Une terre riveraine de la Seine
aux XVII et XVIIIèmes siècles.
La Grande Couture du Mesnil-sous-Jumièges

Par Jean-Pierre Derouard

 

                Les spécialistes de l'histoire agraire s'accordent sur le sens à donner au mot couture. Du latin cultura, il désigne des parcelles labourables consacrées aux céréales, appartenant à une réserve seigneuriale et beaucoup plus vastes, et en une seule pièce, que les parcelles en tenure, et ce dès l'époque carolingienne.

            La Grande Couture du Mesnil vérifie peut-être la plupart de ces affirmations ? Quant à la datation, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que l'abbaye de Jumièges se soit réservé des parcelles en céréales dès cette époque. La Vita Philiberti nous montre le saint fondateur de l'abbaye éloigner une tempête pour que les frères aient le temps de rentrer la moisson. On remarque aussi qu'il y a des Coutures sur les terres des abbayes de Jumièges et de Saint-Wandrille, toutes deux fondées au VII° siècle et qu'il n'y en a pas sur celles de l'abbaye de Boscherville, fondée au XI° siècle.

            Le toponyme Couture est très commun. Toute vaste pièce de terre en labour est peut-être en fait une couture, qu'elle ait un toponyme au pluriel (les Caboches, les Colombelles, les longues acres, les longues pièces sur Yainville) ou au singulier (la Grande Pièce, le Boël sur Yainville). La pièce des Agneaux est parfois dite "terres – au pluriel – des Agneaux" et parfois "couture – au singulier – des Agneaux".

            Les coutures ont connu des évolutions différentes. La Grande Couture d'Yville est convertie au foin dès le début du XV° siècle. La couture de la Tuilerie ou du Passage à Jumièges est démembrée dès cette époque.

             La situation de la Grande Couture ne pose aucun problème. Elle est portée sur les cartes actuelles et la courbure que lui impose sa position dans la boucle de Jumièges est déjà très reconnaissable sur un terrier du XVII° siècle.

             Elle est située "en la paroisse du Mesnil au marais dudit lieu, triège de la Grande Couture". Elle est limitée d'un côté par la "grande rue du Conihout" encore dite "rue tendant du Conihout à l'église du Mesnil" ou "chemin du Roy" ; de l'autre côté la rivière de Seine ; d'un bout à l'amont une rue ou ruelle "tendant à la Seine" (= actuelle rue de Seine) ; d'autre bout les héritages de la famille Duparc.

            Elle forme une bande parallèle à la Seine sur une largeur de 2 à 300 mètres à l'endroit où l'absence de bourrelet alluvial interrompt la ligne des masures des Conihout de Jumièges et du Mesnil. Comme ces dernières, la Grande Couture se trouve entre la Seine et la rue du Conihout : la rue du Conihout, les masures et la Grande Couture sont donc logiquement contemporaines. Pour Bruno Penna[1] les masures de la boucle de Jumièges sont déjà en place au Xème siècle.

            Sa superficie pose problème. Un terrier du XVII° siècle la donne pour 54 acres (= 30 ha[2]) mais elle est divisée pour la location en 18 pièces d'une acre chacune, et ce sont 16 acres qui sont mises aux enchères à la vente des biens nationaux. Elle est grande par rapport à la Petite Couture voisine qui mesure 3 acres (= 5,10ha).

             Si notre couture est bien carolingienne, elle aurait d'abord été exploitée par esclavage[3] puis par corvées, ce que rappellent peut-être les redevances en nature. On ne sait quand l'abbaye passe à la location, peut-être au XV° siècle et c'est là qu'elle aurait été divisée en plusieurs acres. La Grande couture appartient dès lors à la manse conventuelle de l'abbaye. 

          L'abbaye loue la Grande Couture par des baux de 9 ans en 18 pièces mesurant chacune une acre, numérotées en partant de l'amont ("à compter par le bout d'amont" ; "à prendre du côté de Duclair"). Le prix de chaque acre est de 25 livres en 1682, 50 en 1718 et 60 en 1779 ; somme payée en 2 termes égaux, Pâques et la Saint-Michel, à laquelle s'ajoute parfois une redevance en nature sans rapport avec la location : 4 livres de beurre frais ou, le plus souvent, un chapon ou une poule grasse à Noël.  
          

            
            LES CULTURES

            La Grande Couture est "en terres labourables" ou "en labeur" : c'est avant tout une terre cultivée.

            54 ou 18 acres pour la superficie, divisées en 18 pièces, louées pour 9 ans : on reconnaît les célèbres multiples de 3, indicateurs d'un assolement triennal.

            La Grande Couture est bien limitée et constitue ainsi à elle seule un triège du Mesnil. Les 18 acres la divisent en parcelles laniérées (rapport de la longueur sur la largeur supérieur à 5), ce qui indique normalement un labour à la charrue. Si chaque lot loué mesure bien une acre - ce qui peut bien sûr paraître douteux - une parcelle serait plus étroite au bout d'amont où la Grande Couture est plus large. La limite entre deux lots peut être marquée par une borne ou par une ou deux raies non ensemencées. La Grande Couture forme comme un quartier d'openfield, ce qui explique qu'elle constitue à elle seule un triège.

            Les preneurs doivent respecter certaines règles de culture. "labourer, fumer, composter lesdittes terres comme leurs voysines (sans doute le reste de la Grande couture)" en 1663 ; les "labourer, fumer, cultiver et ensemencer comme terres voisines" en 1779. Ceci "sans les dessaisonner" (1663), "sans les dessoler et décomposter" (1746), "sans les décomposter" (1779). Dessoler, dessaisonner : ne pas respecter l'assolement des cultures, décomposter : faire deux années de suite la même culture sur une même terre[4]. Il y a donc un assolement triennal communautaire à respecter : blé (au sens large) d'hiver et blé de printemps, sans doute suivi d'une jachère. En 1718, il est précisé que les termes du paiement se font à Pâques et à Saint-Michel "après chacune récolte" : récolte de printemps, récolte d'été. En 1790, les espèces récoltées sur la Couture (hélas ici sans complément) sont 3 mars : orge, vesces, sarrasin et une céréale d'hiver : le seigle. Certaines semences sont-elles fournies pas l'abbaye ? Les dépenses du sous-cellérier notent au 30 juillet de la même année "30 boisseaux[5] de sarrasin pour ensemencer les terres de la Couture". Impossible de dire si les rendements sont bons. Cette même année, les récoltes sont dans cette Couture de 229 gerbes de seigle, 522 gerbes d'orge, 200 bottes de vesces. Et le même sous-cellérier ne se plaint que des 89 bottes de sarrasin : "il ne vaut rien et il n'y a point de grain".

            Les preneurs ne louent parfois qu'une seule acre de la Grande Couture. Mais une seule personne en loue souvent plusieurs. Parfois éloignées l'une de l'autre : Jean Thuillier loue en 1746 les acres 3 et 10. Mais très souvent contiguës : 6 et 7° ; 12 à 14 ; 1 à 5 ; 8 à 10 ; les 16 à 18° sont les plus fréquemment prises en un seul lot.

             On se trouve en tout cas jusqu'ici dans ce que Marc Bloch[6] appelle le régime agraire des champs ouverts et allongés. Manque cependant pour qu'il soit complet une preuve de servitude collective de vaine pâture sur jachère.

 

                LE PETIT PRAY

            En 1710, la 7° acre est louée avec "une petite pièce de pray nommé le pray du couvent".

            En 1718, la 5° acre comprend "un petit morceau de prairie".

            La location des acres 16, 17 et 18 – souvent prises ensemble – comprend "le petit pray de l'autre côté de la digue". Ce petit pré se tient donc sur un atterrissement de la Seine. Les preneurs doivent le "retenir en bonne nature de fauche suivant l'usage du pays".

 

                LES ARBRES FRUITIERS

            La Grande Couture n'est pas entièrement complantée, ce qui serait étonnant pour une terre en labour. En 1718, il est précisé que "il y a plusieurs arbres fruitiers" sur la 13° acre. Un seul des lots vendus en 1791-1792 est précisé comme "planté d'arbres". Les arbres fruitiers semblent surtout nombreux "au bout desdites pièces", au bord de la rue du Conihout.

            En 1682 comme en 1779, les preneurs doivent remplacer par des entes les arbres manquant. A la dernière date, des entes sont également "plantées aux endroits qu'il n'y en a point encore" : les vergers, le complantage, s'étendent peut-être par la volonté de l'abbaye. Les entes, "bonnes et loyales", sont fournies par les religieux et doivent être "bien et deuement reprises" à la fin du bail.

            Les preneurs des acres doivent entretenir les arbres fruitiers : les "motter, serfouir, épiner à ce que les bestaux n'y fassent aucun mal de 3 ans en 3 ans".

            On ne sait de quelle espèce d'arbres il s'agit ni à qui en reviennent les fruits.

 

                LES HAIES

            Le terrier du XVII° siècle affirme que la Grande Couture est "enclose de hayes". Le bail des 3 dernières acres en 1718 est pourtant le seul à mentionner l'obligation d'entretenir des haies. La nécessité d'épiner les arbres fruitiers "à ce que les bestiaux n'y fassent aucun mal" (ces bestiaux empruntent sans doute la rue de Conihout pour se rendre au marais communal) conforte dans l'idée que la Grande Couture n'est pas totalement enclose.

            Louant en même temps la Petit Couture et la 14° acre de la Grande Couture, Pierre François Duparc a "à son profit la tonte et émonde des haies et des arbres étant autour desdittes terres et qui ont coutume d'estre ébranchez 2 fois pendant le courant dudit bail en sorte que le tout ait une année de rencrue avec l'expiration d'iceluy". Cela concerne peut-être surtout la Petite Couture, mais il serait étonnant que quelques saules ne suivent pas les fossés de la Grande Couture.

 

                UNE TERRE DES BORDS DE SEINE

            Dans le système du méandre, la Grande couture ne se trouve vraiment ni sur une rive convexe ni sur une rive concave : il n'y a pas ici de bourrelet alluvial.

            Chaque acre est louée "jusque au pied de la digue du costé de la Seine". La digue, une fois dite "de terre", fait donc partie intégrante de chaque acre et son preneur doit l'entretenir. S'il a pour cela besoin de bloc, l'abbaye lui en fournit pour l'accomoder. Cet entretien particulier ne suffit pas : Monsieur Rollin touche en 1790 un acompte pour ses "ouvrages en talus au vazier du Mesnil".

 Certaines acres sont certaines années dites "en labeur et maresc" et sont ainsi sujettes à l'inondation. On craint donc l'érosion qui rendra nécessaire, entre 1819 et 1823, l'intervention de l'Etat pour fermer par 2 portions de digues le trou du Vasier ouvert à cet endroit. Cela n'empêche pas un réel alluvionnement. Aussi bien sur un terrier du XVII° siècle que sur le cadastre napoléonien, ce qui est peut-être la digue ou le chemin de halage est tout du long bordé par une langue de terre appelée rencru au XVII° siècle et le Vasier sur le cadastre.

Le petit pray loué avec les trois acres d'aval est de l'autre côté de la digue, sur un atterrissement. Alluvionnement et érosion semblent donc se succéder selon les périodes et les endroits tout au long de la Grande Couture.

Lors de leurs visites de rivière, les Vicomtes de l'eau ne trouvent pas ici le chemin de halage qui devrait suivre la rive. La présence de la Grande Couture montre en tout cas que la largeur de la Seine n'a jamais varié ici dans de grandes proportions.

Le terrier du XVII° siècle semble indiquer un fossé, venant sans doute du marais communal, à chaque bout de la Grande Couture. Les baux des diverses acres mentionnent l'obligation d'entretenir des rigoles ou des fossés. Une écluse termine le fossé du bout d'aval ; il y a en 1663 nécessité de la réparer avec maçonnerie.

 
La Grande Couture du Mesnil montre qu'une terre directement riveraine de la Seine peut être consacrée aux labours en assolement triennal, malgré les inconvénients apportés par le fleuve. Elle montre aussi qu'il n'y a peut-être pas en vallée de Seine de système cultural vraiment pur.



[1] "Les paysages de Jumièges", Patrimoine Normand, 2001.

[2] A 0,5675 ha par acre.

[3] Georges Duby, Histoire de la France, Larousse, 1970, p.98.

[4] Marcel Lachiver, Dictionnaire du monde rural, 1998.

[5] Le boisseau de Duclair vaut 29,7 litres.

[6] "Le problèmes des régimes agraires", Mélanges Historiques, 1932.