Nous sommes dans les années 20. Ce voyage en train de Yainville à Caudebec donne un aperçu de l'ambiance dans les compartiments,  de la beauté des paysages. Mais surtout de la mentalité normande et du patois cauchois....


A Yainville-Jumièges, la portière s'ouvrit. Une casquette noire, une tête, une pipe et une blaude parurent : un paysan. Il jetait un coup d'œil furtif au fond du compartiment occupé par une dame et sa fille, quand un vieux bonhomme rasé, qui portait une redingote sous sa blouse, s'écria : « Pilez pas sus mes lapins !  Et pendant que le nouveau venu, sa blaude retroussée, s'asseyait en geignant, le vieux ajouta avec un sourire :  « Y a qu'eux qui s'plaignent point, i sont pourtant brin à leux aises ! » L'autre répondit sur le même ton :
 — I veyagent pour rien, vos lapins, faut pas qui s'plaignent !
Et les deux hommes se regardèrent. Celui qui venait de parler reprit :
— Si je m'trompe pas, vos êtes ti point M'sieu Beausire ? J'vos r'mettais pas mais j'vous connais ben !...
— J'te connais bé itou, répartit le vieux, l'fis au pé Gaillard ? Est cha !

En baissant les yeux, il réfléchit. En inclinant le fourneau de sa pipe pour la rallumer, Gaillard demanda :
— Vot'garchon est-ti point marié d'une fille Lucas ? Par où you qu'il est établi à c'theu, vot' garchon ? d'queux coté ? 
Le vieux prit un visage triste.
— J'vas justement l'enterrer ann'hui, eune fièvre typholis... man por ami
En disant cela, il sortait du gousset de son gilet noir une tabatière à queue de rat, et lui ayant appliqué une petite tape, il y prit une pincée de tabac qu'il colla à ses narines, en reniflant : « Ça change l's'idées » fit-il en tendant la boite ronde à son vis-à-vis. Ce dernier ôta sa pipe de sa bouche, cracha de côté, avança les doigts et dit :
— Ça va-ti l'blé chez vous ?
— Comment qu'ça va cheux té ?
Gaillard répondit
— 1 sont comme y en a ; bien ! » et il éternua par la portière d'où l'on apercevait au loin dans la bruine la Seine étincelante au soleil, si étroite que ses chalands semblaient posés au bord de la prairie où fuyaient en biais des rangs de saules. Des terrassiers regardaient le train, appuyés sur leurs pioches, le long de la voie qu'une route suivait pour disparaître et reparaître ensuite, avec un cabriolet. Debout, près d'une chèvre blanche, une garde-barrière levait un signal rouge au passage à niveau où de hautes charrettes de paille attendaient ! Puis les quatre voyageurs furent secoués dur, le train ralentit, les freins grincèrent. Deux fois on ouvrit la portière, mais personne ne monta. Ce voyant, la dame du fond, qui avait devant elle deux cageots à volailles superposés, dit à sa fille :
— C'est mé poules qui leux font pu (peur) Et se tournant vers les deux paysans :
— Si all' étaient cuites, ça les ferait v'ni plutôt !

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A la dernière minute, se montrèrent le parapluie bleu et la tête branlante d'une petite vieille femme que le chef de gare du Trait lui-même soutenait par les hanches. Le vieux rentra ses pieds et ses lapins sous la banquette et Gaillard, par galanterie, s'empara du panier de la paysanne et le plaça près de lui un peu brusquement. La vieille en fut révoltée : « Mais, quittez-mé man panier ! » Gaillard répondit d'un ton calme :  « Vos fâchez point, le v'la, vot' panier » ! Comme le train s'ébranlait, elle fit un signe de croix sous sa pèlerine, les lèvres serrées et murmura : 
« J'ai bé vu, vos l'avez j'té ! » Gaillard, qui regrettait sa complaisance, se ficha :
— Bé écoutez, c'est trop fort, j'vous l'prends pou vos aider, pis vos n'êtes point cotante ; eune aut'fois, vo l'mettrez, vot' panier !
En prenant à témoin les autres voyageurs :
— C'est ti pas vrai, véyons ! J'y prends son panier pou la mettr' a s'n'aise et pis... si enco j'y avais jeté comme cha, par malice et sans cause, comme no dit ; mais point du tout, j'y prends pou l'aider.
Un peu têtue, la vieille paysanne murmurait encore : « J'ai bé vu, vos l'avez jeté ! » et les deux rides profondes qui longeaient son nez. renfonçaient ses lèvres minces où poussaient comme du gazon quelques poils roux. Ses pommettes luisaient, ses oreilles où pendaient deux anneaux de cuivre étaient rougis par l'émotion et des yeux de souris, brillant sous les paupières fanées, animaient le parchemin plissé de sa vieille figure. Un bonnet à coques mauves, dont les brides étaient nouées sous son menton qui tremblottait, découvrait ses cheveux blancs, séparés par une raie au milieu et tassés par derrière dans un filet noir.
Bien qu'elle eût chaud, elle n'osait ôter sa pèlerine de mode ancienne qui emprisonnait son cou décharné et ses mains rugueuses, sortant des courtes manches d'un caraco, étaient posées sur son panier de paille brune, bien clos, qu'elle serrait entre ses genoux. On eût dit qu'elle craignait de prendre trop de place et de gêner ces hommes qui la gênaient.
L'odeur du tabac l'incommodait, car le vent en refoulait par la portière la fumée bleue ou dansait un rayon de soleil et elle fronçait ses sourcils aux rudes cahots qui faisaient trembler toute sa personne.
— Si encore, reprenait Gaillard, j'v avais jeté par terre, ça peut arriver ! Mais point du tout, j'y prenais pou l'obliger ! Le vieux l'approuvait en clignant de l'œil et, de temps à autre, pour chasser ces idées tristes, il atteignait sa tabatière. La dame et sa fille observaient le paysan.
Elle était bien la vieille Cauchoise de maintien craintif, très économe, très méfiante, qu'on aime pour l'avoir vue à travers une vitre de chaumière, derrière un pot de fleurs, près d'un rouet qui ronronne et d'un chat qui lève une patte pour attraper les menus fils de la quenouille ; l'aïeule expérimentée, dont la voix cassée, aux jours de fêtes, sonne comme un glas ; bien à sa place dans un chemin creux de village qui mène à l'église et faite pour la diligence où elle eût confié son colis aux bons soins du conducteur.
Soudain, avec une malice dans le regard, Gaillard lui demanda :
— Qui qu'y a donc dans çu panier qu'est si précieux ?
Elle fit la sourde oreille, mais pressa instinctivement son panier de ses deux mains. Une plainte en sortit, étouffée a demi par le roulement cadencé du wagon. La mère regarda sa fille ; la fille regarda sa mère. L'une, pour motiver son rire, montrait du doigt le paysage ; l'autre, ses joues écarlates gonflées, se pinçait le nez, prête à pouffer. Le vieux Beausire s'en mêla. Bien qu'il ne fût point d'humeur à plaisanter, ce fut plus fort que lui, il voulut prendre parti pour son compagnon, sans en avoir l'air malicieux qu'il était de sa nature.
— Dites donc, madame, vous l'avez ti déclaré, vot' panier ? No a pas l'drai ed monter sans cha, vos savez bien !
La vieille n'avait aucun motif d'en vouloir au vieux campagnard dont l'air grave inspirait confiance. Aussi daigna-t-elle lui répondre : « Pour qui donc cha ?
— Parce que... no a pas l'drai ed' monter sans cha, pardié ! Nos vous ferait t'un prochès, vos savez ben. J'vos dis cha, y a pas ed' curiositai, est dans vot' intérêt ! »
Et il cligna de l'œil vers Gaillard. Il espérait ainsi qu'elle parlerait. Mais, à Normand, Normande et demie, la vieille Cauchoise flaira un piège et pour se rassurer — car le mot procès l'avait effrayée — elle se tourna vers sa voisine : « Est-ti vrai, cha ! » La jeune fille, croyant qu'elle lui parlait de la température, répondit : « Oh ! oui, il fait chaud ! »

La vieille ne savait pas, comme on dit, sur quel pied danser. Si pourtant c'étai vtrai, pensait-elle. Mais, pourquoi leur dire ce qu'elle avait dans son panier ? Ils étaient bien curieux. Et puis, la prudence est une bonne chose par le temps qui court. Un silence s'étant formé, Gaillard expliqua que sa pipe et lui ne faisaient qu'un et il en secoua la cendre contre la banquette, ce qui fit caqueter les poules. Puis, le buste en avant, il regarda son vis-a-vis qui, les poings sur les genoux, examinait le plafond, la cloison basse d'où partaient des voix criardes et des rires. Leurs corps oscillaient ou dansaient. Gaillard prit de nouveau la parole ; mais, le vieux, qui songeait à son garçon, n'entendit pas tout de suite. Il se pencha et dit : « Côment ? »
— J'dis qu'c'est ben aisé tout d'même, dà ! Mé, j'vas toujours dans l'basses classes. Dans l's'autres, no s'est mieux portai, mais no s'est pas rendu plus vite !
Beausir répéta : "Côment !" par habitude et répondit ; "Pis, c'est pus cher itou !
— est cha !
La vieille, se figurant qu'ils parlaient d'elle, leur lança un regard méchant.
Gaillard, qui connaissait la ligne, annonça, voulant faire de l'esprit : 'Vl'à eune arrêt station !"
C'était Guerbaville-La Mailleraye.
La vieille eut un sursaut : "C'est ti Caûdebec ? "
— Pas encore, "fit sa voisine ; mais Beausire s'empressa de rectifier :
— Bé sûr; est là qu'il faut qu'vos d'chendiez. Vos veyez point, donc, en v'la qui d'chendent.
Il vengeait ainsi Gaillard, car ces paroles affolèrent la pauvre femme qui fut bientôt dehors avec son parapluie... et son panier.
Gaillard mit le nez à la portière et, sur le quai, dont les galets criaient sous les pas pressés des voyageurs, il vit la vieille désorientée, regarder de tous côtés, pui un employé la questionner, la prendre par le bras et la pousser vers un compartiment dont il ferma la portière avec force.

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Gaillard se rassit en ricanant :
" Hein ! La v'la ti dupe à c'theu ! C'est pas pour dire, mais quand no est si niente que cha, vaut mieux rester cheux sé. J'y avais pris san panier, vos avez bien vu, j'y ai ti pris par malice ? Si encore j'y avais jeté su les pieds, mais du tout..."
La dame expliqua de sa voix aigue : "J'la connais moé, c'te femme-là ; c'est le premier coup qu'a voyage pour sûr. La v'la allée chez l'notaire. J'crois bien qu'alle a eune masure qu'on veut y acheter, pis qu'a veut point."
— Oui, mais qui qu'chest qui pouvait bien avé dans san panier ? dit le vieux. T'nez, mé, j'vos l'chelle point : j'ai çu capet la, rapport que j'vas enterrer man paur garchon... la fiège typholis, ma paur' dame ! Et il indiqua à ses pieds un haut-de-forme enveloppé dans un journal. Là-dessus, il se mit à priser.
La jeune fille en robe grenat, coiffée d'un chapeau de paille dont les cerises sem
blaient narguer les oiseaux du bonnet de sa mère, ouvrit la bouche et timidement : « Je crois bien que c'était un lapin. » — Ça serait-ti point pustôt s'n'argent, quéqu'fois, dit le vieux, pis ses papiers ! » Enhardie, la jeune fille ajouta : « Je ne crois pas, ça se mouvait dedans ! » — A moins, fit Gaillard en riant, qu'cha séye un quin, bihasard, mais j'l'aurions entendu japper ! — Alle aura point voulu l'quitter cheux elle d' pus qu' no y pranne, expliqua la dame d'un ton chantant ; à c'tage-là, no est méfiant, vos savez bien. A file au rouet dans sa bicoque, eune bicoque ed'neuf chents francs : alle avait pus qu' no s' moque d'elle. Mais, i'sais bien, moé, c'qu'a muchait, dans son panier, m'en doute, mais j'voulais point le dire :
— Pour qui cha ! firent les deux hommes, étonnés.
— Parce que... vous y auriez fait des misères !
dit-il, en guise de compliment, Cette réponse leur échappa à cause du roulement sourd du train sur un pont. La Seine, se rapprochant d'eux, s'élargissait. On arrivait a Caudebec. La dame et sa fille se levèrent et, debout, les deux paysans s'adossèrent aux cloisons pour les laisser passer. Par complaisance. Gaillard tendit à la dame ses cageots à poules, à la jeune fille, une ombrelle rose. « Vos autes, vos' êtes bien éduquées ! » Quant à Beausire, il otait sa blaude et sa casquette, les enveloppait dans le journal d'où il venait de sortir le haut-de-forme à petits bords qu'il ajusta sur sa tête. Après l'inhumation, il irait vendre ses lapins au marché de Caudebec.

A la barrière de sortie, des voyageurs entouraient une vieille femme à qui l'employé demandait: 
— Rien à déclarer ? Qu'est-ce qu'il y a dans votre panier ?
La vieille desserra les lèvres : « Un cat. » L'employé ne comprenant pas, des gens lui criaient dans l'oreille : « Un cat, voyons ! »  Alors, une dame qui tenait deux cageots à volailles, expliqua de sa voix aigüe :  
« C'est un cat qu'a dit qu'alle a ! »


4 novembre 1922.