Par Laurent Quevilly
avec le concours d'Edith Lebourgeois

"Ce petit chemin... qui sent la noisette..." On parcourait jadis Yainville par des sentes étroites et bordées d'arbres. Elles ont aujourd'hui disparu. Retrouvons-en quelques-unes...

Le 12 avril 1856, à six heures du soir, dans sa ferme située non loin de l'église, Jean-Augustin Lafosse est entouré de son conseil municipal. Cette assemblée tient plutôt de la réunion de famille. Parmi les élus, le maire compte son propre père, Jean-Louis. Il y a là les deux frères Grain, Thomas et Paul. Sinon, Mabon, l'adjoint, les citoyens Sécard, Thuillier, Gossé et Duval ferment le cercle autour de la table.

L'ancienne sente aux Amoureux. Jadis, elle formait un tunnel de verdure. C'est la dernière des sentes d'Yainville.

L'ordre du jour ? C'est cette sente communale qui n'a plus aucune utilité pour la circulation. Située à une extrémité de la commune, vers Jumièges, elle est parallèle à une autre sente qui, elle, est bien plus fréquentée et bordée de maisons. De plus, elle subit une élévation de terrain de près de huit mètres par rapport au chemin n° 8. Du coup, c'est un danger. Et puis, insiste Lafosse, "cette sente est une voie dérobée qui peut favoriser les individus qui aiment à sortir pendant la nuit de leur domicile..."
Enfin la sente débouche sur un puits communal aujourd'hui abandonné depuis que les Yainvillais ont tous fait creuser leur propre puits. Aucun intérêt donc à l'emprunter.
Par sept voix contre deux, celles de Mabon et d'un frère Grain, on vote pour la vente de la sente. Voilà qui donnera un peu de baume aux finances d'une commune qui se considère comme la plus pauvre du Département.

Une pratique courante


Ce n'est pas la première fois que les élus d'Yainville bradent le patrimoine communal. Dès 1848, après que l'église ait été restaurée et rouverte au culte, la commune restait devoir de l'argent au sieur Cottard qui avait réalisé les travaux. Comme on était fauché comme les blés, on avait dû recourir à un emprunt et pour ce faire, déclasser deux chemins et les mettre en vente. Il s'agissait du chemin vivinal n°3 dit du Long-Boel, parallèle à la route de Rouen, long de 670 m sur 3 de large. L'autre, le VC n°2, était tout bonnement l'ancien chemin de Jumièges à Duclair. faisant un peu plus de 2,5 km sur 5 m de large. On en avait juste conservé une petite portion près du chemin dit de l'Essart.

47-48
Le chemin du Long-Bouel, l'ancienne route de Caudebec à Rouen, le chemin du Petit-Fossé
Cliquer sur l'image pour l'agrandir.


Des oppositions au projet...


Mais revenons à l'année 1856. Suite à la décision des Yainvillais, le conseiller d'arrondissement, Pierre-Grégoire Mésaize, maire de Boscherville, vint faire l'enquête d'usage. Et voilà qu'il recueille de vives oppositions au projet. Qu'à cela ne tienne ! En juillet, par six voix, le conseil municipal d'Yainville les jugea mal fondées et maintint sa délibération.
En septembre, on se retrouva après une expertise opérée par l'agent-voyer cantonal. La sente en question fait un mètre large sur 251 m de long. Elle traverse une pièce de terre en nature de labour appartenant à Lafosse père et la propriété de M. Lemarchand, entrepreneur à Rouen, plantée en bois-taillis. Le tout est estimé à un peu plus de 62 F.
Les deux propriétaires concernés sont invités à profiter de l'aubaine pour agrandir leur terrain. Seulement, le sieur Lemarchand ne répond pas à l'invitation qui lui est faite d'acheter sa part. Alors, on le met  en demeure de le faire sous quinze jours. Sinon, on considérera qu'il renonce à ses droits et on mettra la parcelle aux enchères. Mais qui donc achètera un terrain de un mètre large sur 100 m de long ?...

Une délibération invalidée


Qu'importe. Nous voilà maintenant en novembre. Quand le préfet invalide la délibération de juillet dernier qui jugeait les oppositions mal fondées et confirmait la décision du conseil. Motif de l'autorité de tutelle ? Lafosse père a pris part au vote. Or, il est partie intéressée. Ce qui ramène à cinq les voix en faveur de la vente, nombre insuffisant au regard de la loi pour engager la commune. Alors, piqué au vif, on débat longuement dans la ferme Lafosse. Et, à la majorité de cinq voix contre deux, le conseil maintient sa position en tapant sur la table :  "Il est de plus en plus convaincu que la sente qu'il est question de supprimer n'est utile à personne et qu'elle ne peut que favoriser le maraudage et les braconniers, attendu qu'elle n'est pas à proximité des habitations. Le conseil municipal affirme que la plupart des habitants d'Yainville qui se sont opposés à la suppression de la sente ont abandonné leur propre conviction pour céder à un esprit de parti et de cabale. Aussi, les déclarations des opposants sont elles sans valeur et insignifiantes."

Bataille d'arguments


Mais quels sont-ils, au juste, les arguments des opposants ?

Elle est utile à la circulation. "C'est une erreur, martèle Lafosse, puisqu'à peu de distance de cette même sente et du côté des habitations, il en existe une autre qui lui est parallèle dans tout son parcours, qui aboutit aux mêmes chemins et qui est plus large et plus commode. La sente qu'il s'agit de supprimer est même d'un accès dangereux par suite d'une élévation rapide de terrain à son point de jonction avec le chemin n° 8."

Utile à l'agriculture. D'autres Yainvillais ont déclaré que cette sente leur était utile pour l'exploitation de leurs terres. Lafosse lève les yeux au ciel : "Cette déposition est catégoriquement fausse ! Les personnes qui l'ont faite n'ont aucune pièce de terre du côté de la sente, laquelle ne peut d'ailleurs servir en rien pour la rentrée des récoltes attendu qu'elle est trop étroite et qu'il est même impossible à qui que ce soit de pouvoir y passer avec une charge par suite des pierres posées à ses extrémités.
"Les riverains mêmes n'ont pas besoin de ce sentier pour exploiter leurs terres puisque d'un bout le sieur Lafosse père a accès au chemin n° 8 et que d'autre bout M. Lesain a une issue par le chemin n° 11. Une partie de la sente est utile seulement à M. Lemarchand, riverain intermédiaire, pour accéder à son bois, mais aussi cette partie de sente est réservée.

Utile à la sécurité. "Quelques opposants ne trouvant aucun motif sérieux à faire valoir pour la conservation de la sente se sont imaginés de dire qu'elle serait utile en cas d'incendie dans la forêt de Jumièges. Voilà une singulière déclaration. Si le feu prenait à la forêt de Jumièges, il y aurait mille moyens d'y accéder sans passer par la sente qu'il est question d'aliéner."

Utile aux pèlerins. Enfin, quelques Yainvillais ont fait remarquer que la sente était utile au pèlerins que se rendent à la chapelle Notre-Dame-Mère-de-Dieu, en forêt de Jumièges. "Cette déposition manque aussi d'exactitude. Les étrangers qui traversent Yainville pour se rendre à cette chapelle passent toujours par le chemin n°8 ou par la sente qui est parallèle à celle dont la suppression est demandée."

Du coup, les conseillers demandent au préfet de prendre leur arguments en considération. "L'opposition qui leur est faite en cette circonstance n'est que passionnée, elle est le résultat d'une cabale organisée par quelques personnes mal intentionnées qui se plaisent à apporter des entraves à l'administration municipale."

L'histoire ne dit pas quand cette sente disparut du paysage. Toujours est-il qu'en mai 1857, Lafosse réserva le même sort à deux autres chemins vicinaux. "Plusieurs portions de terrain dépendant de l'ancien chemin de Duclair à Caudebec sont sans aucune utilité pour les communications du public. Il serait aussi urgent de demander la suppression et la sente du chemin dit du marais Gagnel, lequel est complètement abandonné."

Sur ce plan, la rue du Marais-Gagnel, à Claquevent, au bas de la Côte Béchère. On y voit un étang, le relais de chevaux...

Combien de sentes ont disparu ainsi à Yainville ? La rue Jules-Ferry où j'ai fait mes premiers pas s'appelait autrefois la sente aux Gendarmes. Il existait jadis une Vieille-Ruelle à Yainville. En montant la côte, derrière l'épicerie Bidaux, vous-vous engagiez dans la sente aux Amoureux pour grimper vers la forêt. Dans les années 50, mon grand-oncle Pierre Chéron évoque ainsi les sentes parfumées d'Yainville :

Puis on descend la pente afin de parvenir
au chemin qui conduit à la plaine inchangée
On veut vite revoir la ruelle ombragée,
Car chacun se souvient du sentier ravissant
Plein de racines qui font buter le passant,
Du sentier aux fraîcheurs en tous temps agréables
Entre les coudriers, les ormes, les érables
Du sentier qui connut tant de tendres secrets
De serments échangés bien loin des indiscrets..

Source

Délibérations du conseil municipal d'Yainville, mandature Jean-Augustin Lafosse, numérisées par Edith Lebourgeois.


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