François Charles, les frères Macchi... Yainville a eu ses résistants. Mais ce que l'on sait moins, c'est que sa municipalité le fut aussi à sa façon. Elle devança même les Droits de la Femme. Un cas...
Après le défaite de juin 40, l'exode, le village commençait à se repeupler. Quand tant de municipalités se pliaient à la tutelle préfectorale voulue par Vichy, celle de Yainville commença aussitôt à se singulariser.
Jean Lévêque, le maire sortant, ne siège plus en mairie. Soit il a été écarté pour son engagement radical socialiste, soit cet unijambiste est encore sur les routes comme l'ont été nombre de ses administrés. Toujours est-il que l'administration de Vichy nomme à sa place l'un de ses conseillers, Dominique Piot, agriculteur installé alors près de la cale du bac..
Le voilà donc "Fonctionnaire-Maire", Dominique Piot. Et le 20 juillet,
il préside ce qu'il reste du conseil municipal encore présent dans la
commune : Raphaël.
Quevilly, démobilisé, Augustin Bidaux, Louis Colignon, Georges Riaux et Alphonse Grain. Six
élus sur neuf ! Le quorum est donc atteint pour
délibérer. Où sont les autres ? Soit prisonniers
de guerre, c'est le cas de Marcel Blaise,
soit en attente de démobilisation comme Albert Brunet. Manque
aussi à l'appel Paul Le
Corre sans que l'on sache pourquoi.Dominique Piot. le maire
de Yainville au plus court
mandat : une séance !
Ce samedi-là, le souci majeur est d'approvisionner la commune en viande par un boucher de Duclair. Et puis l'aide aux indigents. Maintenant, la nomination de Dominique Piot est-elle du goût de tout le monde ? Parfois en désaccord avec ses collègues au point de ne pas voter le budget, l'homme a du tempérament comme on va le voir.
Alors que va devoir gérer l'agent du préfet ? Une affaire très délicate. Fin août, les fils téléphoniques sont coupés dans la plaine de Yainville. Occupé par les Allemands, le manoir des Zoaques se retrouve privé de communication. Alors, la sanction tombe : "Que deux otages soient pris à Duclair et deux au Trait." Un avis à la population est adressé aux maires de Duclair, Yainville, Jumièges et du Trait pour diffusion. Objectif : obtenir le concours des habitants pour rechercher les coupables. "C'est en observant ces règles que les otages pourront être relaxés."
A Duclair, par voie de presse, le maire, De Heyn, demande donc à toutes les personnes qui seraient en mesure d'orienter ou de faciliter la recherche des coupables " de porter à la connaissance de la mairie ou de la Kommandantur tous faits et renseignements qui pourraient permettre de toucher les auteurs de ces faits". Le temps est loin ou, durant la guerre de 14, Charles Léopold De Heyn s'était montré héroïque face aux Allemands. A Yainville, aucune délibération ne fait allusion à cette affaire, si ce n'est aux dédommagements qui furent exigés.
Toujours est-il que MM Hardy et Horion, du Trait, MM Baron et Guérin, de Duclair, seront enfermés dans une classe de l'école de Yainville. Des sentinelles allemandes montent la garde. On craint pour leur vie. Dans le pays de Caux, deux saboteurs de lignes téléphoniques n'ont-ils pas été fusillés sans procès. Pour l'exemple...
Les communes et leurs contribuables furent taxés après cette affaire, les mauvais payeurs recherchés par le percepteur. Jusqu'au jour où les Allemands reconnaîtront que cet incident était dû en réalité... à la fausse manœuvre de l'un de leurs véhicules ! Beaux joueurs pour une fois, ils rembourseront les sommes versées. Face au reste des contraintes et des restrictions dues à leur présence, voici quelques points tout à l'honneur de la municipalité d'Yainville...
Acte Ier : exit le "fonctionnaire-maire" !
Le
4
septembre 1940, lendemain de la rentrée scolaire,
Jean Lévêque légitimement élu cinq ans plus tôt, retrouve son fauteuil de maire. Dans quelle
circonstance, quel climat ? Certainement orageux.
Rétrogradé au rang de
conseiller municipal, Dominique Piot, le "fonctionnaire maire"refusera
désormais de siéger. Toute la guerre, il pratiquera la
politique de la chaise vide. Voilà qui
témoigne donc d'un contexte particulier qui peut s'assimiler
à une forme de résistance des élus yainvillais
à l'administration pétainiste. Car il aura fallu sans
doute une forte pression locale pour que M. Piot soit
écarté au point qu'il le digère si mal. Il
sera d'ailleurs le seul à bouder une
convocation de tous les producteurs de blé en mairie. Celle-ci
s'inscrivait dans le cadre de directives nationales pour lutter contre
la disette. Reste un autre mystère
: pourquoi M. Piot n'a-t-il pas été révoqué
après ses absences répétées comme le
voulait la loi électorale ? A
sa décharge, Dominique Piot fait partie de ces maires
nommés par Vichy pour gérer les affaires courantes
et le ravitaillement. La brièveté de son mandat exclut de
le considérer comme les collaborateurs zélés que
furent d'autres maires investis plus durablement dans les mêmes
conditions. Tous, juridiquement, seront considérés
à la Libération comme n'ayant jamais eu de
légitimité républicaine.Acte II : Pétain ? Connais pas !
Très populaire depuis 14-18, Pétain, après la défaite, passe aux yeux de certains comme le sauveur de la France. Si de premiers hommages isolés s'expriment dès la fin de juin 40, c'est véritablement entre juillet et novembre 1940 que la pratique se généralise et devient une norme administrative sous le contrôle des préfets. Eh bien à Yainville, vous ne trouverez strictement aucune trace d'une délibération. En revanche, à la Libération, le conseil adressera sans hésiter à De Gaulle une motion " d'admiration et de confiance. Admiration pour l'œuvre accomplie depuis quatre ans et confiance pour le relèvement de la France dont les premiers résultats se sont déjà fait remarquer."
Acte III : le 11-Novembre malgré tout !
Vint
le
11-Novembre 1940. Toute cérémonie est proscrite par
l'Occupant, approuvé en cela par le gouvernement de Vichy.
Nombre de localités vont donc observer la consigne. Mais à
Yainville, on va braver l'interdit. Jean
Lévêque délègue mon père,
Raphaël Quevilly, conseiller municipal (photo ci-contre) et le
beau-père de Roger Colignon, M. Herment, pour aller
déposer une gerbe au pied du monument aux morts comme chaque année. Ce qui fut
accompli à quelques centaines de mètres du
QG de Friedrich Paulus, Generalleutnant, chef-d'État-Major de la VIe armée...Lors d'un 14 juillet, rapportait l'historien local Francis Aubert, des partisans en firent de même à Duclair où, habitant près de là, un haut responsable de la centrale d'Yainville signala la chose aux autorités d'Occupation,
Acte IV : une femme au conseil !
En
1944, année agitée, le conseil municipal ne s'est
réuni que trois fois. Le 20 décembre alors que la
France libérée se réorganise tant bien que mal,
Yainville devance une mesure qui n'apparaîtra
officiellement qu'au printemps suivant : on fait siéger
l'épouse
d'un conseiller municipal prisonnier de guerre. Il s'agit de Marguerite Guéroult, native de Jumièges, mariée à Marcel Blaise.
Là aussi, aucune délibération ne porte sur sa
nomination. En lui
confiant ces responsabilités alors que Mme Blaise n'a pas encore
pu exercer son droit
de vote, Yainville prend une longueur d'avance sur l'histoire
nationale par un acte politique fort. Cette pionnière exercera ce mandat jusqu'au 19
mai
1945, son mari étant rentré des camps allemands. Une
autre
femme fera alors son entrée, Suzanne Marotte...
Ces quatre épisodes, si modestes soient-ils, restent suffisamment rares pour que les Yainvillais soient fiers de l'attitude de leurs élus sous un régime fasciste.
PS : Nous aimerions avoir un portrait de Mme Blaise.
NB : C'est là que l'on mesure combien il est précieux de recueillir la mémoire des siens. S'il était encore de ce monde, mon père aurait éclairé immédiatement les zones d'ombre évoquées.
Sources : Délibérations du conseil d'Yainville numérisés par Édith Lebourgeois.
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