Il est là le petit village de Yainville. Là, dans la boucle la plus resserrée de la Seine. Vous savez, celle qui dessine comme un appendice au Pays de Caux... Il est là mais dans les guides, on lui consacre quoi : deux, trois lignes ?  Quand on en parle ! Non, Yainville n’a pas le prestige de sa voisine Jumièges. Et pourtant…









Pourtant qui a vécu ici garde un souvenir lumineux de sa petite patrie. Tenez, le carillon tinte à mes oreilles, comme si je venais de pousser la porte de chez Bidaux de chez Berneval, ces épiceries de campagne peuplées de mille trésors. Je tends mon billet de commission. Sans un mot, la dame en sarreau remplit le filet à provisions. Elle y entasse pêle-mêle des souvenirs : la blouse grise de "Bouboule" et son sifflet strident, les chemins de la forêt roussie par l’automne, "Le train sifflera trois fois" projeté à la salle des fêtes, les moustaches en chanvre du garde champêtre... Et voilà que le chauffeur de la CNA peste encore contre nos chahuts au fond du car. Je glisse ma pièce de 20 centimes dans le juke-box à Jeannette. Une Traction-avant peine dans l’ascension d’une côte Béchère enneigée. La tignasse frisée, les bacchantes et la canadienne de Bijou, un marginal, viennent nous rappeler Brassens. Yainville !..

 
Oui, qui a vécu ici refera toute sa vie le trajet qui mène à la ferme, derrière l’église. Notre madeleine de Proust, c'est l’odeur chaude du petit pot de lait rempli avec onctuosité par la mère Godard. Cette même odeur qui remplit l’école tous les jours à quatre heures grâce aux bons auspices de Monsieur Mendès-France. La maison de mon père est vendue depuis belle lurette, en songe, je reste posté à la fenêtre de ma chambre. Et j’aperçois au loin d’énormes cargos filer, silencieux, comme s’ils flottaient dessus les arbres. De mon lit, j'entends encore la plainte de la corne de brume déchirer les brouillards du petit matin. Même s’il n’est plus, le capitaine Chéron effectue toujours sa savante manœuvre dans le mitan de la Seine. 

Des grincements dans la rue : voilà les brasseurs de cidre, caparaçonnés comme des cap-horniers.  Des cris à présent : c’est le récupérateur de peaux de lapins. A moins qu’il ne s’agisse du rémouleur.   La centrale est-elle détruite, sa sirène percera la torpeur du jour à six heures moins le quart précises. Sur la route qui s’enfuit du village, le goudron achève de fondre au soleil de juillet. Tout au bout, la chaleur ondule sur les gravillons. Elle danse dans l’éternité des grandes vacances.

Chaque année, nous irons à la remise des prix écouter sans y rien comprendre les discours chaotiques de Gaston Passerel, le premier des Yainvillais. Chaque année, nous irons chercher au Noël de la commune le bâton de sucre d'orge, l’orange à la peau épaisse. On frappe à la porte de toutes ces rêveries. C’est l’abbé Coupel qui vient chercher secours. Sa 4cv noir corbeau est encore en panne...

Je tiens la presqu'île de Jumièges pour la plus belle des boucles de la Seine. Une étroite péninsule mangée dans sa moitié par une ancienne forêt royale. Le reste de ce doux paradis est tapissé d'un vert épais constellé aux beaux jours de boutons d'or, de pâquerettes et coquelicots. Des armées de fruitiers recouvrent le tout. Là-dessous, les basses-cours vous tiennent en permanence un bruyant colloque. La chaumière avoisine la demeure de briques rouges et celle de calcaire blanc.

Mais ce confetti de Normandie est surtout dominé par les ruines romantiques d'une gigantesque abbaye. Un millénaire durant, ses moines auront régi tout le pays. Bien que chassés par la Révolution, on devine encore leur présence. Car il flotte dans l'air comme un parfum de religiosité qui contrastait avec le communisme des chantiers navals, un peu plus loin sur le fleuve.

Les vieux livres disaient que ce méandre resserré concentrait légendes et superstitions comme seule en regorge l'Armorique. Yainville était la porte de tout cet univers fermé, un peu figé sur son passé.

Mais Yainville vivait avec son temps. Ses quelque 330 hectares avaient bien toute une histoire. Un fossé défensif barrant à l'origine toute l'entrée de la presqu'île. Bâtie sur son dos, l'église paroissiale date du XIe siècle. Voilà qui date. Avec des lignes de toute beauté, elle présente en outre une curieuse ressemblance avec celle de New-Haven Derrière cet édifice, une ferme-manoir passe pour avoir caché la Brinvilliers. Nous verrons ce qu’il en est. Un autre manoir, plus récent, a été la résidence d'été de Sacha Guitry. Les maisons les plus anciennes sont du XVIIe.


Jadis cours de l'Austreberthe la plaine de Yainville a bien failli accueillir celui de la Seine quand Vauban eut l'idée d'y creuser un canal pour raccourcir la navigation. On en voit encore l'entaille. Près du fleuve, à d'importantes carrières a succédé une centrale électrique au début du XXe siècle. Son développement devait valoir à Yainville de figurer un temps dans nos manuels de géographie, chapitre ressources énergétiques. Dans cette portion de la vallée de la Seine, la commune faisait alors figure de société avancée. Socialisante. La sirène d'EDF régentait toute la vie du village qui s'était agrandi d'une cité, d'une salle des fêtes... Et puis est venu le nucléaire. On détruisit cette cathédrale thermique de briques rouges qui semblait pourtant dressée à jamais. Le pendant moderne des ruines de l'abbaye.

Mais Yainville, heureusement, ce n'était pas qu'EDF. Qui s'est lavé les mains au savon Lechat, qui a croqué des chips Flodor, qui s’est servi de couverts Christofle a eu un rapport inconscient avec la commune qui nous intéresse. Yainville a su se reconvertir. On y compte toujours quelque 1200 habitants quand il y en avait cinq fois moins un siècle plus tôt. C'est que de nouvelles entreprises se sont implantées alors que l’agriculture est toujours là, avec ses moutons, ses vaches. Plus qu’au fond de la presqu’île, Yainville s'est toujours montrée entreprenante. Mais là n'est pas notre propos...

«Une commune où il fait bon vivre ! » Dans tous les villages de France, les maires leurs bulletins municipaux avec cette même formule surannée. A Yainville, elle sonnait juste. Alors, nous avons voulu mettre ici en commun nos souvenirs, brosser le portrait de personnages attachants, revisiter des lieux inspirés, revivre des rites. En un mot, écrire la chronique d'un tendre village normand. Courons vite aux fossés inondés où grouillent les têtards, dévalons encore une fois l’immense talus qui barre la péninsule, allons en procession jusqu’à la chapelle forestière…


Laurent QUEVILLY.