A quoi ressemblait l'église d'Yainville en 1843 ? Le 16 novembre de cette année-là, Eustache de la Querrière, fameux architecte, vint la visiter et rencontra les habitants. Son compte-rendu...


Invité par notre honorable vice-président de la commission des Antiquités pour visiter ensemble l'église abandonnée de la commune d'Yainville, réunie pour le spirituel à celle de Jumièges, arrondissement de Rouen, sur la demande des habitants et ce, afin de l'apprécier sous le rapport de l'art, nous nous sommes transportés sur les lieux jeudi 16 du courant.
Nous avons rendu compte de notre excursion le jour même à nos collègues de la commission qui m'ont chargé, monsieur le préfet, de vous adresser un rapport sur l'objet de ce voyage.

Eustache de la Querrière (1781-1870) résidait 59 boulevard Cauchoise. Il fut le protecteur de nombreux monuments rouennais. Sa venue à Yainville fut déterminante.

L'église d'Yainville est une petite église de campagne bâtie en pierres, fort délabrée par l'infiltration des eaux pluviales, qui n'a guère de valeur archéologique que dans sa tour servant de clocher et l'abside en hémicycle qui la clôt.

Dans l'abside est la place du maître-autel  dont on voit encore le massif.

Un porche en bois !


Sous le clocher est le chœur, à la suite vient la nef dont l'entrée principale, précédée d'un porche en bois, offre des moulures gothiques du XVe siècle et dont une petite porte latérale a été ornée de sculptures à l'époque de la Renaissance...

Les deux premières parties de l'édifice, c'est à dire l'abside et le chœur, appartiennent à l'architecture romane et doivent avoir été bâties au XIe siècle.

La tour de forme carrée est percée, sur trois de ses faces de deux fenêtres géminées en plein cintre, divisées par une colonne et inscrite dans une arcade aussi portée par des colonnes à chapiteau roman. Il est à remarquer que la colonne qui dirige la double fenêtre du côté du nord est torse, particularité fort rare dans les monuments de cet âge existant chez nous.

Au dessous règne un rang d'arcades aveugles en plein cintre supportées par de simples piédroits. Des cerceaux sculptés de têtes ou masques décorent la corniche de la tour où se trouve encore une cloche. La couverture est une toiture aiguë à quatre côtés.

D'anciennes peintures


Intérieurement, d'anciennes peintures appliquées à l'eau d'œuf, ornent l'archivolte séparant le chœur de l'abside.

L'opinion unanime de la commission des antiquaires est que cette petite église est digne de l'intérêt des amis de nos antiquités nationales avec d'autant plus de raison que les monuments de ces temps reculés sont devenus rares dans notre département.
C'est pourquoi, Monsieur le préfet, la commission la recommande particulièrement à votre bienveillante protection.


Vous approuverez, nous n'en doutons pas, le vœu unanime d'une population tout entière par une considération qui prend sa source dans la manifestation du sentiment de haute moralité qui l'animent.

Des villageois déterminés


Nous avons vu ces bons villageois nous montrer avec attendrissement la place où repose, l'un son père, l'autre sa mère dont ils ne veulent être séparés après leur mort, car l'église est bâtie au milieu d'un cimetière qui est, de même, la propriété de la commune. C'est là, disent-ils, qu'ils ont reçu le baptême, c'est là encore qu'ils veulent que les derniers devoirs leur soient rendus, et tous à l'envi pour arriver à ce but sont décidés à faire les plus grands sacrifices : cotisations bénévoles (ils ont déjà réuni environ 1.500F), travaux manuels, dons volontaires de matériaux ou charriages etc. Rien ne leur coûtera pourvu que leur église soit remise en état d'y exercer le culte.

Négociant à Rouen, bientôt député, Jean-Baptiste Rondeaux accompagnait Querrière. Lui aussi joua un rôle déterminant dans la restauration de l'église.
Un dévouement aussi rare, aussi pur, aussi désintéressé ne peut qu'être vivement encourage. Il le sera d'une par par la circonstance heureuse de la valeur archéologique de l'église et aussi par celle, non moins favorable aux habitants d'Yainville, de legs qui leur viendraient en aide de manière à pouvoir espérer d'obtenir une prêtre résidant parmi eux.
Je suis avec respect, monsieur le préfet, votre très humble et très obéissant serviteur.
A Rouen, le 18 octobre 1843.

Eustache de la Querrière.


Source : Cote 7V179. Document numérisé aux archives départementales par Josiane et Jean-Yves Marchand, rédaction : Laurent Quevilly.