Par Laurent Quevilly-Mainberte

Tous les vieux Yainvillais gardent en mémoire ces explosions qui détruisirent la centrale en plusieurs tranches. Ce que l'on sait moins, c'est que la première a bien failli subir le même sort d'un coup. Mais elle, elle est encore debout...

Le lendemain, Charles nous convoque, Claude et moi, au garage Philippon, devant une bourriche d’huîtres, un plat de charcutailles, des fillettes de muscadet, le tout fourni par Mme Ripol :

— J’ai un problème, les enfants ! Buck nous demande de foutre en l’air deux grosses centrales électriques, l’une à Yainville près de Jumièges, l’autre au Grand-Quevilly, classées objectifs prioritaires. La RAF a d’abord été chargée de les aplatir. Après s’être perdues par deux fois dans la mélasse du « pot de chambre », ses escadrilles de Mosquitos ont déclaré forfait. À nous de jouer !
Yainville est du gâteau : à la moindre alerte, la garde se jette dans un abri qui n’a qu’une issue. Un homme armé de grenades et d’une mitraillette suffira à les neutraliser.
À Quevilly, c’est une autre histoire : à la première menace, sa garnison de 150 hommes prend position dans une tranchée circulaire. Je ne me sens de force à intervenir que si la RAF nous prête son concours. Encore faut-il le lui arracher ! Voici mon plan, vous allez voir... génial !


Par un soir d’automne maussade je pédale jusqu’à Quevilly. Constellée, en dépit du black-out, de points lumineux, la centrale est visible à un kilomètre de distance. Mieux, une batterie de projecteurs balayant ses abords par intermittence la montre littéralement du doigt. Elle est cernée d’une haute clôture grillagée, électrifiée, coiffée de barbelés, d’un chemin de ronde miné puis d’un terrain vague semé de fondrières. Je m’en approche en bondissant d’un trou à l’autre entre deux coups de projecteur. Parvenu à bonne distance, je la longe en plantant au passage des chapelets de Thermites, des incendiaires au phosphore surpuissants, reliés par un cordeau de mise à feu. Génial, notre Charles : il a convaincu la RAF que si nous la balisions, ses bombardiers ne pourraient la manquer, cette maudite centrale ! Et la RAF n’a pas osé se défiler.

À 22 heures, roulé en position fœtale, je serre entre mes doigts les allumeurs de mes feux de bengale. L’oreille tendue vers l’ouest, je suis à l’affût d’un bourdonnement céleste qui, tout d’abord à peine perceptible, enfle, enfle ! J’amorce la mise à feu, puis, sautant d’un entonnoir à l’autre, je détale. Lorsque j’atteins le buisson où j’ai enfoui ma bicyclette, mes « pots-à-feu » s’embrasent, illuminent a giorno des transformateurs, des tours, une forêt de pylônes et de câbles. Hystériques, des mitrailleuses, des mitraillettes ouvrent le feu sur les Thermites qui étêtent les flammes. Je saute sur ma bécane, j’écrase les pédales. J’observe les obus traçants des pom pom de la Flak s’envolant par centaines en direction des Mosquitos qu’on entend défiler à six cents à l’heure... au-delà de l’impénétrable matelas de nuages collé au lit de la Seine.



Le pot de chambre a encore frappé ! Et à Yainville, contre tout espoir, les gardes sont restés l’œil au créneau !

Le lendemain, la RAF nous fait savoir, sèchement, qu’elle n’envisage plus de risquer la vie d’équipages sur la base d’idées aussi... lumineuses. En revanche, le War Office persiste et signe : le potentiel industriel de Rouen étant classé « A », Top Priority tout doit être tenté pour, au moins, l’écorner.


SOURCE


Bob Maloubier, "Agent secret de Churchill." Il faisait partie du SOE britannique et c'était un membre d'élite des réseaux de sabotage. Après le conflit, il a cofondé les nageurs de combat français et a notamment conçu la célèbre montre de plongée "Fifty Fathoms" de Blancpain.

 




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