Après le fossé Saint-Philibert, le cimetière gaulois découvert au Mesnil en 1931 constitue le plus important témoignage du passé de notre presqu'île. Visite...

Nous sommes dans les premiers jours de janvier 1931. Sur le chemin qui mène du Mesnil à Jumièges, un ouvrier terrassier de l'entreprise Beaudelin, de Duclair, est occupé à extraire des cailloux dans une carrière située à une centaine de mètres du manoir d'Agnès Sorel. Quand il met au jour un certain nombre de vases plus ou moins brisés. Aussitôt, Constant Vauquelin le maire du Mesnil depuis six ans, fait mettre ces objets de côté et prévient la préfecture. Alertés, les antiquaires n'hésitent pas une seconde: "Nous étions en présence de sépultures datant des derniers temps de l'époque dite de la Tène. .." Ils reconnaissent alors un casque en fer accompagné de ses couvre-joues, des fragments d'épées repliées et brisées, deux bracelets en bronze, l'un orné de stries gravées, l'autre uni, mais d'un métal brillant et net, enfin une fibule en fer incomplète... 

Les ouvriers de l'entreprise Beaudelin, photographiés ici en juin 1932, soit un an et demi après la découverte du cimetière. Ils réalisent alors l'élargissement du virage du chemin de grande communication n° 65, au Bosc.  Il a fallu traiter à l'amiable avec les propriétaires: Georges Ducastel et Albert Lequesne.

On travaille à la pelle et la pioche. Les camions utilisés pour évacuer la terre constituent un progrès après les tombereaux tirés par des chevaux.

Des ossements, une épée...
"De nombreux fragments de vases en terre cuite accompagnaient ces objets ; ils appartenaient à douze vases environ. Nous avons pu reconstituer deux de ces vases ; l'un est fait d'une pâte grise, grossière ; l'autre, d'une pâte plus fine, est décoré de filets peints de couleur ocre rouge."

Et puis l'exploitation de la carrière reprend. Avec d'autres découvertes de sépultures. "Des vases de même caractère et de la même époque, plus ou moins fragmentés, furent également recueillis. Parmi les débris de vases ainsi exhumés, nous devons signaler lapartie inférieure d'un grand vase en terre noire ; un autre vase en terre rouge, dont le bas a été désagrégé par l'humidité, contient encore le bloc aggloméré formé par les cendres et les ossements calcinés. Quelques objets en fer, très oxydés, accompagnaient les sépultures en question ; ainsi une grande épée, encore contenue dans son fourreau, fut trouvée couchée sur le sol et entière. Malheureusement son état d'oxydation était tel qu'elle se brisa en plusieurs morceaux quand on la ramassa. Cette épée présente des dimensions exceptionnelles : elle a en effet,une longueur totale de 0 m,950. 

Parmi les autres objets de fer ainsi recueillis, nous avons pu reconnaître deux talons de lance extrêmement oxydés et par suite tout à fait déformés ; enfin un bracelet en bronze formé de deux feuilles de métal soudées ensemble. Toutes ces pièces ont étédonnées au Musée départemental par M. Beaudelin."

Jusque dans les années 100
Un peu plus tard Vauquelin remet encore aux savants deux petits vases en terre, l'un d'une pâte blanche, légèrement rosée, l'autre d'une pâte grise, enfumée ; ce dernier muni d'une petite anse.

"Tous les vases qui ont été trouvés sur l'emplacement de ce cimetière gaulois présentent les caractères de la céramique en usage en Gaule au premier siècle avant l'ère chrétienne, mais le terrain a été encore utilisé après la conquête romaine En effet, les fouilles ont ramené au jour des fragments de poterie rouge de Lezoux paraissant dater du IIe siècle de notre ère, ainsi que d'autres morceaux de poterie noire ou grise, également d'époque romaine."



Funérailles au bord de la Seine (Gaule préhistorique), Xénophon Héllouin.

Rapport du Dr Chatel

"Dans une carrière de cailloux et de sable, exploitée par Monsieur Beaudelin de Duclair, les ouvriers ont mis au jour un véritable cimetière gaulois et, au fond du même terrain, des débris d’époque romaine avec des restes de constructions. 

C'est au hasard des travaux d'exploitation que se firent les trouvailles. Quelques pièces ont pu être extraites presque intactes..." 

Quand Chatel rédige son rapport, la superficie totale du cimetière n'est pas encore connue. Elle se dessine: "La limite N.-O. est atteinte; on ne trouve plus rien dans cette direction. Du côté N.-E. au contraire, on a découvert de nombreux vases gaulois et divers objets dont la plupart sont entrés au Musée des Antiquités de Rouen. (...) C'est dans la direction S.-E., du côté du manoir d'Agnès Sorel, que les chercheurs auront le plus de chance de faire des trouvailles intéressantes. Le fermier du Manoir m'a en effet affirmé avoir trouvé des fragments d'os, en creusant pour planter des entes, dans la partie de l'herbage voisine de la carrière. 

Les vases funéraires étaient à peu de profondeur et, au dire des ouvriers, parfaitement alignés. On a aussi recueilli dans les terres des ossements trop longs pour entrer dans les urnes.

A l'extrémité N.-O. de la carrière, à 30 mètres des dernières poteries trouvées dans cette direction, on a découvert des soubassements de murailles romaines, qui ont été démolies. 

La matière qui a servi à fabriquer les poteries trouvées dans le cimetière se présente sous deux aspects : argile noir ou gris foncé et argile rouge, avec une gamme de teintes qui va du rose pâle au rouge vif. L’épaisseur des vases est très variable : certains fragments sont d'une minceur extrême (argile noire) ; d'autres, en poteries grossières et argile rouge, ont jusqu'à 3 centimètres.La forme présente une grande variété. Le décor est très simple : quelques rayures, quelques encoches. On a trouvé aussi des vases peints. On peut étudier cette céramique intéressante au Musée de Rouen, où la plupart des objets sont déposés. Dans la céramique d'époque romaine, on rencontre tous les types, depuis la plus commune jusqu'aux vases rouges décorés. Un morceau, conservé par un ouvrier, porte, dit- on, une marque de potier... Les uns sont faits à la main, les autres au tour.


Autre rapport...

 Les première découvertes ont eu lieu au mois de janvier de la présente année (v. séance du 7 avril 1931). Elles se sont poursuivies jusqu'à ces temps derniers. Ont été extraits du sol un certain nombre de vases funéraires de différentes formes dont on n'a pu recueillir que les débris, mais dont quelques-uns pourront être restaurés ; un casque en fer, un fragment de fibule en fer et trois bracelets en bronze, le premier sans ornements, le second présentant des guillochures, le dernier constitué par deux feuilles de métal réunies par une soudure. Nous devons signaler également la mise à jour d'épées de fer, brisées intentionnellement, et d'une grande épée du même métal, accompagnée de son fourreau. Cette épée, posée à plat, dans la sépulture, mesure 955 millimètres.

Quelque; fragments de poterie, d'une fabrication postérieure à la conquête romaine, montrent que le cimetière en question a continué à être utilisé aux premiers temps de l'ère chrétienne. Ces derniers fragments sont ceux d'une sorte de cuvette en terre blanchâtre ; deux autres morceaux de polerie de Lezoux, à reliefs, peuvent dater de la fin du Ier siècle après J.-C.


A Berville aussi...
 Dans une carrière exploitée à Berville-sur-Seine par M. Beaudelin, on a mis au jour plusieurs sépultures gauloises. Une de ces sépultures contenait trois vases en terre cuite, (l'un en terre blanche, déformé, probablement à la cuisson; un autre plus grand en terre noire très fine, mesurant 0,35 de hauteur) et une pointe de lance en fer la lame présente un bord sinueux. Comme ceux qui proviennent du Mesnil-sous-Ju- mièges, tous ces objets appartiennent à la fin de la période connue sous le nom de la Tène. Ils ont été donnés au Musée départemental, à l'exception du grand vase en terre noire, que M. Beaudelin a conservé. 


Sources
Bulletin de la société des Antiquaires de Normandie.
Le canton de Duclair, tome II, Gilbert Fromager.