche et numérisation aux archives départementales : Jean-Yves et Josiane Marchand, Cotes: 3S115, 8S45.
Transcription : Laurent Quevilly.



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