Le Mesnil-sous-Jumièges eut la chance de compter dans son école un instituteur éclairé : Henri Alais. Cet érudit s’intéressa à la culture locale dans les deux sens du terme : celle des traditions, celle des arbres fruitiers...


L'école du Mesnil en 1910. Monsieur Alais figure-t-il sur la photo ? On y reconaît en tout cas Alphone Callais, le futur maire de Jumièges, second au 2e rang à partir de la droite.
En 1894, le canton de Duclair fut victime des ravages de la chenille cheimatobia brumata. 350 hectares touchés. 350.000 francs de préjudice.

 C’est la presqu’île de Jumièges qui fut la plus meurtrie. 100 hectares à Jumièges, 50 au Mesnil.

Désignés par le préfet, MM Fouché et Noël vinrent évaluer les dégâts. Fin observateur, Henri Alais y alla aussi d’un rapport qui reçut une médaille de bronze de la part du Département. Il fut lu en 1998 à l’Association normande. 
Sénateur Henri Alais est né le  14 mai 1859 à Gruchet-le-Valasse il est le fils de Séraphin, Victor, tourneur sur bois et de Marie, Victorine Follain tisserande.
il s'est marié à Sanvic le 17 août 1882 avec Marie Zélie Augustine Leboucher, il est alors instituteur adjoint au Havre.
il figure dans le recensement du Mesnil de 1891 comme instituteur ainsi que sa femme et son fils Henri, 7 ans, puis dans celui de 1901 avec seulement son épouse.

Jean-Pierre HERVIEUX
Ainsi commence ce long exposé dont nous reproduisons des extraits dans l’histoire des Jumiégeois : « L’infertilité des pommiers, cette année, a tenu aux gelées tardives, si bien que les ennemis habituels sont passés au second plan, mais il est bon de s’en préoccuper en vue d’années plus heureuses dont il y aura lieu préserver la récolte. A ce point de vue, quelques mots sur la cheimatobia brunata, une vieille connaissance dont nous avons eu déjà plusieurs fois l’occasion d’entretenir nos lecteurs. Les chenilles de la cheimatobia brunata qui jusque là n’avaient pas fait grand bruit se sont réveillées tout à coup en 1894 dans le département par des dégâts considérables et tout-à-fait sans précédents… »


Toujours la remise des prix de 1910...

Ses écrits
Henri Alais publia de courts articles dans la revue Le pays normand lancée en 1900 à Honfleur par Léon Le Clerc. Le premier sur la pelote (1900), le second sur le rite à Jumièges de la Saint-Jean Baptiste (1901). Il y qualifie la procession de "cérémonie quasi-burlesque, dénommée "Procession du Loup-Vert dont l'origine, très diversement commentée ne paraît avoir justifié ni le titre ni l'espèce de pompe qui lui ont donné un caractère tout particulièrement local et un cachet si facétieux." Bref, voilà deux sujets abordés par nombre de folkloristes.

Dans la même revue du Pays normand, un seul de ses écrits semble inédit : Les enfants morveux (1901):

"Parmi les vieilles superstitions normandes, il en est une fort en honneur principalement dans la presqu'île de Jumièges Ce qui n'est qu'un usage dans bien des localités, atteint là le suprême degré du ridicule. 

Elle consiste pour les jeunes époux de s'abstenir d'assister à la messe le jour de la publication des bans du mariage et pour employer l'expression usitée dans l'endroit, le jour où l'on crie les bans, et mieux encore : le jour où le curé vous baille par dessus bord.Et si vous interrogez non seulement les fiancés, mais encore les personnes d'âge sur les motifs de cette abstention, il vous sera répondu invariablement :- Mais vous n'y pensez pas, s'exposer à avoir des enfants morveux..."

Il s'agit là de la courte description d'une superstition en cours dans la presqu'île de Jumièges. Manifestement authentique. Par contre, en 1902, il donne Un viau pour un navet...

Un viau bien mystérieux
"On raconte que, vers 1560, un journalier de Jumièges avait récolté un navet de proportions colossales. Toute la contrée en était restée en admiration. Le brave homme s'empressa d'aller offrir ce prodige aux religieux de l'abbaye de Jumièges. L'abbé dom Gabriel Leveneur se montra sensible et très satisfait du présent qu'il récompensa, dit-on, de trois pièces d'or.

Songez donc, trois pièces d'or pour un navet ! Le bruit s'en répandit dans toutes les paroisses d'alentour. Un fermier des moines, Jacques Bertrand, paysan rusé, avide de gains, calcula que si l'abbé s'était montré d'une prodigalité sans bornes pour un méchant navet, il le serait bien plus pour une offrande de valeur. Il résolut donc de lui faire présent de son plus beau viau. Le supérieur lui témoigna de beaucoup d'amabilité, le remerciant fort, mais ne voulut rien recevoir.

— Votre honnêteté me touche, lui dit il, plus que je ne saurais le dire, mais je ne puis pas accepter.

Sur quoi Maître Bertrand insiste à nouveau, au point que dom Gabriel Leveneur se rend. Toutefois, comprenant le vrai motif qui fait agir le madré fermier, il lui dit enfin : - Je prends avec reconnaissance votre magnifique cadeau, mais acceptez en échange cette merveille qui a coûté au monastère plus que ne vaudrait votre veau. Et il remit au bonhomme, avec force politesse, le prodigieux navet. Inutile de dire que celui-ci fut la risée des paysans de la contrée et que le viau de Jacques Bertrand est resté légendaire dans toute la baronnie de Jumièges."

Sommes-nous là devant une supercherie? On retrouve, à quelques variantes près, la même histoire dans les Colloques d'Erasme publiés en 1720. Sauf que l'abbé est cette fois Louis XI et le veau un cheval. Par la suite, de nombreux recueils de fables ou encore des méthodes pour apprendre à lire reprennent le même thème: un navet, un veau, un seigneur du cru.

Antérieure à celle de Alais, voici une version de Claude Marcel, en 1884:

"Un ouvrier jardinier avait si bien soigné un navet, qu'il atteignit une grosseur énorme et faisait l'admiration de tous ceux qui le voyaient. Il résolut d'en faire présent au seigneur du village, qui s'occupait beaucoup d'agriculture et se plaisait à encourager la bonne culture.
Il porta donc son navet monstre au château, et reçut en retour une forte somme d'argent. Un fermier du voisinage, en apprenant cette bonne fortune du jardinier, pensa que, s'il offrait à sa seigneurie le plus beau veau de son troupeau, il en recevrait aussi une somme d'argent bien au delà de sa valeur. Il se rendit donc au château avec son veau et pria le seigneur de l'accepter. Ce dernier, soupçonnant le motif qui portait le fermier à cette fausse générosité, refusa d'abord ; mais, vivement pressé de nouveau, il accepta enfin, et dit au fermier : " Puisque vous êtes si généreux à mon égard, je veux agir de même envers vous. Faites-moi le plaisir d'accepter un présent qui m'a coûté bien plus que la valeur de votre veau." En achevant ces paroles, il présenta au fermier le navet du jardinier."

Troublant. On est tenté de penser qu'Alais a ajouté une date, 1560, le nom de l'abbé Leveneur, celui du paysan Jacques Bertrand. Bref, des détails trop précis pour une "authentique légende", même si ces deux termes sont antinomyques. A sa décharge, le patronyme Bertrand fut effectivement porté à Jumièges. Et précisément dans les années 1560 ! Coïncidence étonnante. Mais pure coïncidence.  Le 28 octobre 1929, sous la plume de Gustave Milet la Dépêche de Rouen nous affirme encore que "un viau pour un navet" est une expression du pays de Duclair et de Jumièges. Sans doute a-t-il lu Alais entre temps.

Laurent QUEVILLY.

Quiz

  • Henri Alais avait trois frères : Victor André, Alfred et Séraphin Alais. La famille a-t-elle gardé le souvenir de ce monsieur ?


Annexe
Le Jeu de la Pelote ou Soule
par Henri Alais

~*~


"Parmi les jeux du moyen-âge, il en est un, celui de la pelote, dont le souvenir n'est pas encore oublié, puisqu'il ne fut supprimé qu'en 1866.
Chaque année, le jour de Noël après Vêpres, le Maire du Mesnil-sous-Jumièges offrait son bras à la femme originaire de la commune qui s'était mariée la dernière (c'était à qui se marierait la dernière pour avoir cet honneur) et la conduisait dans le pré de l'Oraille.
Là, en présence de toute la paroisse attirée par la curiosité, cette jeune mariée jetait une pelote enrubannée, dans laquelle était renfermée une prime, dans les cinq dernières années la pelote était faite en osier et de dimensions variables.
Une fois lancée, chacun s'efforçait de la saisir. Or, pour en demeurer définitivement le maître, il fallait rentrer chez soi et faire baiser la pelote à la cheminée sans être touché par personne.
Quiconque touchait le porteur lui criait : "Lâche la pelote !" Et de nouveau la pelote était lancée. Celui qui s'en emparait sortait souvent de la commune, en demeurait éloigné deux ou trois jours, quelquefois davantage, et ne regagnait son logis que lorsqu'il présumait qu'on s'était lassé de guetter aux abords de sa maison, encore n'y rentrait-il que la nuit.
Outre la gloire personnelle de garder la pelote, on s'acharnait encore à l'enlever par désir d'honorer son hameau.
Une sorte de superstition s'en mêlait aussi ; la pelote portait bonheur au hameau qui la possédait et lui donnait une bonne récolte dont les autres étaient privés.
Tout cela était fort inoffensif ; mais la bousculade générale qui suivait l'apparition de la pelote l'était beaucoup moins, force horions s'y distribuait, maint vêtement en sortait en lambeaux ; là enfin se liquidaient les vieilles rancunes. C'était plus qu'il n'en fallait pour justifier une prudente suppression.
La pelote se pratiquait aussi à Jumièges et à Yville-sur-Seine. Elle était également en usage à Hauville, endroit où les religieux de l'abbaye royale de Jumièges avaient des biens.
Elle fut abolie dans ces trois endroits pour les mêmes motifs, parce qu'un homme y fut tué ; aussi une vieille croyance fait-elle dire à quelques crédules que, quand une chose pareille arrivait dans un endroit, on devait passer cent ans sans jeter la pelote.
Ce jeu avait lieu aussi dans la Basse-Normandie, la Bretagne et la Gascogne dont la pelote ne différait guère que de nom de celle qui se pratiquait dans la presqu'ile de Jumièges et ses environs.

On la nommait la Choule mais plus communément la Soule et ceux qui y prenaient part étaient les Souleurs.

Les Basques eux-mêmes ont eu leur Soule.

Par une ordonnance royale, Charles V autorisa, en 1370, une seule pour les habitants de Condé-sur-Noireau, « en récompense du courage qu'ils avaient montré dans la lutte contre les bandes angle-navarraises ».

Mais si Condé, l'antique cité gallo-romaine en eut d'abord le privilège, Tinchebray et les autres bourgades de la région ne tardèrent pas à y participer. Chaque année, les mardi-gras, une balle de cuir de la grosseur d'un boulet et orné de rubans était lancée par la dernière mariée. Les jeunes gens accourus en foule se disputaient cette balle ou Soule pendant le reste de la journée. Le bataillon des souleurs bondissait dans la campagne, roulait au fond des ravins et des fossés, franchissait les ruisseaux, escaladait les rochers, se meurtrissait, se déchirait aux épines du chemin.
 
L'heureux vainqueur soutenu et acclamé par ses camarades, rapportait triomphalement la Soule, qu'on exposait sur la place publique, pendant une année, pour narguer les vaincus.

 Les athlètes de Montilly, Saint-Pierre-d'Entremont, Fresnes, Montsecret, etc., se distinguèrent plus d'une fois dans ces joutes.

Quelque fois les souleurs, au nombre de plusieurs milliers, se choisissaient un chef chargé de diriger le jeu, ou plutôt la lutte, et d'adjuger la palme au vainqueur. Souvent dans l'affreuse bagarre son cri se faisait entendre : « Souleurs, ça souffre! » Les rangs s'ouvraient, les blessés étaient relevés et emportés, puis le jeu recommençait. Il n'y avait pas d'année qu'il ne restât des blessés et parfois des morts sur l"arène ; cela fut cause que le comte d'Alençon proscrivit en 1770 cet amusement dangereux.
   
Cette ordonnance si sage ne devait pas amener la disparition de la soule. Elle fit fureur, comme par le passé, pendant la première moitié de ce siècle ; ce ne fut que vers 1850 qu'un arrêté du préfet de l'Orne lui donna le coup de grâce. Les gendarmes, chargés de disperser les lutteurs, trouvèrent sur le champ de bataille une balle souillée, déchirée, un informe paquet de chiffons ; c'était tout ce qui restait de la soule.

On raconte qu'en 1820, la soule fut tout particulièrement disputée au Mesnil-sous-Jumièges. Le vainqueur, pour se soustraire aux poursuites des coureurs, traversa la Seine et la forêt de Mauny et se réfugia dans un cabaret de Caumont à un endroit dit La Ronce. Il y était encore lorsque par hasard, deux des peloteurs ou souleurs de la veille, le père et le fils, revenant de Rouen, lui donnèrent inopinément la chasse et l'obligèrent à réintégrer la pelote au village où la lutte dura de nouveau trois jours entiers.

En 1861 et 1862 le vainqueur fut M. Ephrem Vauquelin qui ne remporta la victoire qu'après avoir parcouru un espace de cinq kilomètres au moins ; en 1862, il se réfugia chez M. Desjardins, au passage de Jumièges, et ne rentra que fort avant dans la nuit.

Ce jeu fut enfin supprimé en 1866 et personne ne protesta contre cette suppression.   

Henri ALAIS.



La Procession du Loup-Vert
par Henri Alais

~*~

IL existe encore à Jumièges (Seine-Inférieure) trois confréries dont la plus ancienne, celle de Saint-Jean-Baptiste, fut fondée en 1390 et reçu l’approbation de Guillaume de Vienne, archevêque de Rouen.

Tous les ans, le 24 juin, la frèrie de Saint-Jean, c’est ainsi qu’on l’appelle, célèbre sa fête patronale par l’assistance à la messe et l’offrande d’un pain bénit suivis d’agapes fraternelles.

La solennité commence la veille par une procession qui, anciennement, s’appelait Procession du Loup-Vert, et par l’embrasement d’un feu de joie traditionnel dit feu de Saint-Jean.

Vers la fin du jour, tous les frères se réunissent chez le maître ; là, ils revêtent le chaperon de l’association, puis précédés de la bannière et de la croix ils accompagnent le clergé paroissial qui se rend processionnellement au bûcher disposé dans la cour.

Le curé allume et bénit le feu, ensuite il entonne le Te Deum qui est répété en chœur par toute l’assistance ; il est bon de dire ici que cette assistance ne se compose pas seulement de quelques curieux, mais bien de plusieurs centaines de personnes accourues en foule tant de Jumièges que des communes environnantes ; chacun veut assister au feu de Saint-Jean : celui-ci par dévotion, celui-là par curiosité, un troisième pour y conquérir son tison, car il ne faut pas oublier que les tisons du feu de Saint-Jean sont de précieux préservatifs contre la foudre...

Aussi le départ du cortège, après la bénédiction du feu, est-il le signal d’une bousculade générale : le bûcher est pris d’assaut et les tisons très chèrement disputés.

Le retour de la procession s’effectue dans le même ordre que le départ ; après avoir déposé les insignes, les frères ouvrent le bal champêtre qui se prolongera fort avant dans la nuit à la satisfaction générale. Il faut voir avec quelle ardeur toute la jeunesse présente s’en donne à cœur joie !... Que d’anciens veulent encore, une dernière fois, sauter une vieille gavotte ou perpétuer le souvenir des belles Olivettes conservées à Jumièges avec un culte sinon supérieur, du moins égal à celui des Provençaux.

Pendant ce temps, la frèrie s’est réunie à la table du maître, où ont été conviés le curé, la famille et les amis, pour prendre part au repas du soir dit petit repas ou goûter frugal (on ne le croirait guère à en juger par la variété des mets qui y sont servis) afin d’établir une distinction avec le banquet solennel du lendemain qui n’a rien de comparable sous le rapport de l’abondance des victuailles.

Sans exposer en détail le menu de ce que nous convenons d’appeler le petit repas, notons toutefois que le bouilli est accompagné d’une volaille à laquelle succède une gibelotte et un succulent gigot, voilà pour la première partie du goûter ; la seconde qui suit immédiatement n’est guère moins substantielle et se compose, suivant l’usage, d’un plat de poisson auquel fait suite le traditionnel bœuf à la mode, mets recommandé et tout à fait de règle dans les festins de l’association ; enfin une oie ou dinde truffée complète l’assortiment.

Du dessert, bien entendu, nous n’en parlons point ; il est tout à l’avenant.

A en juger par cette succincte nomenclature, on conviendra qu’un appétit même largement ouvert puisse y trouver son compte, fût-il  de plus excité par les émotions qui ont accompagné ou suivi les diverses péripéties de la soirée.

Ce souper, comme on le voit, a été lui aussi modernisé, car n’oublions pas qu’anciennement il était servi en maigre et qu’une amende ou une pénitence publique, la récitation du Pater à haute voix, par exemple, parfois l’une et l’autre, étaient infligées à tout frère qui parlait de façon irrévérencieuse ou de questions d’intérêt contrairement au règlement de la compagnie.

Le lendemain, jour de Saint-Jean, la confrérie assiste à la messe paroissiale, où l’épouse du Maître, – anciennement Loup-Vert, – est invitée à quêter. L’offrande d’un pain bénit précède la cérémonie ; à l’issue de la messe le clergé reconduit processionnellement les frères jusque sur la place du Chouquet, où il était venu d’ailleurs les chercher dans le même cérémonial pour les conduire à l’église ; puis vient le grand repas.

Maintenant laissons parler C.-A. Deshayes qui, en 1829, écrivit l’histoire de l’abbaye royale de Jumièges ; il nous dira dans une description des plus intéressantes et sans y rien omettre de quelle manière se faisait la procession dite du Loup-Vert au commencement du siècle dernier :

« Le 23 Juin, chaque année, une confrérie dite de Saint-Jean-Baptiste s’assemble avec croix et bannière chez un particulier désigné dans le pays sous le nom de Loup-Vert.

Tous les individus qui composent cette assemblée sont revêtus d’un chaperon portant pour insigne l’image du saint précurseur dont ils vont célébrer la fête. Le particulier chez lequel on s’est réuni, autrement le Loup-Vert, se revêt d’une vaste houppelande de couleur verte, se coiffe d’un grand bonnet pointu, sans bords, et de même couleur, – pour s’en former une idée, il faut avoir vu jouer le Devin de Village : son costume est le même que celui du magicien, à la couleur près, – et tout le vêtement quelquefois est chamarré de rubans – car il y a des variations dans le costume – ; accoutré de la sorte, il se met en procession à la tête des frères, et tous marchent en chantant l’hymne de Saint-Jean, au bruit de deux sonnettes que porte un jeune homme en surplis. A ce départ quelques salves de mousqueterie annoncent que le Loup est en marche ; ils se rendent ainsi à un endroit nommé le Chouquet – vis-à-vis les ruines de l’abbaye. – M. le curé, qui serait considéré comme hérétique s’il n’allait pas à leur rencontre, se trouvant averti par le bruit des pétards, vient les trouver avec son clergé ; de nouveaux coups de feu signalent son arrivée, et son départ n’est pas moins bruyant. Il conduit toute la bande jusqu’à l’église, au son des clochettes et au bruit de la mousqueterie ; à l’église on chante vêpres, après quoi toute la troupe retourne, avec croix et bannière, chez le Loup, où l’attend un repas qui, quoique tout en maigre, n’est pas le moindre stimulant de sa pieuse course. A la fin du jour on allume un bûcher et ce sont ordinairement un jeune garçon et une jeune fille, parés de bouquets et de rubans, qui sont chargés de ce soin. La procession arrive autour du feu ; rien n’est plus pittoresque que la sortie de la maison pour cette partie de la cérémonie. Il faut se figurer le tintement des clochettes, joint au chant de l’Ut queant laxis, les croix et bannières défilant comme des lances sous des pommiers dont les branches sont très basses, et les frères formant le cortège avec beaucoup d’assistants qui suivent toute cette procession. Arrivé près du bûcher, on chante le Te Deum, et ensuite on recommence l’Ut queant.  Les hymnes terminés, le Loup en costume, ainsi que les frères décorés, se tenant tous par une main, courent autour du feu après celui qu’ils ont désigné pour être Loup l’année suivante. On saura que, dans cette course, il n’y a que ceux qui sont à la tête et à la queue de la file qui aient une main de libre ; cependant il faut saisir trois fois le futur loup, sans quoi il ne serait pas censé pris ; jusqu’au moment où cet heureux résultat soit obtenu, l’aspirant loup qui est armé d’une forte baguette, a le droit de frapper le vieux loup et toute sa troupe, ce qui s’exécute ordinairement avec beaucoup de zèle. Enfin, quand le loup est pris, quelques-uns des frères le portent sur leurs épaules près du bûcher et font le simulacre de le jeter dedans ; c’est dans ce moment qu’en présence de la pieuse association, encore présentes la croix et la bannière, un ancien du pays chante la ronde suivante :

1. Voici la Saint-Jean,                4. Il m’a apporté
    L’heureuse journée                    Ceinture dorée ;
    Que nos amoureux                    Je voudrais ma foi
    Vont à l’assemblée :                  Qu’elle fut brûlée :
    Marchons, joli cœur,                 Marchons, joli cœur,
    La lune est levée.                      La lune est levée.

2. Que nos amoureux                5. Je voudrais ma foi
   Vont à l’assemblée ;                  Qu’elle fut brûlée,
   Le mien y sera,                          Et moi dans mon lit
   J’en suis assurée :                      Avec lui couchée :
   Marchons, joli cœur,                 Marchons, joli cœur,
   La lune est levée.                      La lune est levée.

3. Le mien y sera                     6. Et moi dans mon lit
   J’en suis assurée,                     Avec lui couchée ;
   Il m’a apporté                          De l’attendre ici
   Ceinture dorée :                       Je suis ennuyée :
   Marchons, joli cœur,                Marchons, joli cœur,
   La lune est levée.                     La lune est levée.

Ce que le ménétrier accompagne de son violon, qui n’est pas toujours d’accord.

Souvent on y joint d’autres couplets qui, comme les précédents, sont en contradiction avec l’espèce de solennité religieuse qu’on veut imposer à cette singulière cérémonie.

Les chants terminés, on rentre chez le loup, où, comme il a été dit, un souper en maigre est servi. Pendant le repas, celui qui parlerait de trafic ou dirait un mot immodeste, serait mis à l’amende, et ce sur le son des clochettes qu’agiterait le Loup près duquel elles sont déposées. Le contrevenant devrait en outre se lever, se découvrir et réciter à haute voix Pater noster tout au long. On observe que le Loup et les frères sont toujours décorés ; que le Loup a le droit d’inviter ses amis à ce repas, mais qu’ils ne peuvent être admis à la même table. Pendant tout ce temps, des danses s’exécutent devant la porte du Loup. Les pétards et les coups de fusil annoncent dans le lointain la cérémonie.

A minuit, tous les convives se lèvent, mettent chapeau bas et entonnent l’Ut queant. On retire ensuite les chaperons, et alors il est permis de dire tout ce qu’on pense ; mais la fête n’est pas encore finie.

Le lendemain, toute la compagnie en joie retourne avec le même attirail jusqu’au Chouquet, où elle trouve un pain bénit à plusieurs étages, surmonté de bouquets et d’une grande asperge ornée de rubans.

M. le Curé vient encore à leur rencontre ; on va entendre la messe, où le Loup quête en costume, et dépose sur les marches de l’autel les clochettes que le futur Loup prend pour gages de la dignité qu’il doit avoir et qu’il a méritée pour l’année suivante. Néanmoins on retourne chez le vieux Loup, qui traite toute la société selon sa fortune, et que souvent il garde plusieurs jours à table ».

Telle était dans son ensemble cette cérémonie quasi-burlesque, dénommée Procession du Loup-Vert dont l’origine très diversement commentée ne paraît avoir justifié ni le titre ni l’espèce de pompe qui lui ont donné un caractère tout particulièrement local et un cachet si facétieux.

H. ALAIS.