Par Laurent Quevilly-Mainberte

1788. Une enquête sur la pauvreté révèle l’ampleur de la misère. L’année suivante, frappés par la disette, les Français rédigent leurs cahiers de doléances. Pour la première fois, à Yainville comme ailleurs, ils expriment, par écrit, leurs colères, leurs espoirs. Pour les représenter, des députés sont adressés à l'assemblée intermédiaire de Rouen en vue des États généraux convoqués à Versailles. Comment fut vécue la Révolution à Yainville ? Avec passion !




Les pauvres de l'an 88


En avril 1788, dans le contexte d’une grande enquête ordonnée par Louis XVI sur l’état de la pauvreté dans le royaume, la communauté paroissiale d’Yainville se réunit pour dresser un état des lieux de la misère dans le village. Cette initiative royale s’inscrit dans un climat de crise économique et sociale marqué par de mauvaises récoltes, une flambée du prix du pain et une inquiétude croissante dans les campagnes. À Yainville, la réunion a lieu le dimanche 6 avril, à l’issue des vêpres, en présence de Dom Demontigny, procureur de l’abbaye de Jumièges, seigneur de la paroisse, et du chanoine desservant.

Le document établi ce jour-là atteste que seuls deux vieillards sont entièrement hors d’état de travailler : Jean Pescot, âgé de quatre-vingts ans, et Jacques Hue, âgé de quatre-vingt-cinq ans. Leur entretien représente un besoin chiffré à 192 livres. En dehors de ces deux cas, les chefs de famille parviennent tant bien que mal à subvenir aux besoins de leurs enfants, à l’exception de la veuve Caudron, âgée de soixante-dix ans, qui est la seule à nécessiter un supplément immédiat d’aide, estimé à 36 livres. Toutefois, les rédacteurs du rapport soulignent qu’au moins douze familles vivent dans une telle précarité qu’une maladie ou tout autre accident pourrait les plonger dans la misère, ce qui impose de prévoir un secours éventuel évalué à 150 livres.

Il est également précisé qu’aucun enfant n’a actuellement besoin de soutien pour l’apprentissage d’un métier, ce qui semble refléter une certaine autonomie dans ce domaine. Pour ce qui est des secours déjà en place, les revenus affectés aux pauvres par la boucherie de Carême s’élèvent à 36 livres. À cela s’ajoutent les aumônes distribuées par l’abbaye de Jumièges, qui atteignent 100 livres. Une mention initiale du "sieur curé" est rayée et remplacée par une formule plus impersonnelle : "aumônes volontaires du sieur desservant et des habitants de la paroisse", pour un montant de 36 livres, soulignant que la paroisse, de petite taille, est elle-même très pauvre.

Enfin, le document fait état des moyens de travail existants. Une carrière exploitée par le sieur Rollin, destinée à la fourniture des travaux du Havre, représente une source d’activité locale. Selon les estimations, cet établissement pourrait offrir du travail à environ cinquante ouvriers, ce qui constitue une perspective précieuse dans une paroisse où la pauvreté menace de nombreuses familles.

L’acte est signé par Dom Demontigny, Michel Levillain, le chanoine desservant, Rollain syndic, Le Sain greffier, Tiphagne et Le Sain.

Le cahier de doléances

Le 29 mars 1789, les habitants et propriétaires de la paroisse d’Yainville, réunis dans l’église en assemblée générale, rédigent leur cahier de doléances en réponse à la lettre du roi Louis XVI du 24 janvier 1789, convoquant les États généraux. Ce cahier, arrêté par le Tiers-État local — soit l’ensemble des non privilégiés — exprime leurs plaintes, revendications et espoirs, qu’ils confient à leurs députés, Jacques Rollain et Michel Levillain, chargés de le porter au bailliage de Rouen le 1er avril.

Les habitants demandent d’abord la suppression des aides et de la gabelle, impôts jugés injustes car ils ne sont payés que par les roturiers, tandis que le clergé et la noblesse, pourtant propriétaires de vastes biens, sont exemptés d’impôt. Ils souhaitent que ces ordres soient désormaisimposés au même titre que le Tiers, soit par une contribution foncière soit par une dîme universelle sur tous les biens.

Ils réclament également le retour du droit de pâturage dans les forêts, supprimé quelques années plus tôt, ce qui a nui à l’élevage local et rendu certaines terres incultes. Dans le même esprit, ils dénoncent lesdommages causés aux récoltes par les pigeons des colombiers, le gibier et les bêtes fauves, qu’ils demandent de détruire, particulièrement dans une paroisse comme la leur, enclavée entre la forêt royale et celle de l’abbé de Jumièges.

Ils souhaitent que les baux établis par les abbés ou bénéficiaires ecclésiastiques ne soient plus annulés à leur décès ou leur démission, afin de garantir une stabilité foncière. Ils demandent aussi lasuppression de la charge du tirage de milice, trop coûteuse pour les familles rurales, ainsi que la réduction de la dîme ecclésiastique aux seuls quatre épis principaux.

Le Tiers d’Yainville critique également le fait que certaines charges anoblissent, ce qui nuit selon eux au commerce, les négociants devenant nobles cessant toute activité commerciale. Ils réclament unesimplification de la justice , limitée à deux degrés de juridiction pour en réduire les frais. Concernant les subsistances, ils exigent quel’exportation des grains ne soit permise qu’une fois les réserves locales suffisantes.

Enfin, ils souhaitent que les mendiants soient contraints de rester dans leur paroisse d’origine, afin d’éviter les abus liés à la mendicité et aux secours. Ils demandent aussi l’uniformisation des mesures de grains dans tout le royaume.

Ce cahier, représentatif des préoccupations d’une petite paroisse rurale de 48 feux, exprime à la fois une dénonciation des privilèges, une revendication de justice fiscale, un souci d’équité économique, et des attentes très concrètes liées à la vie paysanne. Il est signé par les membres les plus lettrés de la paroisse, dontTiphagne, Levillain, Pierre et Charles Grain, Lesain, Lafenettre, Héricher, Lefebvre et Rollain, syndic.

La naissance du canton

15 octobre 1790, le canton de Duclair est formé de la réunion des 15 députés des paroisses suivantes: Aulnay, Duclair, Ecalles-sur-Villers, Heurteauville, Jumièges, le Mesnil-sous-Jumièges, Saint-Paër, Saint-Pierre et Notre-Dame de Varengeville, Ste-Marguerite, Le Trait, le Vaurouy, les Vieux, Villers-le-Chambellan et Yainville. 

La légende veut qu'à cette époque, on fit un feu de joie sur la place de Jumièges avec les titre seigneuriaux de l'abbaye. François Lesain, assurera Charles-Antoine Deshayes, s'empara de ceux de Yainville. Ce qui permettra à cette seule commune de jouir plus tard du droit de pâture en forêt.

Jacques Rollain, l'ancien syndic fut le premier maire d'Yainville.

L'Administration révolutionnaire

Le dimanche 6 février 1791, assure Savalle, Dom Bride, le prieur, chanta au lutrin. Après quoi il prêta serment au maire. Puis vint le tour des curés de la mouvance de l'abbaye. Adam de Jumièges, Le Chanoine de Yainville, Le Faucheur du Mesnil, Daviron d'Heurteauville... Tous adoptèrent la constitution civile du Clergé. Faux, s'insurgera soixante ans après Savalle l'abbé Maurice. Aucun moine n'eut à prêter serment ce jour-là. Et chaque curé le fit dans sa propre église. Les procès-verbaux sont là.

Le dernier acte sur les registre paroissiaux est daté du 25 décembre 1792 et concerne la naissance de Marie Rose Manneville. Lechanoine, desservant de la paroisse va tenir à présent les actes d'état-civil jusqu'en 1795. Cette année-là, Robert Guilbert est agent, l'équivalent de maire. En 1795, l'administration propose Yainville comme chef-lieu de l'Instruction publique. Refus de la municipalité. Il pleut dans le presbytère... 

Après quoi, dès le 26 janvier 1796, on trouve la signature de Lesain, agent municipal, Delépine, son adjoint. Il changera bientôt de titre pour celui de maire qui refait surface.

Les commerçants de 1796


15 janvier : Dinaumare est intronisé officiellement commissaire du directoire exécutif du canton de Duclair lors d'une séance publique présidée par Delanos et à laquelle assistent De Saulty ou encore Lesain, d'Yainville.


Cette année-là Claude Lafosse, journalier de 68 ans, fut nommé premier garde-champêtre d'Yainville.

Découverte d'un noyé


Le 18 mai, on découvrit un noyé à Yainville. Neufville, juge de paix et officier de police du canton vint sur place. Pierre Merre, journalier de Jumièges, reconnut le cadavre pour être celui de son beau-frère, Nicolas Louis Benneton, matelot de Jumièges âgé de 46 ans. Il fut inhumé en présence de Claude Lafosse, le garde-champêtre.

Pierre Pécot, boulanger, 8 livres de patente. Michel Levilain, marchand de coton, fil, 15. Jacques Rollain, chaufournier, 6.

Lesain, agent municipal, établit une liste le 9 nivose, an 5e (29 decembre 1796), de ses concitoyens non pourvus de patente :

Jacques Rollain, chauffournier, marchand de plâtre.
Gilles Penont, vendant un peu de mercerie (non pourvu). Originaire de Saint-Pierre d'Ellon (14), marié à Marie Anne Grain, ce personnage était, en 1784, employé dans les fermes de Sa Majesté.
Michel Le Villain, idem.
Jean Pierre Pécot, boulanger. Lesain précise que ces citoyens ne font qu'un faible commerce.

L'arbre de la Liberté

Le 30 pluviôse an VI (soit le 18 février 1798), les habitants de Yainville ont solennellement replanté un arbre de la Liberté, le premier étant mort accidentellement. L’arbre, introuvable dans la commune, a été généreusement offert par le citoyen Estienne Desrains de Jumièges. Sous l’invitation de l’agent municipal Le Sain et de son adjoint De Lépine, la garde nationale, les douaniers et les citoyens se sont rassemblés en cortège, dans un rituel républicain très codifié.

L’arbre a été porté depuis la maison de l’agent municipal, située au manoir derrière l’église, jusqu’à la place publique, par unvieillard de 72 ans , assisté d’autres Républicains. Les autorités municipales ont symboliquement touché l’arbre tout au long du trajet. Une fois planté, desdécharges de mousqueterie, des acclamations en faveur de la République, de la Constitution et de Bonaparte, des chants patriotiques, des banquets et des danses ont animé la cérémonie.

La fête s’est poursuivie tard dans la nuit, célébrant la République et rendant hommage aux organisateurs. Le procès-verbal de l’événement a été signé par Le Sain et De Lépine, et conservé aux archives du canton de Duclair.

Défaut de garde-champêtre

Le 29 ventôse an VI de la République (soit le 19 mars 1798), le citoyen Alexandre Martin François Lévesque, homme de loi domicilié à Caudebec, adresse une pétition aux administrateurs municipaux du canton de Duclair, dans le département de la Seine-Inférieure.

Il déclare être propriétaire, à Yainville, d’un bois taillis d’environ 11 à 12 arpents, appelé la Broche Hamel. Depuis au moins quatre ans, ce bois est la cible de délits répétés : coupe et vol de bois, pacage illégal de bétail, comblement de fossés, et braconnage. Malgré des affiches et avertissements, les délits continuent.

Il déplore l’inaction ou l’absence d’un garde champêtre à Yainville, et demande donc à l’administration d’autoriser la nomination du citoyen Denis-Nicolas Séhet, garde champêtre du Trait, pour surveiller son bois, dresser procès-verbaux, et agir en justice contre les contrevenants, conformément à la loi du20 messidor an IV (8 juillet 1796), qui autorise les propriétaires à engager des gardes particuliers pour la protection de leurs biens.



Le 28 mars 1798, Lesain, agent municipal, se rendit chez Jean Desmarais, journalier, où le cadavre d'un homme approchant la quarantaine a été déposé. C'est celui de Picard, domestique charretier chez Bruno Harel, cabaretier de Jumièges, mort en tombant de la charrette qu'il conduisait. Tous les efforts pour le ramener à la vie furent inutiles. On l'inhuma à Yainville. A cette époque décèdent plusieurs enfants de Rouen placés en nourrice à Yainville.

Avril 1799 : la fille du garde-champêtre accouche d'un enfant de père inconnu.

Novembre 1799 : François Lesain appuie dans la commune le coup d'Etat d'un certain Napoléon Bonaparte. On le récompensera du titre de maire.




Laurent QUEVILLY.

Pour suivre : Yainville sous Napoléon

Sources

Edith Lebourgeois qui, grâce au secrétariat de mairie d'Yainville a pu scanner des pages du registre des délibérations.