Elle publia un pavé, une somme : La Normandie romanesque et merveilleuse. Ouvrage qui fait toujours référence. Les racines maternelles d'Amélie Bosquet étaient solidement plantées dans la presqu'île de Jumièges. Biographie partisane...



Amélie Bosquet est née le 1er juin 1815 à Rouen, dans le quartier de Martainville où s’alignent alors les filatures de coton. Elle voit le jour au 102 de la rue Eau-de-Robec, à 10h du soir.

La femme qui vient d'accoucher s'appelle Geneviève Fessard. Elle est originaire du Mesnil-sous-Jumièges et tient dans la même rue, au n° 4, une fabrique de Rouennerie.
Au Mesnil, Geneviève s'était retrouvée orpheline de mère à 15 ans. Quant à son père, Pierre-Dominique Fessard, un temps laboureur, il devait se faire marchand de fruits à Paris où il mourut en 1829 au 30, rue Perdue. Amélie compte ainsi des Duquesne, Levillain, Marescot, Buquet, Quesnot et autres Guérin parmi ses ascendants jumiégeois. La famille donnera aussi un maire à Yainville...

 Geneviève vient d'avoir Amélie hors mariage. Le père donne lui aussi dans la rouennerie. Cinq jours après la naissance, l'homme alla déclarer l'enfant en compagnie d'un chirurgien.
L'enfant fut ainsi  reconnu « du sieur Jean-Jacques Bosquet, aussi non marié, teinturier, 34, rue Préfontaine, originaire de Condé-sur-Noireau... mais qui a déclaré être le père du dit enfant et qui le reconnaît pour tel... ».  
Genevière Fessard et Jean-Jacques Bosquet ne vivront pas ensemble.

En pensionnat

Quand Amélie eut 5 ans, sa mère la confia à l’institution des sœurs Chevallier. Royaliste convaincue l’aînée de ces dames, la soixantaine, a échappé à la guillotine. Elle doit son salut à la mort de Robespierre. Dans cet ancien hôtel de style Louis XV, on apprend les bonnes manières du XVIIIe siècle en habit noir et bonnet blanc. Un enseignement qui s’adresse aux enfants de l’ancienne noblesse et de la nouvelle bourgeoisie.

Un frère agnat


Qu'est devenu Jean-Jacques Bosquet ? Il enfante de nouveau. Avec une certaine A.-L.-A. Thiron cette fois. Ainsi Amélie a-t-elle un frère agnat en la personne de Jacques-Aimé Bosquet,. Il est né à Paris en mai 1821, la même année que Flaubert et il fut avec lui élève au Lycée Corneille de Rouen. Il devint commissaire en rouenneries, fit fortune au Venezuela, s'installa ensuite près de Mantes. Il allait mourir cinq ans avant Amélie.
Aimé Bosquet institua pour légataire universelle une cousine, Mme Thiron, habitant Montmorency.

Aimé Bosquet, dans son âge mûr sera tenté par la poésie. Il fit Imprimer des pièces en vers sur Madame Bovary et Salammbô. Poète trop fécond, il a publié de nombreuses pièces d'actualité, et, périodiquement, une Gazette rimée dans le Journal de Mantes. Il mourut célibataire au Grand-Mêlier, commune de Fontenay-Saint-Père, arrondissement de Mantes, le 27 octobre 1899. Sa légataire universelle fut une demoiselle Thirion, une nièce du côté de sa mère, demeurant à Montmorency. Il semble qu'il ait peu fréquenté sa sœur Amélie, s'ils se sont même connus. On peut penser qu'ils furent en rapports d'intérêts au décès de leur commun père.

Une sœur utérine

Mais revenons à l'enfance d'Amélie. Elle à 7 ans quand sa mère a un nouvel enfant. Du sieur Pierre Goujon, cette fois, lui aussi fabricant de rouenneries au 46, rue Bourguerue. Lui, dans un premier temps, ne reconnaîtra pas l'enfant. Même s'il vit avec Geneviève. Alors, elle s'appellera Zélie Fessard. Parmi les témoins qui déclarent l'enfant : un oncle paternel.

       La rue Eau-de-Robec

Le 8 octobre 1829, Geneviève Fessard et Pierre Goujon se marient. Les deux sœurs seront finalement adoptées en janvier 1844 par Goujon. Par suite, Amélie Bosquet se nommera légalement Bosquet-Fessard-Goujon.


Elle quitte l'institution


Demi-pensionnaire, c'est l’une des meilleures élèves de l'institution Chevallier. Si bien que lorsqu’elle quitte la maison, à 14 ans, Mlle Chevallier proteste. Elle aurait aimé garder cette intelligence prometteuse un peu plus. Une intelligence qui a perdu la foi. Cette année-là, Jean-Baptiste Parelle, peintre rouennais, fit un portrait d’Amélie. Ce qui témoigne de l’aisance de ses parents, même si la crise frappe le coton.

Son premier papier

Amélie a 19 ans lorsqu’elle place son premier papier dans la Revue de Rouen. Il traite de la légende de Blosseville-Bonsecours. Le second trimestre 1834, c’est la publication de « La relique », le texte que nous reproduisons ici.

 Dans la France littéraire, Edmond Texier juge cette légende
« parfaitement écrite, surtout bien sentie... Ce morceau, dû à la plume d'une jeune fille, étincelle de verve et de pensées philosophiques. Décidément les femmes de Rouen luttent avec avantage contre les célébrités féminines de la capitale. »

Son œuvre maîtresse

Amélie écrit, écrit pour survivre. Et c’est à l’âge de 30 ans, en 1845, qu’elle produit son œuvre maîtresse : « La Normandie romanesque et merveilleuse ». Une somme saluée par la critique et qui ravive un certain sentiment nationaliste normand. Fées, lutins, chasses fantastiques, fantômes… Son ouvrage lui vaudra l’estime de Flaubert, son cadet de cinq ans, qu’elle rencontre en 1858, année où meurt son père adoptif, Pierre Goujon. Son ouvrage inspirera aussi les légendes rustiques de George Sand à qui elle fut présentée par Flaubert.

Paris, Flaubert...

Après la mort de sa mère, le 30 avril 1862, elle monte à Paris pour tenter d’y trouver la gloire. Là, elle s’essaye au roman sous le pseudonyme d’Emile Bosquet. Sa correspondance avec Flaubert est prolixe. Flaubert qui n’hésite pas à critiquer sa production. Notamment son ouvrage intitulé Jacqueline de Vardon (*), inspiré du nom de la grand-mère paternelle d’Amélie: « Et d’abord, s’exclame Flaubert, pourquoi la première description, celle des environs de Jumièges, description qui n'a aucune influence sur aucun des personnages du livre, et qui est mangée, d'ailleurs, par une autre qui vient immédiatement, celle de Rouen? Celle-là est magistrale en soi, et excellente parce qu'elle est utile ». D’un tempérament susceptible, Amélie apprécia sans doute modérément cette remarque. De la même manière, elle se sentit visée par « l’éducation sentimentale ». Mais elle est une proche de Flaubert et c’est à elle qu’il aurait lancé la fameuse citation : « Madame Bovary, c’est moi ! »

La soeur utérine d'Amélie mourut à 48 ans, le 4 décembre 1870. Elle s'était mariée le 8 janvier 1844 à son parent Letellier, boulanger.

Féministe, voltairienne, républicaine...

Amélie revient une, deux fois par an à Rouen dont elle regrette l’odeur. « J'habitais sur l'Eau de Robec. Ma mère avait une propriété sur l'Aubette… » Elle passe ses vacances à Cambremer chez son amie, Mme Fourneaux.
Amélie fut une ardente féministe. Voltairienne paisible, républicaine convaincue sous le Second Empire, vaguement socialiste. A Paris, elle écrit dans L’opinion nationale, tenu par des Rouennais, Le droit des femmes qui devient L’avenir des femmes et dont elle démissionne pour un désaccord éditorial. De Paris, elle adresse aussi des bonnes feuilles au Journal de Rouen. Mais aussi des critiques littéraires sous son pseudonyme masculin. Ce qui lui valut d’être provoquée en duel. Mais sa féminité révélée abrégea le défi. En 1867, son Roman des ouvrières a pour cadre les filatures de Martainville.

En 1892, par l’entremise de l’érudit critique d’art Alfred Darcel, elle fit don à la bibliothèque de Rouen de sa collection d’autographes assortis de dessins : George Sand, Sainte-Beuve, Gustave Flaubert... Elle fit don au musée de Rouen de son portrait signé Parelle.

Morte chez les artistes

En 1897, Amélie Bosquet publie les mémoires de son enfance, « Une écolière sous la Restauration ». Elle finit ses jours à la fondation Galignani,
       La rue Eau-de-Robec un établissement fondé à Neuillly en 1865 par deux frères, libraires et éditeurs de luxe et qui accueillait 150 vieillards parmi les écrivains, les savants. Elle est morte le 25 mars 1904 au 53 du boulevard Bineau à 8 heures 45 minutes. L'acte de son décès la dit par erreur  fille de J.-J. Bosquet et de Marie Vardon ; cette dernière était son aïeule maternelle.

Description de la presquîle de Jumièges par Amléie Bosquet

Lorsque la Seine approche de son embouchure, les circuits de son cours dessinent de larges presqu'îles, qui embrassent l'étendue du lit qu'elle occupait aux époques antédiluviennes. On croirait que, dans ce trajet capricieux, attirée tantôt par une rive, tantôt pat l'autre, elle ne peut se décider à abandonner les bords qui marquaient autrefois les limites de son empire.

En face de l'une de ces presqu'îles, qu'ont rendue célèbre les ruines de l'antique abbaye de Jumiéges, s'élèvent des collines rapides, couvertes de bois, de gazons et de hauts génévriers de forme pyramidale. Entièrement inhabitées, excepté à leur base, où quelques maisonnettes isolées se cachent dans les plis du terrain, elles ne sont fréquentées que par les douaniers, les chasseurs et les bestiaux des fermes du voisinage, dont les pas y tracent d'étroits gradins. Quelquefois, à leur sommet, on voit tout à coup apparaître un beau cerf, comme au temps où ce noble animal portait les messages divins aux pieux solitaires qui habitaient ces contrées.

Le paysage a de la grandeur pour le regard qui, de ces hauteurs, contemple l'immense étendue de la presqu'île avec la ceinture argentée que lui forme le fleuve. On aperçoit d'abord Jumiéges, avec ses arcades vides, ses hautes tours, ses basses chaumières, ses maigres jardins et ses riches vergers, qui produisent les meilleurs fruits de la Normandie. Puis, en amont, le Mesnil, dont le nom rappela le manoir d'Agnès Sorel, avec ses marais déserts, au delà desquels on découvre, à l'extrême limite de l'horizon, Duclair et la blanche abbaye de Saint-Georges.

Tout est calme dans cette immensité, les rares habitants ne se montrent point, et la rêverie n'est distraite que par le passage d'une voile gonflée qui monte ou descend le fleuve,ou par le sillage d'un bateau à vapeur. Cependant, il n'est point de si paisible harmonie de la nature qui ne puisse être troublée par les passions de l'homme, peut-être parce que sous cette placidité apparente se cache une vie sans cesse agissante, qui est plutôt faite pour les surexciter que pour les éteindre.


Ses œuvres


La Normandie romanesque et merveilleuse ; Paris, Techener, Rouen, Le Brument, 1845
La Normandie illustrée. Monuments sites et costumes, Nantes, Charpentier père, fils et Cie, 1852-1854 ;
Espoir : poésies nouvelles, avec Th.-É. Lebreton, Rouen, Périaux, 1845 ;
Une victime de Boileau, Pradon, né à Rouen, 1847 ;
Une passion en province, suivi de Maria, Bruxelles, Méline, Cans et Cie, 1858 ;
Une femme bien élevée, Paris, A. Faure, 1867 ;
Le Roman des ouvrières, Paris, A. Faure, 1868 ;
Les Trois Prétendants, Paris, Sartorius, 1874 ;
Une villégiature. Séraphine et Léonie. Les Oiseaux de Berthe, Paris, Didier, 1877.
Entre deux trains, Paris, impr. de Chaix, 1887 ;
Une écolière sous la Restauration, 1897.

(*) Jeanne Vardon s’est mariée à Pierre Bosquet le 14 novembre 1771 à Condé-sur-Noirot. Elle était fille de Louis et Anne Prieur. Il était fils de Gervais et Marie Delacourt.



Haut de page