Née à Yainville, belle et élégante, Denise Maréchal ouvrit un atelier, place Vendôme, le haut-lieu de la haute-couture parisienne. Là, elle accueillera ses cousines de Maimberte devenues orphelines...

Des Mainberte de Claquevent, hameau au bord de la Seine à Yainville, orphelins réfugiés à Boescherville, ce fut Marguerite qui fut la première à monter à Paris. Elle était veuve d'Arthur Guillaumet décédé à Monchevrel, dans l'Orne, en 1926. Marguerite va travailler chez Fritz Kobus puis, refaisant sa vie avec un Espagnol, elle va tenir un café au 160, avenue de Paris.

Dans la capitale, une cousine va aussi servir de tête de pont aux Mainberte : Denise Lemaréchal, née à Yainville en 1898. Lorsqu'elle vient au monde, son grand-père maternel, Pierre Delphin Chéron, vient d'arrêter de piloter le bac d'Yainville. Il se consacre alors à la pêche fraîche à bord du Pauvre pêcheur en compagnie d'un oncle de Denise, François Chéron. 

Après avoir été mannequin, cette femme élégante dirige un salon de couture au N° 26 de la place Vendôme. Son atelier est au dernier étage de l'hôtel de Nocé qu'occupe le joallier Boucheron à l'angle de la place et de l'amorce de la rue de la Paix. Elle fait ainsi face à Paquin et sa ribambelle d'ouvrières qui s'égayent de l'autre côté de la rue à la sortie des ateliers. C'est là, sous l'Occupation, que Pierre Cardin fera ses premières armes.

Georgette Chéron, épouse Lemaréchal, sa fille Denise, Andréa Mainberte, sa nièce, Lily Lemaréchal, son autre fille. En bas à gauche est la maison Paquin et la rue de la Paix.

L'histoire du N° 26

 Frédéric Boucheron avait ouvert un premier magasin galerie de Valois, en 1853. Il s'est installé place Vendôme en 1893 au rez-de-chaussée de cet immeuble où, à l'entresol, vivait alors la comtesse de Castiglione dans un noir absolu. L'ancienne maîtresse de Napoléon III refusait de se voir vieillir... Lucien Guitry aura un temps un appartement sous ce toit. En 1923 est attestée à cette adresse "Léontine Modes". En 1926, Mme Eliane, "marchande de modes et de frivolités" a ses salons au premier. En 1927, spécialisée dans le commerce de couture, voilà que se forme ici pour 20 ans la société Shall et Will : "un nom nouveau qui est presque un mot d'ordre et qui mérite de le devenir, estime le Figaro. Dans cette maison, on n'est pas avare de goût et on emploie les plus beaux tissus des grandes maisons de soieries et de lainages, la créatrice présente elle-même, dans un décor simple mais raffiné, des modèles qui ne dépareraient pas les plus grandes collections". Entourée de plusieurs associés, la directrice de la société a pour nom Mme Pierre Simon. En 1937, le tailleur Paul Roy s'installe aussi au 26. Il y a là encore une agence de voyage, un décorateur, Linke, au second. Enfin, le 26 abrite un institut de beauté fondé en 1895 par Mme Valentin Le Brun et mondialement connu dans les années 30 à l'enseigne de Klytia.

Aux quatre coins de la place

Au n° 1 de la place Vendôme est une vieille et grande maison, Aine-Montaillé, connue depuis 1853. Elle est la locomotive de ce haut-lieu de la haute-couture. Durant la Grande guerre, Eugène Aine, petit-fils du fondateur, présidait le syndicat de la couture et la grève des "midinettes" provoqua sa démission. Il gagnait en revanche un procès contre la maison Drecoll Ltd, place de l'Opéra, dont il contesta l'origine anglaise en démontrant ses liens avec l'Allemagne. Dans les annés 20, on trouve aussi place Vendôme :

Gustave Beer au 7 qui deviendra Torrente en 2006, 
Premet au 8, dirigé en 1924 par Mme Charlotte et liquidé en 1931,
Martial & Armand au 10. On y trouve les chapeau de Cora Marson en 1929.
O'Rossen au 12, dont les salons occupent plusieurs étages. Chopin est mort là en 1849.
Marthe Régnier au 16, 
Chéruit au 21 avec Mme Wormser pour créatrice et où Elsa Schiaparelli s'installe en 1935,
Bruyère couture au 22 (1939). Là, en 1922, on remarque les chapeaux de Juliette Bretagne.
Agnès-Drecolle au 24 où Mme Havet est directrice générale, liquidé en 1932, 
Charvet au 25 en 1877, au 8 en en 1921 et au 28 en 1982.
Dœuillet & Cie au 34...
 

En avril 1926, L'Intran signale qu'une maison de la place Vendôme recherche dans un rayon de 400 m des locaux importants pour y installer des ateliers de couture ou de fourrure. La même recrute une "première d'atelier, modéliste, essayeuse aux manteaux". Il faut écrire avec référence à M. Broom, 17, rue Dautencourt qui transmettra. Discrétion...

Entre parfumeurs et bijoutiers, la rue de la Paix alignent aussi nombre d'ateliers de couture : Paquin, Mulot, Camille Roger, le fourreur Grunvaldt... Sans parler de la rue Cambon où, dès 1921, une certaine Coco Chanel développe sa notoriété.

Dans les années 25, les jupes raccourcissent toujours, les chapeaux se font plus petits, les tailles plus basses.... Rabaptisée Marshall, Denise Lemaréchal est douée pour le dessin sur pied, autrement dit l'art de façonner une robe directement sur la cliente. Belle, très élégante, elle présente elle-même ses créations ainsi que sa sœur Lucienne qui travaille à ses côtés. Il y a une petite tradition familiale dans la couture incarnée par Marie Chéron qui exerça ce métier à Boscherville jusqu'au rachat du café de Claquevent.

Après avoir été employé à la centrale d'Yainville, le père de Denise travaillera chez l'équipementier automobile Chausson, à Asnières. L'entreprise fondée par deux frères est un sous-traitant des principales marques françaises. Durant la Grande guerre, elle a notamment équipé l'aviation alliée. En 1923, elle produit 80 000 radiateurs. Il subiste une photo de Lily avec sa mère à Asnières.

Ma mère, Andréa Mainberte, aux côtés de la famille Lemaréchal : Denise, sa mère, Georgette Chéron, sa sœur Lucienne et son père, Louis Lemaréchal. Ces dames sont manifestement habillées de leurs propres créations...


Un photographe prestigieux

On garde des créations de Denise une série de huit images signées d'un photographe prestigieux accrédité par le Gouvernement : Henri Manuel chez qui a travaillé la fondatrice des studios Harcourt. 

Marinière.
Robe habillée. Manteau de soirée.

Tenue de ville. Robe de jour.
Robe du soir. Robe gitane.

Au coeur de Paris, 27, rue du Faubourg-Montmartre, la maison d'Henri Manuel abrite une agence de presse créée en 1910 et qui alimente les grands quotidiens. Cinq studios accueillent les mannequins des ateliers de couture. Henri Manuel travaille pour trente revues de mode comme La Femme de France, Les Grandes Modes de Paris, Les Modes de la femme de France, Le Petit Écho de la Mode. On réalise aussi ici des portraits d'artistes et de célébrités qui vont de Pétain à De Gaulle en passant par Joséphine Baker nue et qui feront la une des magazines. Cerné de meubles et de bibelots précieux, grand amateur d'art, Manuel organise par ailleurs des expositions de peinture, de sculpture... 

Tandis qu'elles tentaient de tutoyer la fortune, Denise et sa sœur Lily eurent à affronter plusieurs drames familiaux. Leur frère Georges, engagé volontaire, avait fait la Grande guerre. Il y perdit son index gauche, à Neuveille-Saint-Vaast, et fut une seconde fois blessé, à la jambe cette fois. Croix de guerre, médaille interalliée, il fut cité en 1915 pour avoir mené ses hommes à l'assaut avec une belle crânerie et souffrait des reliquats d'une intoxication au gaz. La paix revenue, il se retira à Paris, 15 avenue de Messines, 8e arrondissement. Puis à Rouen.  Mais voilà qu'en 1921, il est condamné à trois mois de prison pour escroquerie. En 1924, on le casse de son grade d'adjudant pour le ramener au rang de soldat de 2e classe. Marié, il est mort prématurément en 1928. Sans descendance.

Plus dramatique encore fut la destinée de leur frère Marc Lemaréchal, mort dans l'explosion de l'usine d'électrolytique d'Yainville .

En 1936, le salon de couture tenu au 26 par Marco Assayas fit faillite. Il demeurait rue Lyautey. Mme Jane en avait été la directrice artistique.

Symbole de l'aisance de Denise Lemaréchal, cette photo place Vendôme, devant l'hôtel de Ségur, siège de Van Cleef et Arpels, situé à quelques pas de l'atelier de couture. Gaston Darmont, son compagnon, est sans doute l'auteur de la photo et le propriétaire de cette traction Citroën cabriolet. Créé en 1934, l'avant ressemblant à la fameuse berline, le cabriolet a triomphé dans nombre de concours d'élégance. Mon père a possédé le même modèle à l'époque du Front populaire.

Denise tiendra son atelier jusqu'à la guerre. Dans les années 40, Leyna Beauvillain présente régulièrement ses collections au 26 de la place Vendôme.

La tradition familiale veut que cette photo ait été prise sous les toits du 26 de la place Vendôme. Denise et sa sœur entourent la fille d'une cousine Chéron venue de Yainville, Jacqueline. Le ou la photographe était attablé avec elles, son verre est sur la table. 

Jean-Pierre Melville raconte comment, en août 50, lui est venue l'idée du cambriolage d'une bijouterie pour son film Le Cercle rouge : "j’ai fait le tour par la rue de la Paix, j’ai pris la rue Danielle-Casanova, et j’ai appuyé sur tous les boutons de portes cochères et à peu près à la septième ou huitième, une porte s’est ouverte. J’ai traversé une cour, puis une deuxième cour, j’ai vu un escalier, j’ai escaladé cet escalier, je suis arrivé en haut, j’ai vu une lucarne qui donnait sur le ciel avec une échelle pendue contre le mur, j’ai mis l’échelle contre l’entrée du petit grenier où il y avait la lucarne, je suis monté, j’ai soulevé la lucarne, je suis monté sur le toit, je me suis retrouvé sur le toit de la bijouterie Boucheron"... Melville était sur celui de l'atelier de Denise...

Mais quittons le luxe de la place Vendôme qui, sans doute, n'était pas fait pour les humbles Yainvillaises. Liliane, la "mannequin-vedette" de la maison Marshall, finit par se marier à un poissonnier, Roger Barbey, et s'installera comme cafatière-épicière à Sigy-en-Bray. Je me souviens avoir plongé ma main dans ses bocaux de confiseries à son invitation. Quant à Denise, elle revenait régulièrement à Yainville. Après la messe du dimanche matin, elle me demandait de l'accompagner jusqu'à la maison de mon père, veuf de celle qui avait été sa petite main. Je réglais ma marche sur le pas de cette grande dame dont les talons hauts détonnaient dans la descente de la rue de la République. Son manteau de fourrure exhalait un parfum parisien et ses yeux étaient aussi étincelants que ses paquets de bombons dont elle me gratifiait à chaque visite. En 1962, elle n'est pas venue. Elle n'est plus jamais venue.







SOURCES


La presse parisienne de l'époque. Mais il me manque beaucoup de choses sur Denise. Alors, i vous rencontrez ce nom...


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