- Par Laurent Quevilly-Mainberte
Dans la famille Lemaréchal, je demande Ferdinand ! C'est mon grand-oncle. Un lointain parent, me direz-vous. Oui, mais qui a tenu plusieurs cafés. Dont celui de mes jeunes années. Et ça, ça rapproche...
Fils d'un douanier dont il hérita du prénom, Ferdinand Lemaréchal est né au Grand-Quevilly en 1864. Sans être un enfant du pays car son gabelou de père étant lié à un contrat de mobilité, la famille roulait sa bosse au fil de ses méandres de la Seine et des mutations.. Et c'est ainsi que, le poil lui étant venu au menton Ferdinand se retrouvera ouvrier agricole chez Albert Lhérondel, à La Moulière, sur les hauteurs de Duclair.
Domestique chez un oncle d'Heurteauville, telle est encore sa condition quand il se marie à Yainville en 1891. Le 12 septembre de cette année-là,, il épouse en effet Mélina Testu. Originaire d'Anneville, c'est la dévouée bonne d'Emile Silvestre, le tout-puissant maire et patron des carrières d'Yainville. C'est du reste lui qui préside à la cérémonie en la mairie à 9 h et demie du matin.
Mélina est donc la bonne à tout faire dans cette belle maison sans enfants qui se mire dans la Seine. Chaque jour, son regard embrasse une forêt de mâts. La flottille de Silvestre compte nombre de gribanes. Le quotidien est aussi rythmé par les explosions qui minent la falaise, les allées et venues du passeur. C'est Pierre chéron, mon arrière-grand-père, qui mène la barque.
Le café de l'Eglise
L'année qui suit son mariage, Ferdinand a gagné du galon. On le dit maintenant cultivateur lorsque, le cou engoncé dans un col amidonné, il revient à Yainville en tant que témoin du mariage de son frère cadet. Georges Lemaréchal a lui aussi trouvé femme dans le quartier de Mélina. Il épouse une des filles du passeur Chéron. Elle a pour nom Georgette et c'est la sœur de ma grand-mère, cette grand-mère que j'aurais tant aimé connaître...

Image de synthèse mais proche tout de même de la réalité. Car c'est bien la diligence qui assurait la navette entre la gare de Yainville et Jumièges à la fin du XIXe.. Plus bas est le café de l'église tenu par Ferdinand.
En 1894, Ferdinand a jeté ses sabots aux orties d'Heurteauville. Le voilà maintenant solidement arquebouté derrière le comptoir du café de l'Eglise, à Yainville. Bien campé dans son nouveau rôle, il prend une part active à la vie et les festivités de sa commune. Comme ce dimanche 25 juillet 1897 où l'assemblée de La Madeleine se tient devant chez lui, place de l'Église. Sous la présidence du nouveau maire, Patrice Costé, des jeux divers sont offerts à la jeunesse et leurs aînés. Rires, défis, attroupements. Le tout s'achève par un bal gratuit dont les tourbillons soudent les unions, en scellent de nouvelles.
Le café des Moulins
Changement de siècle, changement de décor. Dès 1901, Ferdinand et Mélina sont attestés comme tenanciers du café des Moulins, dans la rue du même nom, à Duclair, Et ils ont un domestique, Jules Chion, marié, un enfant. Tout ce monde vit là.
En 1906, le couple n'a plus d'employé, mais une nièce en bas-âge, Jeanne Lemaréchal, née à Rouen quatre ans plus tôt et qui deviendra comme une fille adoptive. La destinée de cette fillette est singulière. Elle avait 2 ans quand son père, douarnier, mourut à Rouen. Sa mère la confiera alors aux Lemaréchal. Il est alors fréquent que des enfants de Rouen soient mis en nourrice dans notre presqu'île. Dans ce cas précis, c'est d'autant plus naturel qu'il s'agit d'un placement familial dans tous les sens du terme.
Devenue veuve si jeune, la mère de Jeanne va bientôt se remarier à Rouen avec un employé de l'octroi. Mais Marie Chenais, c'est son nom, ne va pas refaire sa vie bien lontemps. Elle décède à son tour en 1912. A l'âge de 32 ans.

Ferdinand est bien entouré devant le café des Moulins. Qui pose sa main sur son épaule ?
Puis le café des Moulins fut semblet-il repris par Olaf Amunsen, un des ces
Norvégiens impostés par l'usine Mustad. Que devient alors
Ferdinand ? L'Hôtel de la Gare
De 1906 à 1921, nous ne dispons pas, hélas, de recensement. Mais une carte postale de l'époque apporte un indice précieux. On y voit la Mère Lamour, la mythique marchande de journaux. Elle pose comme elle sait le faire devant l'hôtel de la Gare de Duclair. Et que lit-on sur son enseigne ? "F. Lemaréchal !

A titre indicatif, la Mère Lamour qui apparaît ici est décédée le 3 décembre 1920.
Les canons, il les sert. Déjà exempté d'un service militaire qu'il aurait dû accomplir en 1884, Ferdinand était maintenant hors d'âge pour aller mourir au champ d'honneur, Son absence des registres militaires nous le rend insaisissable mais on le devevine tenant cet établissement d'apparence cossue qui aurait pu lui assurer une solide situation. Mais Ferdinand joue encore à cache-cache.
Le restaurant de Saint-Paul
Coucou, le revoilou ! Au recensement de 1921. Ferdinand Lemaréchal est cette fois frappeur à la centrale électrique d'Yainville. Il réside toujours à Duclair au hameau de Saint-Paul où sa femme conserve le titre de "restaurateur" et patronne de son affaire. Dans cette maison vit encore la nièce Jeanne. Mais elle est maintenant mariée à Fernand Mars, manœuvre chez Gohier. Et le couple vient d'avoir un enfant prénommé Jean. Deux commis aux contributions indirectes, Jean Moune et René Touron, occupent les chambres de ce modeste établissement.
Face au château du Taillis de la famille Lenepveu, le hameau de Saint-Paul est un quartier populeux où vivent quelques cadres de Mustad et surtout des cloutiers, des ouvriers des chantiers, des cultivateurs.
On note un second commerce tenu par Marie Folliot, native de Jumièges dont le mari est cloutier. Aidée par sa nièce, c'est plutôt elle qui semble tenir l'établissement en bordure de route car sous son toit vit son oncle, Louis Deshayes, dont le nom apparaît ci-dessous.

Bientôt, les Mars iront au village de Yainville donner naissance à un petit Fernand. Nous serons alors en 1925. Le père est devenu conducteur aux chantiers du Trait.
En 1926, avec Baudet pour successeur, le commerce de Mélina n'apparaît plus au recensement de Saint-Paul. Le couple qu'elle forme avec Ferdinand est déjà dissout dans le brouillard du temps.
Laurent QUEVILLY.
Notes généalogiques...
Fernand Mars a exercé différents métiers : garçon boucher, conducteur de pont roulant, herbager. il est décédé à Tourville-la-Rivière en 1965. Jeanne-Marie Aimée Lemaréchal lui survécut vingt ans. Elle est décédée à Elbeuf en 1985. Leur fils Fernand est mort à Saint-Aubin-lès-Elbeuf en 1995. Jean décéda quant à lui à Chambéry en 2016.
QUIZ. Qui nous dira ce que Ferdinand et Mélina Lemaréchal sont devenus ?
