Qui est Sacha Guitry quand, à 26 ans, il arrive à Yainville pour la première fois? Lors d'une tournée de son père en Russie, il naît à Saint-Petersbourg le 21 février 1885 sous le nom d'Alexandre-Georges-Pierre Guitry et le diminutif de Sacha. Alexandre pour faire honneur au Tzar. Sacha, pour faire plus simple. On passera sur les démêlés conjugaux de son père, Lucien, et de sa mère, Renée de Pont-Jest. Pour arriver aux 20 ans de Sacha.
La rencontre
| 1904. Tristan Bernard présente à Lucien Guitry une jeune comédienne parisienne : Charlotte Lysès. De son vrai nom Charlotte Augustine Hortense Lejeune, elle est née à Paris le 17 mai 1877. Elle est la nièce de Daniel Iffla, financier, mécène d'origine juive et marocaine qui lui a consenti, dit-on, une rente annuelle de 20.000 francs. Charlotte est fine et cultivée. Le père Guitry en fait aussitôt sa maîtresse. Mais ne lui accorde qu'un petit rôle. | ![]() |
Les
caricatures que signe Sacha dans quelques
hebdomadaires ne lui suffisent pas pour vivre. Placé par son
père, Guitry brûle les planches sous le pseudonyme
de
Lorsey. Car Lucien ne veut pas que son fils use de son prestigieux
patronyme. Et puis Sacha s'essaye encore à
l'écriture. Il n'avait que 16 ans quand on accepta de monter
sa première pièce. Mais
aujourd'hui rien ne laisse
à penser que ce
fils à papa, mal dégrossi, paresseux et indolent
va
devenir bientôt le prince de l'esprit français.
Guitry et la Normandie
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1905.
Il se présente en retard au théâtre.
Cette fois,
son père le jette. Sacha vit un temps chez Alphone Allais.
Puis
s'installe enfin avec Charlotte, hôtel du Canada. Elle va
exercer
sur lui une influence
bénéfique. Le poussant devant sa
table de travail. Le dégageant de toute contingence
administrative. Elle est en quelque sorte son agent artistique. Ils vivent ainsi deux ans quand Sacha connaît enfin son premier succès d'estime avec sa pièce "Les Zoaques". |
| Félix
Galipaux, Paul Gassy, Charlotte Lyses, Mlle Peri, et Sacha Guitry, dans "Le Kiost", photographiés par Nadar. |
Guitry connaît
déjà bien la
Normandie. Et particulièrement l'embouchure de la Seine.
Depuis
1888, son père possède le manoir du Breuil,
à
Barneville-la-Bertrand, sur les hauteurs d'Honfleur. Adolescent,
été après été,
il y a
côtoyé des gens comme Tristan Bernard, Alphone
Allais,
Alfred Capus, Jules Renard... Et puis Sarah Bernhardt, la plus grande
comédienne de son temps. Lucien Guitry en est l'homologue
masculin. On retrouvera bientôt aux Zoaques l'esprit festif
qui
régnait
dans cette maison.
En 1905, Charlotte a décroché un contrat pour une saison au casino de Saint-Valery-en-Caux. Elle impose son compagnon à l'affiche qui fait là ses véritables débuts de comédien. Son père lui ayant interdit de porter son patronyme, il y joue sous le pseudonyme de Lorcey. Son inexpérience lui vaut d'être renvoyé. Alors, il flambe à la roulette tandis que Charlotte gagne l'argent du ménage. On le verra aussi souvent à Deauville. Bref, ses liens sont très forts avec la région.
Route
de Trouville, le
couple acquiert
une demeure connue sous le nom de New
Cottage qu'il rebaptise aussitôt "La chaumière".
Mais Sacha est appelé
sous les drapeaux. Et seuls les hommes mariés peuvent
bénéficier d'une
affectation proche de leur domicile. Alors, le 14 août 1907,
le mariage est
fixé et le deuxième classe Alexandre Guitry
pourra ainsi effectuer son service
militaire à Paris. Un brisol annonce que la
cérémonie numptiale mettra "fin à une
situation
charmante mais fausse et qui a d'ailleurs assez
duré."
Pour ses noces, le jeune auteur va faire montre d'originalité. Assurant que sa promise est perclue de rhumatismes et ne peut guère quitter son lit. Alors, il rend visite au maire, Louis Baudry, et obtient que le mariage soit célébré à domicile. Mieux, la légende affirme qu'il prononcera son premier "oui" en pyjama. Voire même en costume de bain. Ce que démentira Guitry. Etonnant en tout cas qu'une telle pantalonade ait eu lieu avec la complicité d'un officier d'état-civil. Revivons la cérémonie....
Guitry à d'abord fait appel à un vénérable notaire, Me Bréard, vieux tempérament normand à qui on ne la fait pas. Guitry rit déjà sous cape en lui dictant la liste interminable des objets qu'il apporte, assure-t-il, dans la corbeille de mariage: "Un crayon, une pendulette cassée, un clou, une paire de gants..." Le père Bréard écrit sans sourciller. Puis, quand fut fini cet inventaire à la Prévert :
— C'est vingt-quatre francs par objet.
— Je retire tout !.. s'écrie aussitôt Guitry.
La cérémonie proprement dite donna lieu à une scène sans doute exagérée par les laudateurs de Guitry. Charlotte vient de parapher les actes d'une main tremblante. Baudry, le maire dont la fonction est ainsi galvaudée, improvise un discours, souhaite meilleure santé à la mariée, invoque les grands progrès de la médecine.
— Mais je me fous des médecins et de la médecine, coupe soudain Guitry en bondissant de son siège. Vous allez tous boire à mon excellente santé. Monsieur le maire, vous excuserez cette petite mise en scène. Il me la fallait pour être encore plus heureux !Eclat de rire général. Stupéfaction du maire et de son adjoint. Le jeune marié entraîne déjà ses hôtes à l'extérieur, près de l'étang infesté de moustiques où une grande table est dressée, chargée d'alcool. Belle assemblée: Tristan Bernard, Natanson, Alfred et Misia Edwards et bien sûr Jean Guitry. Les témoins sont Marguerite Moreno et Jean Daragon... Sur l'eau verdâtre navigue un tub. Et dans le tub, assis, peu vêtu, Jean Ajalbert. Les rires de Marguerite Deval fusent. Charlotte Lysès est en robe de chambre, les cheveux lâchés sur les épaules. Les invités se bousculent, ivres de gaieté. Bientôt un cri général salue le naufrage d'Ajalbert. Le soir, avant le feu d'artifice, quelques invités passablement éméchés se baignent dans le bassin. Il y eut un lancer de ballons en baudruche représentant des cochons. Puis, au banquet nocturne servi sous les pommiers, Laurent Tailhade, après avoir salué les mariés d'un discours fort littéraire, récita l'un de ses plus longs poèmes.
On donnera d'autres versions de cette affaire. Guitry se fait passer pour moribond pour convaincre le maire de venir officier dans sa chambre. Les consentements mutuels prononcés, il se redresse soudain dans son lit en criant "Champagne!" Une plaisanterie qui aurait fait hurler de rire le premier magistrat. Bref, dans tous ces cas de figure, nous sommes sans doute loins de la vérité. Consulter le registre des mariages d'Honfleur à la date du 14 août 1907 permettrait d'y voir un peu plus clair.
Quoi qu'il en soit, dans sa première résidence secondaire, le dramaturge va s'adonner à la création: "J'ai passé mes vacances à peindre. J'ai fait des paysages et aussi des portraits, ceux de Charlotte Lysès, Jean Cocteau..." A la rentrée de septembre, le couple s'installa à Paris au 8, rue d'Anjou. Ils y resteront jusqu'à l'automne 1913.
Je ne divorcerai pourtant que onze ans plus tard. "
Sacha Guitry



