Qui était ce mystérieux Polonais qui, dans les années 1830, vint trouver refuge au Mesnil. Et qu'est-il devenu. Voilà une belle énigme à résoudre...


Le 13 décembre 1836, dans le Journal de Rouen, Auguste Luchet, chroniqueur de 30 ans, signe un long article particulièrement bien documenté sur Jumièges et dont voici un simple extrait :

« Vous trouverez au Mesnil-sous-Jumiéges — si l'hospitalité française ne l'en a point chassé — un pauvre Polonais qui fut nonce a la diète de Pologne. Aujourd'hui, le malheureux dispute à la faim un reste de vie ténébreuse et glacée, car, pour un Polonais, la patrie, c'est le soleil ! Le Polonais meurt quand on le transplante. Cet homme a tout donné à la Pologne : son titre, son or, son sang et la liberté de ses fils et la tête de son père, faits esclaves ou morts derrière lui... »

De quoi nous parle Auguste Luchet. Du partage de la Pologne entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. Ce qui provoqua l'insurrections de novembre 1830 écrasée en quelques mois.

Littérateur touche-à-tout, Auguste Luchet (1806-1872) fut un fervent républicain condamné à l'exil sous Louis-Philippe pour délit de presse. Il prôna un socialisme mystique qui inspira Jaurès

La victoire de la Russie suscita alors ce que l'on appelle « la grande émigration » des élites, essentiellement vers la France. A l'époque où écrit Luchet, on comptera rapidement 5.000 réfugiés. Beaucoup retrouveront un rang dans la société française. A Paris, un comité national polonais éditera son journal, âme de la diaspora dispersée dans nos départements.

Dès le 2 février 1831, le Journal de Rouen fait sa une sur la création d'un comité de soutien présidé par le général Lafayette. Victor Hugo en fait partie. Le journal encaissera les souscriptions en compagnie de deux notaires. Et elles abondent. Parmil les donateurs : Lenoble, le maire d'Yville... Les Polonais sont considérés comme les Français du nord après leur révolte qui nous rappelle celle de 1830. En août, lors de la distribution des prix aux collège de Rouen, les lauréats refusent de recevoir des livres et demandent que leur valeur soit versée au comité polonais.

L'ordre règne à Varsovie, lithographie de Grandville (1831).

En juin 1832, un groupe de quinze Polonais est de passage à Rouen. Il est reçu triomphalement. Avant de reprendre sa route pour Bourges.

Dans sa correspondance, Flaubert nous parle ainsi des réfugiés polonais de Rouen à l'occasion d'une fête qui en réunit trente à la Pâques de 1837 :

« Le père Langlois et Orlowski (*) ont dîné hier à la maison et ils ont passablement bu, mâqué, blagué. Achille, moi et Bizet sommes invités pour dimanche à aller riboter, fumer et entendre de la musique chez Orlowski. Tous les réfugiés Polonais y seront. Ils sont trente. C'est une fête nationale, tous les dimanches de Pâques il en est ainsi chez l'un d'eux. On mange des saucisses, des boudins, des œufs durs, de la cochonnaille et il n’est permis d’en sortir que saouls et après avoir vomi cinq ou six fois. »

(*) Il s'agit d'Eustache Hyacinthe Langlois, desinateur familier de Jumièges et d'Antoni Olowski, domicilié 13, rue Lecat, était le professeur de piano de Caroline Flaubert, sœur de Gustave, qui habitait la même rue. En 1838, il donnera un concert à Rouen en compagnie de Frédéric Chopin, lui aussi exilé polonais.




On voit mal notre ancien député dans une petite cour-masure. Plutôt dans l'une des belles maisons blotties au pied de l'église, voire au presbytère. Luchet reste malheusement évasif à ce sujet :

« A côté du lieu qu'habite le réfugié de Mesnil-sous-Jumièges sont les ruines foudroyées du manoir d'Agnès sur lesquelles tomba le tonnerre, la nuit que Jean Casimir, roi de Pologne, vint passer à l'abbaye, en 1720, avant d'aller se cloîtrer au monastère de Fécamp. Si vous êtes curieux de rapprochements, voilà de quoi en faire... »

Malheureusement, le recensement de 1836 ne fait apparaître aucun Polonais au Mesnil.

Maintenant, qui était vraiment ce grand de Pologne. Les actes de décès du Mesnil ne garderont aucun nom à consonance polonaise. Or en 1837, année qui suit l'article de Luchet, un certain nombre de réfugiés sont expulsés de France. Parmi eux, le Journal de Rouen cite M. Zwierkowski, député de Pologne, qui "avait été envoyé de Versailles à Rouen"... Le quotidien normand n'en dit pas plus. Mais voilà au moins le nom d'un nonce de la diète de Varsovie et colonel de la garde nationale à cheval. En 1831, Valentin Zwierkowski était secrétaire de la chambre des députés mais, en décembre, on le retrouve à Paris présidant la création d'un comité national pour défendre les intérêts des réfugiés polonais. Il faisait partie des convives de Flaubert en 1837. Il publia aussi à Poitiers des pamphlets contre l'aristrocratie de son pays. Deux tomes sur la guerre russo-polonaise lui sont encore attribués à Paris en 1845.

La venue du roi de Pologne

Puisque Luchet, faute d'informations plus précises, nous invite aux rapprochements, parlons donc de la visite du roi de Pologne en 1720.

Manifestement, Auguste Luchet avait lu L'histoire de l'abbaye de Jumièges de Charles-Antoine Deshayes. On y trouve l'assertion suivante : « Cette abbaye, si souvent visitée par des souverains et des princes, eut l'honneur (en septembre 1720) de recevoir dans son enceinte Jean Casimir, roi de Pologne et de Suède qui, s'étant retiré en France après une abdication volontaire, vint passer dans l'austérité du monastère de Fécamp des jours précieux qu'il eût pu consacrer au bonheur des sujets qui mirent en lui leur confiance et dont il déçut l'espoir. 

« La communauté de Jumièges le reçut aux portes du monastère au son de toutes les cloches. Le prieur lui fit ensuite une harangue et le conduisit ensuite à l'église où il entendit les vêpres ; après quoi, le prieur, le sous-prieur et d'autres religieux le conduisirent à la salle des Hôtes où les officiers lui servirent à souper. Il partit le lendemain.

« Pendant la nuit qu'il passa à Jumièges, le tonnerre tomba sur la grange du Manoir, au Mesnil, qui jadis avait servi de salle à la belle Agnès et causa un dommage de plus de 3.000 livres. »

Un plagiat presque parfait

Deshayes est très précis quant à cette réception. Seulement, il se trompe lourdement sur la date. En septembre 1720, l'ancien roi de Pologne... est mort depuis près de 50 ans ! Reprenant Deshayes à la lettre, plusieurs auteurs, dont Luchet, relateront cette histoire avec la même erreur.

L'explication ? En écrivant son ouvrage, Deshayes s'était contenté de plagier un manuscrit conservé à Jumièges. Car c'est un moine qui relata cette anecdote en écrivant la chronique de l'abbaye. Mais lui, il utilisait la bonne date : 1670

Voici le texte original pillé par Deshayes :

« Vers le commencement du mois de septembre suivant, Jean Casimir, roi de Pologne et de Suède qui s'étoit retiré en France après une abdication volontaire de la couronne vient à Rouen et de là à Jumièges.

« La communauté, en habit de chœur le reçut à la porte du monastère, au son de toutes les cloches.

Jean Casimir, miné par les guerres et la turbulence de son parlement abdiqua en 1668. Il est mort deux ans plus tard à Nevers après son passage à Jumièges.

« Le père prieur lui fit une harangue au même lieu et le roi fut ensuite conduit à l'église où il entendit les vêpres. Lorsqu'elles furent finies, le père prieur, accompagné de son sous-prieur et de quelques religieux de la communauté l'introduisit dans la salle des Hôtes où le souper fut servi par les officiers de sa majesté qui partit le lendemain, fort satisfait du père prieur auquel elle donna de grands témoignages de sa bonté ordinaire.

« La même nuit que le roi de Pologne coucha à Jumièges, le tonnerre tomba sur la grange du Mesnil qui avoit servi de salle à la belle Agnès et causa un dommage de plus de trois mille livres. »

En comparant ces deux textes, on comprend pourquoi Deshayes se fit traiter d'usurpateur par Julien Loth qui publia le manuscrit original de notre moine resté dans les limbes de l'anonymat.

Laurent QUEVILLY.

Pistes de recherche
Le dossier 4 M 671 des Archives de la Seine-Maritime contient des documents sur la surveillance des Polonais réfugiés dans notre région. Rien ne garantit que celui qui vécut au Mesnil y soit. Mais si quelqu'un se sent le courage...