Comment diable le retable du Mesnil, lié à Agnès Sorel, est-il exposé aujourd'hui au musée de Limoges? Enquête sur les tribulations d'un objet bien mystérieux...

Par Laurent QUEVILLY.

Il neige. Un long cri déchire la nuit. Agnès Sorel, la maîtresse de Charles VII, ne se relèvera pas de ses couches. Nous sommes le 9 février 1450. Une année passe, peut-être deux. Pour marquer l'anniversaire de sa mort, nous dit Mme Mettais-Cartier, un magnifique retable prend place dans la chapelle du manoir de la Vigne, là où la Belle des belles a poussé son dernier soupir. Qui l'a fait entrer dans la maison de plaisance des moines de Jumièges tenue par un fermier ? Le roi  lui-même ? Les exécuteurs testamentaires d'Agnès donnèrent 800 écus d'or à l'abbaye et 22 livres allèrent à la réparation des verrières de la chapelle. Mais cette donation reste muette quant au retable. 
Celui-ci resta en tout cas au manoir de la Vigne plus de trois siècles. Pierre Boutard, bénéficiaire du bail en 1536 et 1548, l'aura donc eu sous les yeux comme André Marescot en 1710 ou encore Mme Leguerchois, la fille du marquis de Quevilly, réincarnation d'Agnès et qui fut inhumée près d'elle. Et combien d'autres...

Un œuvre d'art...


Le retable mesure 94 cm sur 87 et se compose de 24 plaques retraçant la Passion, maintenues entre elles par un réseau de plomb ou d'étain, selon un système qui rappelle la technique du vitrail. Le cadre en bois, à décor renaissant, est peut-être d'origine, mais il a subi une redorure de médiocre qualité.  La progression des scènes se lit de gauche à droite et de bas en haut.

A la Révolution, c'est la veuve de Jacques Danger, Marguerite Decaux qui tient des moines le manoir d'Agnès Sorel. Il est mis en vente le 3 juin 1791 par le district de Caudebec. Le retable fut-il vendu avec les murs ou séparément lors de la dispersion des objets cultuels de l'abbaye de Jumièges ? On sait qu'en 1792, lorsque les curés de la péninsule et ceux des paroisses voisines vinrent s'approvisionner pour orner leur propre église. Celui de La Mailleraye, nous dit Savalle, emporta « des retables ». Celui du Mesnil en faisait-il partie ?

Entre les mains de Hyacynthe Langlois

Toujours est-il qu'on retrouve un jour notre retable entre les mains de Hyacinthe Langlois. Né à Pont-de-l'Arche en 1777, ce fils d'officier royal des eaux et forêts délaisse très vite la carrière des armes à laquelle on le destinait pour se consacrer au dessin. Elève de David, il va devenir en quelque sorte le "reporter-dessinateur" de la commission départementale des Antiquités. Dans sa séance du 29 mars 1823, celle-ci adopte cette délibération : « M. Langlois est chargé de se rendre à Jumièges pour en dessiner les antiquités. » Dès lors, accompagné de sa fille, Espérance, Hyacinthe Langlois sera une figure familière de la péninsule gémétique où il se lie d'amitié avec Charles-Antoine Deshayes, le notaire du cru, archéologue à ses heures. Langlois ne fait pas que dessiner. Il écrit. En 1824, il lit à la Société libre d'émulation de Rouen son essai sur les Enervés de Jumièges qu'il publie l'année suivante. En 1828, année où il prend la direction de l'école de peinture de Rouen, il réalise encore 31 croquis de l'abbaye et illustre aussi la fameuse Histoire de l'abbaye royale de son ami Deshayes qui paraîtra en 1829. Ce livre, il a été entrepris voici plusieurs années. Deshayes y décrit longuement le manoir de la Vigne. S'agissant de l'oratoire, précise-t-il, « il n'offre de remarquable que quelques croisées. »  Pas un mot du rétable. Curieux...

 Dans sa séance du 9 janvier 1834, la commission des Antiquités fit ce compte-rendu : «  M. Auguste Le Prévost donne des détails sur une excursion qu'il a faite à la ferme dite le manoir d'Agnès, au Mesnil-sous-Jumiéges. Il y a visité des bâtiments très curieux, notamment un grenier dont la décoration offre les mêmes peintures que la tour carrée de Tancarville. M. Langlois sera invité à en faire le dessin. La charpente de ce grenier est aussi fort remarquable. Enfin il a trouvé, dans les mêmes bâtiments, une cheminée qui mérite également l'attention des amateurs d'antiquités ; elle est en tuile et dans le goût de la fin du XIVe ou du commencement du XVe siècle. » Nulle allusion au retable encore une fois. Aurait-il échappé à l'œil avisé de Le Prévost ? En tout cas, Langlois est invité à se rendre sur place. Effectivement, le 8 février suivant, nos Antiquaires adoptent cette délibération : « M. Langlois s'engage à livrer à la commission des dessins et une notice sur les peintures du manoir d'Agnès Sorel. »



Alors, est-ce au cours de cette mission, ou plutôt bien avant, que Langlois se rendit maître du fameux retable ? Instigateur de la création du musée des Antiquités de Rouen, il entretenait en effet une importante collection personnelle d'objets d'art. En 1837, dans les jardins de la préfecture de Rouen, 
l'artiste est frappé de la pire infirmité qui soit pour lui : la cécité. Il meurt peu après, laissant deux enfants hériter de son talent, Espérance et Polyclès, mais pas de sa collection. Car son cabinet est mis en vente en 1838 et le retable figure au catalogue sous le N° 386 :

« Un petit et magnifique retable d'autel, en émail dit de Limoges, du commencement du XVIe siècle (sic), ayant servi à décorer l'oratoire du Mesnil-sous-Jumièges, habité par Agnès Sorel, composé d'un cadre de 23 pieds de hauteur sur 2 pieds 4 pouces de largeur, doré, à pilastre, corniches et arabesques en relief et de vingt quatre sujets en émail de 5 pouces sur 4, disposés en amortissement et présentant toutes les scènes de la Passion. La conservation de ce précieux objet ne laisse rien à désirer. »


Dans la famille Baroche
Qui se porte alors acquéreur du retable ? Henry Robert Baroche, avocat, membre de sociétés savantes. Il sera aussi adjoint au maire de Rouen. Fils d'un conseiller à la cour royale, neveu d'un chanoine de la cathédrale, il est aussi gros propriétaire, notamment à Gaillon. En 1861, Baroche présente cette pièce de collection au palais des Consuls, à Rouen, lors de l'exposition d'Art et d'Archéologie.

A cette occasion, Alfred Darcel, alors directeur du musée de Cluny et membre d'une famille établie dans le canton de Duclair, rectifie la notice du catalogue Langlois : le retable n'est pas du XVIe siècle : « Nous croyons pouvoir dire qu'il été peint et encadré vers 1451 ou 1452 et en voici les raisons visibles...



D'abord qui l'a peint ?


« Deux signatures, nous dit Darcel, se trouvent sur ce tableau. Au bas de la robe du Christ est un nom : L. JUILLIN. Et ailleurs, répété deux fois, J.L. Or à l'époque de Charles VII, et à cette époque seulement, deux artistes peintres et orfèvres ont des noms qui correspondent.
Le premier, c'est Le Juilleur, artiste encore peu connu et dont le nom n'a peut-être pas été exactement traduit. Le second, c'est Jacob de Littemont, dont on trouve plusieurs traces à l'époque de 1450. Il était peintre en titre du roi.


A quelle époque ?


« Sous la manche de Pierre, poursuit Darcel, en dessous de J Lit, on peut déchiffrer JUIN et une date guère lisible. Mais, au-dessus, des chiffes sont nettement tracés : M 4 5 11. » Soit 1452. Dans cette partie du tableau, une tête en grisé située près de la signature, semble symboliser l'artiste.


Jacques Coeur, ajoute encore Darcel, fut l'un des exécuteurs testamentaires d'Agnès. On retrouva chez lui cette reconnaissance de dette : « François Le Juilleur, enlumineur, demeurant à Tours, doit à Jacques Coeur par cédule signée de sa main le 11 juillet 1451 : 30 escuz ».

Agnès, estime Darcel, a pu avoir le désir de commander ce tableau pour orner son autel. Mais la mort est venue. Le roi l'aura placé là où sa maîtresse est morte.

Aujourd'hui à Limoges

Depuis 1838, date de sa mise en vente, le retable du Mesnil a manifestement appartenu à la même famille. Celle de M. Baroche. Et ce, jusqu'en 1981, date à laquelle le musée de Limoges en fait l'acquisition. Nous en voulons pour preuve une note du bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin : « L'ancienne propriétaire du retable a aimablement fait le point de tous les membres de sa famille auquel il a successivement appartenu depuis 1838... »

Au musée de Limoges, on estime aujourd'hui à 1520, 1525 la date de sa création. Soit 70, voire 75 ans après la mort d'Agnès. Ce qui paraît quelque peu tardif pour une donation à titre d'hommage posthume envers la première favorite officielle de l'histoire de France.
Plusieurs scènes auraient en effet pour modèles des gravures d'Albrecht Dürer tirées de la "Passion" (1508 - 1512) et de la "Petite Passion" (1510)
Voilà donc qui contredit Mme Mettais-Cartier qui nous affirmait que le retable avait fait son entrée au manoir de la Vigne lors du premier ou second anniversaire du décès de la Dame de Beauté. Voilà qui contredit aussi Alfred Darcel dans ses efforts de datation. Par ailleurs, contrairement à ses espoirs, on n'a pu mettre à ce jour aucun nom sur son créateur. On se borne à l'appeler Le maître du retable de Mesnil sous Jumièges.
Historique de propriété

Henry Robert Baroche est né le 23 mai 1808 à Rouen. Il fut fait chevalier de la Légion d'honneur en 1864. De Clarisse Bourdon, il eut deux filles : Blanche, épouse Billard, et Clarisse, épouse de Louis-Ernest Mettais-Cartier, avocat, un temps juge et maire des Andelys puis sous-préfet d'Yvetot.



Louis-Ernest Mettais-Cartier
C'est à Yvetot que naquit leur fils, Robert Mettais-Cartier, avocat. Son épouse, le 16 mai 1929, fit une communication à la Société des Amis des monuments rouennais avant de publier une notice intitulée Le manoir de Mesnil-soubz-Jumièges. Un long développement concerne le retable et la quatrième de couverture est illustrée d'une reproduction de l'objet qui était manifestement entre ses mains. On comprend en tout cas pourquoi elle s'est intéressée au sujet. Le couple eut postérité dont Geneviève, épouse Giffard.
 En 1991, Mme Pradère offrit au musée de Limoges la plaque isolée d'un retable disparu. Elle présente des analogies troublantes avec celui du Mesnil et la fait supposer du même artiste. Mais qui ? Dans le bulletin du Limousin, Véronique Notin soupire: « La recherche historique n'a pas permis jusqu'à présent de remonter formellement jusqu'à l'origine du retable. Peut-être un document d'archives nous livrera-t-il un jour de plus amples informations et, pourquoi pas, le nom de son auteur.  »
Conclusion: à ce jour, aucun document des archives de Jumiège ne font mention du retable. Seul le catalogue Langlois le dit avoir orné la chapelle du manoir d'Agnès Sorel. Or, sa création serait très postérieure à sa mort. Nous ne désespérons pas, cependant, d'éclaircir un jour la question.

Laurent QUEVILLY.


Sources
Le Manoir de Mesnil soubz Jumièges, Robert Mettais-Cartier, Imprimerie Léon Gy, Rouen, 1928.
Le maître du retable de Mesnil-sous-Jumièges, Véronique Notin, Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, 1991, p. 119.
Procès-verbaux de la commission départementale des Antiquités de la Seine-Inférieure.
Musée de Limoges



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