Au temps des trente glorieuses, Yainville, ce fut notre terrain de jeu, notre champ d'éducation sociale. Avec ses rites, ses personnages, son parler, ses lieux de rencontre. « Allo les Yainvillais d’aujourd’hui ? Ici ceux des années 50… »

Avec la collaboration de  Michel Thiollent.
 
«Peaux de lapin! Peeeeeaux!» Ça, c'est le cri de Monsieur Boulay. Il nous venait d'Heurteauville en camionnette et sillonnait les rues du village pour récupérer peaux de lapin et ferraille contre un franc six sous. Vite fait, il avait été baptisé le Père Lapouque. Tout comme le garde champêtre du reste, tant son métier se prêtait à la légende du bonhomme qui ramasse les enfants dans son sac à patates.

D'autres marchands ambulants fréquentaient la commune. De Jumièges, Monsieur Lefrançois, l'épicier, nous arrivait en fourgon Citroën. Il officiait à l'arrière du véhicule après en avoir relevé le battant. Sur une vieille carte postale, on voit son véhicule garé devant l'église, l'un de ses lieux de vente. L'été, une 2CV passait avec ses glaces Miko. Monsieur Mignon, lui, vendait des champignons. De temps en temps, une camionnette proposait des livres. Et puis il y avait Monsieur Blondel, le souriant boulanger de Duclair, au volant de sa 203 bleu ciel. Blondel, son nom allait si bien à ses baguettes croustillantes. 

La camionnette de Monsieur Lefrançois. Le vieil if du cimetière est encore droit comme un "i".

Un personnage, c'était le père Debris. Son Solex descendait de Sainte-Marguerite tous les vendredis. Un physique à la Dr Schweitzer. Arrivé chez vous, il retirait cérémonieusement les journaux glissés sous sa canadienne pour se protéger des frimas. Avec des gestes lents, il installait ses ustensiles, vous nouait un ample tablier autour du cou et demandait à l'autorité parentale la nature de la coupe. "Court devant, ras derrière!" Tandis que le froid de la tondeuse à main vous remontait jusqu'en haut de la nuque, le père Debris causait politique. Il était communiste. En 1945, conseiller municipal, ce gymnaste avait été élu président du club de foot de Saint-Marguerite. Raymond Debris allait devenir maire de son village (1).

Un boucher du Trait, Monsieur Morel, écumait également la commune. Il y avait encore un vendeur de vêtements de Duclair, Monsieur Clastot, qui circulait en Traction avant, puis en DS 19. Un Algérien que l'on avait tôt fait de nommer le "sidi" opérait à pied pour vendre tapis et autres objets exotiques. 

Parmi les colporteurs, on comptait encore Madame Cauchois, de Yainville et aussi Monsieur Gossey qui démarchait à bicyclette pour les Nouvelles galeries...  (2)

NOS JEUX


Camp d'indiens dans la prairie au dessus de la voie ferrée. Derrière: la centrale. On reconnaît Denis Foudrain, Jean-Jacques Lefebvre, Philippe Homo, Irène et Nadine Bloyet... 

 
         
Quand fleurissait l'aubépine, vous deviez toujours en cueillir quelques feuilles et les garder par-devers vous. Sur la cour de récréation, dans les couloirs et jusque dans la salle de classe, on pouvait à tout moment vous lancer : "Cresson!". Alors, il vous fallait exhiber vos feuilles. Sinon, vous en étiez quitte pour un gage. C'est pourquoi il fallait toujours avoir sur soi, dans les poches, dans le plumier, quelques feuilles d'aubépine séchées. Cette coutume disparut peu à peu dans les années 60. Elle était surtout prisée des jeunes enfants. Les plus grands les envoyaient balader s'ils avaient la mauvaise idée de leur crier "Cresson!"

Le mardi-gras, masqués, revêtus de vieux chiffons, nous allions de porte en porte quémander quelques pièces. Ce jour-là, le "quatre-heures" était à base de crêpes et de beignets de pomme. On pouvait trouver des masques à l’épicerie. J’ai gardé longtemps celui d’un Apache.

Rue Jules-Ferry, anciennement sente aux Gendarmes, les enfants construisaient des cabanes secrètes, entre les champs du père Piot et ceux d’EDF. Joël, Denis Lépron étaient des maîtres en la matière.  Des cabanes, il s’en faisait aussi sur le dos du fossé Saint-Philibert, là où, derrière la poste, s’édifia une cité.

Dans les champs, on portait une fleur de beurre sous le menton. Si son image se reflétait sur la peau, c’est que vous alliez vous marier dans l’année. On effeuillait la marguerite, on confectionnait des poupées de coquelicot.

La Sainte-Madeleine était le grand moment de l'année. Les forains investissaient la "piste", derrière la salle des fêtes, où s'élevait un portique. On pouvait aider à monter les autos tamponneuses contre quelques tickets. Des jeux étaient organisés: courses à pied, tombolas, mât de cocagne. Le samedi soir, c'était la retraite aux flambeaux menée par le Rappel de Duclair ou la Lyre du Trait, le feu d'artifice, le bal avec ses musiques latines: Que será, será... Le dimanche midi, après le dépôt de gerbe au monument aux morts, était servi un vin d'honneur à la salle des fêtes. L'après-midi avait lieu le match de catch en plein air. On y voyait Duranton et son valet Firmin. Des méchants.

Quand les champs étaient gelés, près de la voie ferrée, en bas du fossé Saint-Philibert, on s´aventurait sur la glace. Qui parfois se rompait !

Le matin de Pâques, dans le jardin, on cherchait des œufs apportés par des cloches ailées. Dans la semaine qui précédait, on peignait et décorait des œufs durs.

« On allait parfois à la messe de minuit à Jumièges, à pied. Il faisait froid. Des groupes de piétons se formaient lorsque l´on traversait la cité EDF. »


Une remise des prix à Yainville....

L'épicerie-bar Greux

Dans l´épicerie, on voyait un amoncellement de boîtes, de bouteilles, de cageots de fruits et légumes, de paquets de bonbons de la Pie qui chante, de bocaux remplis de malabars, carambars, réglisse enroulée autour d'une bille rouge et chewing-gums. Au plafond, étaient suspendus des régimes de bananes et des attrape-mouches gluants. Selon les saisons, les paniers débordaient d´oranges d´Espagne, de bigarreaux Cœurs de Napoléon, et de prunes Reine Claude de Jumièges, de melons de Cavaillon, de pommes bénédictines. Des boîtes de Vache qui rit et des camemberts  bien faits étaient exposés sur le comptoir. Sur des étagères s´entassaient des paquets de café Titane, de chicorée Leroux, de Banania, de savonnettes Cadum, Palmolive, de savon "ambré" Le Chat, de lessive Omo, et Sunil, la dernière-née. Tout cela produisait un mélange d´odeurs inoubliables, auquel se joignaient d´autres odeurs venues du bar, où des clients dégustaient leurs cafés, calvas, p´tits marcs de Bourgogne, ballons de vin rouge, demis panachés, grenadines, diabolos-menthe, Pastis, ou autres apéritifs comme Byrrh, Cinzano, Dubonnet, Suze, le tout imprégné d´une forte odeur de tabac. Les habitués roulaient leurs cigarettes de tabac gris avec du papier Zig Zag, ou fumaient des cigarillos.

Qui n'a pas bu du Joli Grain, acheté à la Coop du Trait 

L´ère de la radio

Sur France-Inter, Sim Copans nous initiait à la musique noire américaine: gospel song, blues et chants d´esclaves dans les champs de coton du sud des États-Unis..

Sur Radio-Luxembourg, Geneviève Tabouis, avec ses "attendez-vous à savoir...", nous entretenait sur l´état du monde, analysant les conséquences de Dien Bien Phu, l´évolution des relations entre Tchang-Kaï-Chek et Mao-Tsé-Toung, les voyages de Foster Dolles, ou les faits et gestes de Nikita Kroutchev.

Encore des émissions mythiques : "Quitte ou double" avec Zappy Max, "Le crochet", "la famille Duraton", "Signé Furax"... Europe 1 s'imposa. Dans les années 60, c'était le fameux "Salut les copains" que l'on prolongeait avec le mensuel. Émissions très suivies: Musicorama, Pour ceux qui aiment le jazz. Le samedi soir, Hubert animait l'émission "Dans le vent" en direct de "La clef des champs", sa boîte de Rouen.   

Les maladies

Le rhume, la grippe, la varicelle, la coqueluche, les oreillons et autres maladies courantes chez les enfants préoccupaient les parents, surtout en automne et hiver. En 1957, une grippe dite "asiatique" fut particulièrement virulente. Les crises d´appendicite, les bronchites étaient fréquentes, et la poliomyélite pas encore éliminée. Pour se défendre de tous ces périls, les enfants devaient bien se couvrir et ingurgiter des fortifiants, des sirops, des vermifuges, de l´huile de foie de morue, etc.

« En cas de nécessité, se souvient encore Michel Thiollent, le médecin de famille, Docteur Journet, en duffle-coat marron, venait de Caudebec pour ausculter les malades. Sa mallette remplie de bistouris et d´instruments nickelés donnait des frissons. Une fois, il m´ouvrit la main au bistouri, sans anesthésie, pour soigner une infection provoquée par les poils d´une chenille attrapée dans un buisson. À l´époque, il était courant d´enfermer une chenille dans une boîte pour observer sa métamorphose en papillon ».

Bien que contrôlée par les vaccinations, la tuberculose faisait encore peur. Quelquefois, on conseillait aux enfants de s´exposer torse nu au soleil. À l'école communale, le jour de la visite médicale et de la radiographie des poumons, faites dans un camion, était un jour pas comme les autres.

Les animaux malades de la peste

Les années 50 ont été marquées par une épidémie de myxomatose dont les victimes furent les lapins de garenne. Ceux-ci, qui normalement couraient très vite pour se cacher dans leurs terriers, allaient et venaient sur les chemins, titubant comme des aveugles, les yeux rougeâtres, enflés, boursouflés, sortant de la tête, au grand désespoir des chasseurs du dimanche.

Par ailleurs, la fièvre aphteuse fit son apparition vers 1955, obligeant les cultivateurs à l'abattage d'une partie de leur cheptel bovin. On priait pour en être épargné.

Questions d´environnement avant l´heure

De la route du Trait se détache le profil de la grande dame...

Dans les années 50, la fumée des cheminées des usines était perçue, en général, comme signe de modernité et de prospérité. La conscience écologique n'existait pas encore.

À Yainville, les fumées de la centrale électrique et des autres industries locales n´étaient pas considérées comme vraiment nocives, bien que la couleur des feuilles des arbres et de l´herbe des prairies passait vite du vert printanier au grisâtre. La construction de cheminées plus hautes a été justifiée par la dissipation des fumées en altitude.

 On déposait des ordures industrielles dans un remblai à la lisière de la forêt, sur la route de Sainte-Marguerite, sans précautions particulières.

L´eau de la Seine devenait de plus en plus obscure; les gardons, anguilles et épinoches se faisaient rares. Les brochets qui, jadis, remontaient la Seine pour pondre leurs oeufs, avaient depuis longtemps disparu.

Dans les champs et jardins, le DDT était utilisé à forte dose contre les doryphores qui attaquaient les pieds de pommes de terre.

Dans les usines, sans le savoir, de nombreux travailleurs respiraient l´amiante qui protégeait les tubulations, mais rongeait les poumons.

Avec l´arrivée de la chimie dans l´agriculture, pour protéger les semences, les laboureurs étaient incités à utiliser du “Corbeau dort”, poison dans lequel on trempait des grains de blé pour endormir les corbeaux. Ceux-ci titubaient dans les sillons et on venait les attraper. Aujourd´hui, cette pratique est très critiquée sur le plan écologique et les corbeaux freux se font rares.

Ce sont là quelques faits qui montrent que les questions d´ environnement existaient déjà, bien que non discutées, à l'époque. 

La nature...

On voyait souvent des pigeons voyageurs, venant du Nord ou de Belgique, qui séjournaient quelque temps à Yainville. L´arrivée et le départ des hirondelles étaient toujours remarqués. Un passe-temps était la cueillette des champignons. Trompettes de la mort, ceps dans la forêt du côté de la route de Sainte-Marguerite, girolles dans la forêt de Jumièges, champignons blancs dans les prés. Il y avait aussi la cueillette de mûres dans les clairières, sous les lignes de haute tension, la cueillette de myrtilles dans la forêt de sapins. En hiver, on cueillait du gui dans les arbres et du houx et des fougères dans la forêt... On ramassait des escargots gris par temps de pluie, en particulier aux abords de la voie ferrée. Nos parents nous envoyaient parfois cueillir du "maquer à lapin", autrement dit du pissenlit que l'on mangeait en salade. Pétards et épouvantails s'évertuaient à chasser les merles, pies et corneilles qui dévoraient les cerises au mois de juin. Des cerisiers sauvages, merises, guigne, il s'en trouvait derrière la savonnerie, en contrebas de la route du Trait. On cueillait également des prunelles dans les buissons, des nèfles dans la forêt de Jumièges, des champignons blancs dans des champs entre des touffes de genêts.

 L'hiver 56 fut très neigeux. On sortit les luges...

La salle de cinéma

Le cinéma remplissait la salle des fêtes le dimanche après-midi. La dame aux Camélias, Le boulanger de Vallorgue... Mais la programmation n'était pas à la hauteur de celle des salles du Trait, de Duclair, de Caudebec où l'on donnait Les trois mousquetaires, Le pont de la rivière Kwaï, Ben-Hur, Les canons de Navarone, Sissi impératrice. Peu à peu, la salle s'est vidée. Nous gardions les 5F pour acheter des P4. C'est une famille de Rouen qui venait projeter le film. Le fils nous surveillait car nous étions très bruyants sur nos chaises. On le surnommait "Radar". Il est arrivé que Monsieur Marcilloux organise des projections dans le cadre de l'école. La Ruée vers l'or, de Charlie Chaplin, était pour lui un trésor du cinéma.

Les friandises accompagnaient chaque stade de la vie. Chez Bidaux, vous débutiez votre carrière par de grosses boules de chewing-gum multicolores qui remplissaient les bocaux. Il y avait aussi le rouleau de réglisse autour d'une bille rouge. Un temps, la mode fut au grand chewing-gum rectangulaire accompagné de la photo d'un coureur cycliste. Cinq centimes! C'était le prix du Carambar. Cinq centimes, cela correspondait à la monnaie que l'on vous rendait pour une baguette de pain. C'est la chocolaterie Delespau-Havez, fondée à Lille en 1848, qui inondait toutes les épiceries de France de cette barre inventée, paraît-il par erreur, sur une machine mal réglée. En 1954, pour écouler un surplus de Cacao, le chocolatier avait eu l'idée de l'associer au caramel. Nous collectionnions les points DH en rêvant de gagner notre poids en Carambars! L'âge venant, il était de meilleur ton de mâcher un Malabar. 10 centimes. Faire une bulle énorme classait le potache qui, en outre, trouvait à l'intérieur du papier un décalcomanie pour se tatouer la peau. Puis venait le temps du Hollywood. De la même manière passiez-vous de la grenadine au Pshitt orange ou citron avant d'atteindre le Coca-Cola.

 La mode était aux collections. Les images du chocolat Poulain. Les cartes à jouer dans le camembert, avec les biscottes Clément, les chèques Tintin sur la lessive Catox, le savon Le Chat, la chicorée Leroux... A l’ère des yéyés, on trouvait chez Bidaux de petites guitares en plastique avec le portrait d’une idole au milieu, dans un rond : Vince Taylor, Johnny…

A l'entrée de la rue Sous-le-Val, face à la maison des Follain, il y avait là une grande prairie. Close par des fils barbelés. Deux techniques: le plat ventre. Là, vous risquiez l'accroc dans le dos et la bouse de vache sur le ventre. Un copain pouvait poser son pied sur le fil du bas et lever de la main celui du milieu. La plaisanterie consistait à tout lâcher quand vous franchissiez l'obstacle. En haut de la prairie était la lisière de la forêt. Un des chemins menant à la chapelle. Il y eut là de grands affrontements entre les gars du haut et les gars du bas. Tous les coups étaient permis. Il parait que ce sport perpétuait "la petite guerre" qui avait sévi entre les gars de Yainville et ceux de Jumièges...

(1) En 1946, à Sainte-Marguerite, Raymond Brétéché, le maire du Trait, conseiller général SFIO, vint inaugurer un baraquement en bois dans lequel le coiffeur donnera des cours de culture physique. Raymond Debris allait devenir maire de son village et le stade porte aujourd'hui son nom.

(2) Souvenirs de Gisèle Vestu.

 

A vous de raconter la suite...

D'une internaute...

Je suis rentrée à l'école à 6 ans (eh oui pas de maternelle à l'époque) dans la petite salle sous la salle des fêtes qui venait  je me souviens d'être inaugurée, avec Melle N..., instit rigide avec laquelle les paires de taloches étaient de rigueur. Ensuite chez Mme Claudet et départ pour le CES de Caudebec-en-Caux.

Je me rappelle à la sortie de l'école l'hiver, les glissades sur les marais gelés devant chez toi, maintenant d'affreux immeubles ont pris la place.
L'épicerie Bidaux seul magasin, les vols de bonbons étaient légions, (vu le temps d'attente) !!!
Les retours d'école, avec les copines, les filles Marc, Berneval, Bloyet, étaient joyeux, on jouait à l'époque au cresson il fallait avoir des feuilles dans les poches, quand mère lavait le linge, elle râlait de trouver tous ces morceaux de végétaux dans mes poches.
Les ramassages de pomme de terre à l'automne chez Berneval, très peu payés pour beaucoup de travail et de coup de pied aux fesses.
Une fête très attendue pas les jeunes, la Sainte-Madeleine, avec ces combats de catch, il y avait peu de distraction, ah oui, il y avait aussi le cinéma, le dimanche, les vieux films en noir et blanc. Un couple et son fils venait faire la projection, le fils surveillait il avait un surnom dont je ne me souviens plus, ça me reviendra... et les bals du 1er Mai, du Jour de l'an, etc...
je me souviens aussi de l'abbé coupel et sa vieille torpédo, sa soutane raide de crasse, et il râlait tout le temps que nous étions païens...