Par Laurent QUEVILLY.

 De février 1913 à la fin août 1916, Sacha Guitry fit de Yainville sa résidence d'été. C'est là qu'il rédigera de nouvelles pièces, donnant de somptueuses réceptions où sont conviées les figures les plus en vue du Tout-Paris. C'est là qu'il travaille à son tout premier film. C'est là encore qu'il va vivre la fin d'un amour avec Charlotte Lysès, sa première épouse. Pour Guitry, les années Yainville marquent le début de sa consécration. Évocation de la vie quotidienne aux Zoaques.

Qui est Sacha Guitry quand, à 26 ans, il arrive à Yainville pour la première fois? Lors d'une tournée de son père en Russie, il naît à Saint-Petersbourg le 21 février 1885 sous le nom d'Alexandre-Georges-Pierre Guitry et le diminutif de Sacha. Alexandre pour faire honneur au Tzar. Sacha, pour faire plus simple. On passera sur les démêlés conjugaux de son père, Lucien, et de sa mère, Renée de Pont-Jest. Pour arriver aux 20 ans de Sacha.

La rencontre



1904. Tristan Bernard présente à Lucien Guitry une jeune comédienne parisienne : Charlotte Lysès. De son vrai nom Charlotte Augustine Hortense Lejeune, elle est née à Paris le 17 mai 1877. Elle est la nièce de Daniel Iffla, financier, mécène d'origine juive et marocaine qui lui a consenti, dit-on, une rente annuelle de 20.000 francs. Charlotte est fine et cultivée.  Le père Guitry en fait aussitôt sa maîtresse. Mais ne lui accorde qu'un petit rôle. 

Dans les coulisses du théâtre de la Renaissance, elle se venge en séduisant le fils Guitry, de sept ans son cadet. Lucien entre dans une rage folle. Dire qu'il jeta alors les deux jeunes amants à la rue est faux. Mais il tente d'éloigner son fils de Charlotte. 

Les caricatures que signe Sacha dans quelques hebdomadaires ne lui suffisent pas pour vivre. Placé par son père, Guitry brûle les planches sous le pseudonyme de Lorsey. Car Lucien ne veut pas que son fils use de son prestigieux patronyme. Et puis Sacha s'essaye encore à l'écriture. Il n'avait que 16 ans quand on accepta de monter sa première pièce. Mais aujourd'hui rien ne laisse à penser que ce fils à papa, mal dégrossi, paresseux et indolent va devenir bientôt le prince de l'esprit français. 

Guitry et la Normandie


 

1905. Il se présente en retard au théâtre. Cette fois, son père le jette. Sacha vit un temps chez Alphone Allais. Puis s'installe enfin avec Charlotte, hôtel du Canada. Elle va exercer sur lui une influence bénéfique. Le poussant devant sa table de travail. Le dégageant de toute contingence administrative. Elle est en quelque sorte son agent artistique.
Ils vivent ainsi deux ans quand Sacha connaît enfin son premier succès d'estime avec sa pièce "Les Zoaques".
Félix Galipaux, Paul Gassy, Charlotte Lyses, Mlle Peri, et 
Sacha Guitry, dans "Le Kiost", photographiés par Nadar.

 1907, une bonne année. Les deux amants vont pouvoir acheter leur première maison à Honfleur...


Guitry connaît déjà bien la Normandie. Et particulièrement l'embouchure de la Seine. Depuis 1888, son père possède le manoir du Breuil, à Barneville-la-Bertrand, sur les hauteurs d'Honfleur. Adolescent, été après été, il y a côtoyé des gens comme Tristan Bernard, Alphone Allais, Alfred Capus, Jules Renard... Et puis Sarah Bernhardt, la plus grande comédienne de son temps. Lucien Guitry en est l'homologue masculin. On retrouvera bientôt aux Zoaques l'esprit festif qui régnait dans cette maison. 

En 1905, Charlotte a décroché un contrat pour une saison au casino de Saint-Valery-en-Caux. Elle impose son compagnon à l'affiche qui fait là ses véritables débuts de comédien. Son père lui ayant interdit de porter son patronyme, il y joue sous le pseudonyme de Lorcey. Son inexpérience lui vaut d'être renvoyé. Alors, il flambe à la roulette tandis que Charlotte gagne l'argent du ménage. On le verra aussi souvent à Deauville. Bref, ses liens sont très forts avec la région.

Route de Trouville, le couple acquiert une demeure connue sous le nom de New Cottage qu'il rebaptise aussitôt "La chaumière". Mais Sacha est appelé sous les drapeaux. Et seuls les hommes mariés peuvent bénéficier d'une affectation proche de leur domicile. Alors, le 14 août 1907, le mariage est fixé et le deuxième classe Alexandre Guitry pourra ainsi effectuer son service militaire à Paris. Un brisol annonce que la cérémonie numptiale mettra "fin à une situation  charmante mais fausse et qui a d'ailleurs assez duré." 

Pour ses noces, le jeune auteur va faire montre d'originalité. Assurant que sa promise est perclue de rhumatismes et ne peut guère quitter son lit. Alors, il rend visite au maire, Louis Baudry, et obtient que le mariage soit célébré à domicile. Mieux, la légende affirme qu'il prononcera son premier "oui" en pyjama. Voire même en costume de bain. Ce que démentira Guitry. Etonnant en tout cas qu'une telle pantalonade ait eu lieu avec la complicité d'un officier d'état-civil. Revivons la cérémonie....

Guitry à d'abord fait appel à un vénérable notaire, Me Bréard, vieux tempérament normand à qui on ne la fait pas. Guitry rit déjà sous cape en lui dictant la liste interminable des objets qu'il apporte, assure-t-il, dans la corbeille de mariage: "Un crayon, une pendulette cassée, un clou, une paire de gants..." Le père Bréard écrit sans sourciller. Puis, quand fut fini cet inventaire à la Prévert :

C'est vingt-quatre francs par objet. 

Je retire tout !.. s'écrie aussitôt Guitry.

La cérémonie proprement dite donna lieu à une scène sans doute exagérée par les laudateurs de Guitry. Charlotte vient de parapher les actes d'une main tremblante. Baudry, le maire dont la fonction est ainsi galvaudée, improvise un discours, souhaite meilleure santé à la mariée, invoque les grands progrès de la médecine. 

Mais je me fous des médecins et de la médecine, coupe soudain Guitry en bondissant de son siège. Vous allez tous boire à mon excellente santé. Monsieur le maire, vous excuserez cette petite mise en scène. Il me la fallait pour être encore plus heureux !

Eclat de rire général. Stupéfaction du maire et de son adjoint. Le jeune marié entraîne déjà ses hôtes à l'extérieur, près de l'étang infesté de moustiques où une grande table est dressée, chargée d'alcool. Belle assemblée: Tristan Bernard, Natanson, Alfred et Misia Edwards et bien sûr Jean Guitry. Les témoins sont Marguerite Moreno et Jean Daragon... Sur l'eau verdâtre navigue un tub. Et dans le tub, assis, peu vêtu, Jean Ajalbert. Les rires de Marguerite Deval fusent. Charlotte Lysès est en robe de chambre, les cheveux lâchés sur les épaules. Les invités se bousculent, ivres de gaieté. Bientôt un cri général salue le naufrage d'Ajalbert. Le soir, avant le feu d'artifice, quelques invités passablement éméchés se baignent dans le bassin. Il y eut un lancer de ballons en baudruche représentant des cochons. Puis, au banquet nocturne servi sous les pommiers, Laurent Tailhade, après avoir salué les mariés d'un discours fort littéraire, récita l'un de ses plus longs poèmes.
On donnera d'autres versions de cette affaire. Guitry se fait passer pour moribond pour convaincre le maire de venir officier dans sa chambre. Les consentements mutuels prononcés, il se redresse soudain dans son lit en criant "Champagne!" Une plaisanterie qui aurait fait hurler de rire le premier magistrat. Bref, dans tous ces cas de figure, nous sommes sans doute loins de la vérité. Consulter le registre des mariages d'Honfleur à la date du  14 août 1907 permettrait d'y voir un peu plus clair.

Quoi qu'il en soit, dans sa première résidence secondaire, le dramaturge va s'adonner à la cré
ation: "J'ai passé mes vacances à peindre. J'ai fait des paysages et aussi des portraits, ceux de Charlotte Lysès, Jean Cocteau..." 
A la rentrée de septembre, le couple s'installa à Paris au 8, rue d'Anjou. Ils y resteront jusqu'à l'automne 1913.

"1907, je tourne déjà le dos à Charlotte Lysès.
Je ne divorcerai pourtant que onze ans plus tard. "

Sacha Guitry



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