Par Olivier Montier

Dans la tour romane de l’église Saint-André d’Yainville se trouve une unique cloche refondue en 1948 par la maison Cornille-Havard, de Villedieu-les-Poêles (50).

D’après son diamètre (60 cm), son poids serait d’environ 140 kg. Voici les inscriptions relevées sur la cloche :

Inscriptions côté nord
REFONDUE EN L’AN DE GRACE 1948
J’AI ETE BENITE PAR
S EX Mgr DANIEL LEMONNIER
ET NOMMEE BLANCHE PAUL
PAR Mr PAUL AVENEL
ET DAME BLANCHE LEGUILLOCHET
Mre CH COUPEL CURE
Me GASTON PASSEREL MAIRE


Inscription côté sud
J’AI ETE NOMMEE ANNE
PAR Mr Ges ROLLAIN ET DAME BENAR FEMM TIPHAGNE
LES FRERES GRULLE TRESORIERS EN EXERCICE
ANNEE 1788
NOMMEE PAR  X AU NOM DE
MESSIEURS LES PRIEUR X RELIGIEUX
DE SAINT PIERRE DE JUMIEGES
ROULLOUY SINDIE LESAINT

Inscriptions en bas


CORNILLE VILLEDIEU BIARD SAINTE AUSTREBERTHE



Olivier MONTIER.

La cloche yainvillaise
Par Laurent Quevilly

On dit que lorsque le carillon de l'abbaye se mettait en branle et trouvait son rythme, on croyait entendre cet ordre impérieux : " La taille est assise, de quoi à la paierez-vous ? " Alors, les petites cloches de la péninsule lui répondaient avec malice: "de chanvre et de lin... de chanvre et de lin..." Une de ce ces voix venait d'Yainville. Sa cloche s'est encore faite entendre le 1er août 14 et encore le 11 novembre 18. La même. Mais le son était si différent. Précieux est le relevé d'Olivier Montier. Ses petites phrases en disent long...

1788. ROULLOUY SINDIE doit correspondre à Rollain Syndic, noté plus haut" Ges Rollain" comme parrain par M. Montier. Jacques Rollain fut effectivement élu Syndic lors de l'assemblée municipale du 7 octobre 1788 par les 12 plus gros contributeurs de la paroisse.

Anne Bénard, la marraine, est native de Jumièges. Fille de feu Jean et de Marie Madeleine Longuemare, elle avait épousé à Yainville, le 21 juillet 1755, Robert Tiphagne, fils de feu Maurice et feu Françoise Bacheley.
Robert Tiphagne est attesté comme trésorier de la fabrique en 1784 et clôt le registre. En 1788, il a 61 ans et s'acquitte
de 43 livres pour les 20èmes et 60 livres pour le reste.

Lui succédèrent donc les frères Gruley, nés à Jumièges. Ils se prénommaient François, l'un des plus gros contributeurs de la paroisse d'Yainville et Nicolas, mon ancêtre direct.


"Au nom de Messieurs les Prieur et Religieux de Saint-Pierre de Jumièges" suppose une délégation de la part des patrons ecclésiastiques de l'église d'Yainville. Sans doute en faveur de l'abbé Charles Le Chanoine, alors curé d'Yainville, forcément présent en tout cas à cette cérémonie. Les moines de Jumièges ne sont plus guère nombreux à cette époque, une dizaine tout au plus, leur prieur est Dom Bride.

On voit apparaître le nom de Lesain qui fut l'un des premiers maires d'Yainville et le protecteur de l'église puisqu'il légua à sa mort une somme rondelette pour sa restauration.

Les comptes de l'abbaye de Jumièges font état, en 1789, chapitre XIII, de "la fonte des cloches d'Yainville" parmi les dépenses restant à régler aux artisans. Alors, Saint-André en a-t-elle vraiment compté deux ou s'agit-il d'une fantaisie du script ? Voire d'une refonte en une seule de deux cloches.

Olivier Montier confirme qu’avant la Révolution, il y avait bien deux cloches à Yainville qui, c'est précis, pesaient respectivement 300 et 200 livres. "Je tiens cette information de l’Abbé Ad Maurice qui a écrit dans la presse locale à la fin des années 1940 des articles sur les « Carillons d’antan ». On pouvait également y lire  qu’il y avait onze cloches à Jumièges (abbaye + église ?), deux cloches au Mesnil (400 et 300 livres), également deux cloches au Trait (400 et 300 livres)".

On est donc amené à penser que l’ancienne cloche d'Yainville refondue en 1948 eut près d'elle une homologue. Dans ce cas, qu'est-elle devenue ? Curieusement, dans les années 1840, quand Jumièges et Yainville se disputèrent le legs de François Lesain en faveur de "deux cloches", les élus Yainvillais se diront dans l'obligation matérielle de n'en posséder qu'une seule, à moins de construire un second clocher, ce qui, bien entendu, leur semblait irréaliste Alors, pourquoi y en aurait-il eu deux avant la Révolution !
Bref, la cloche de Yainville peut encore campaner à tout va, des aspects de son histoire restent encore sous silence.



1938.
Dans sa séance du 5 janvier présidée par Jean Lévêque et à laquelle participait mon père, le conseil municipal décida de la réparation de la cloche et fit déjà appel à l'entreprise Biard-Roy de Sainte-Austreberthe.

1948 Encore retenue pour refondre la cloche, l’entreprise Biard existe toujours à Sainte-Austreberthe où elle fut créée en 1818. Son nom est associé à la société Cornille à Villedieu fondée en 1865 et dont l'atelier perdure aussi : « Venus de Lorraine, les premiers fondeurs de cloches s'y installèrent au XVIe siècle. Ils exerçaient alors un métier itinérant. Chaque année au printemps, les fondeurs se rendaient dans les villes et les villages avoisinants pour fabriquer la cloche, sur place, au pied du clocher auquel elle était destinée. A chaque fois, ils construisaient le four dans lequel ils fondaient le bronze."

1953 Le parrain de notre cloche, Paul Avenel, est né à Mesnil-Panneville en 1895. Il était charretier quand il fut mobilisé en septembre 1916 et fit toute la guerre comme canonnier dans l'Artillerie. Il se retira à Epinay-sur-Duclair en septembre 1919. Là, en 1922, Paul Avenel épouse Lucienne Demare. Chaque jour, il se rend aux chantiers du Trait où il est ouvrier électricien. Après avoir habité Bouville, il s'établit comme agriculteur à Yainville dans les années 30. Sa ferme fut occupée par la suite par la famille de Roger Quevilly. Avenel est mort à Barentin en 1985 à l'âge de 90 ans.

L'église parée de guirlandes
pour la bénédiction de la cloche.
(Coll. Vian)


La marraine, Blanche Harel, cadette d'une fratrie de douze enfants, est née en 1893 à Saint-Wandrille. En 1921, elle a épousé Victor Leguillochet, enfant naturel natif de Rouen
. Lui aussi fit la guerre de 14 mais fut très vite capturé en Belgique et interné en Allemagne jusqu'en 1919. Blanche est décédée à Bolbec en 1965.

Celui qui bénit la cloche est un enfant du pays. Il s'agit de Mgr Daniel Lemonnier, né à Anneville-Ambourville en 1902. C'est
le fils du boulanger, Jules, issu d'une dynastie d'horlogers cauchois. Avec le titre honorifique d'évêque titulaire de Byblos, au Liban, il a assuré la transition entre le cardinal Petit de Julleville et Mgr Martin. Mgr Lemonnier a été nommé évêque auxiliaire de Rouen en mars 1951. Le même mois, il est délégué auprès du séminaire de Lisieux. Il est décédé prématurément en 1959.

Quant à l'abbé Coupel et le maire, Gaston Passerel, on retrouvera bien sûr sur nos pages leur biographie.

Laurent QUEVILLY.