Par Michel THIOLLENT.

« Le Claquevent était un lieu-dit, aux limites assez mal définies, qui s'étendait entre le bord de la Seine, près du bac, et la route Rouen-Le Havre, alors appelée RN 182, au bas de la côte Béchère. L'endroit était desservi par la rue du Bac, longue de 300 mètres et traversé par une voie ferrée conduisant à la centrale EDF, huilerie et savonnerie. Il y avait un ensemble de maisons près du bac, un petit immeuble de deux ou trois étages, nommé "Hôtel Carré", des baraquements où des familles vivaient à titre provisoire à l'époque de la reconstruction dans l'après-guerre, et, à l'angle de la rue du Bac et de la grand'route, une ferme et divers bâtiments : grange, écurie... 

"Entre la voie ferrée et la rue du Bac, plusieurs familles avaient de grands jardins potagers. Des vergers s'élevaient en bord de Seine, à l´amont du bac, du côté de la maison de la famille Bacon, et à l´aval de la savonnerie, du côté de la maison de Monsieur Delestré. Ces vergers produisaient énormément de fruits : cerises, prunes, poires, pommes... Ils ont été peu à peu abandonnés, laissés aux merles, pies et corneilles.

"Au passage des bateaux sur la Seine, on notait les Shiaffino, blancs et noirs, les Chargeurs Réunis... Certaines péniches connues avisaient par un coup de corne. Comme la famille Dosse, ou Dausse... 



La ferme et une partie du verger en 1954. Sur la carte postale aérienne qui date probablement de 1958, on voit au loin que le remblai est déjà très proche de la maison, qui a été finalement détruite en 1959.




La maison de la ferme était habitée par la famille Bénard dès la fin du XIXe siècle et par la famille Thiollent à partir des années 30. On dit que cette maison avait été, au XIXe siècle, un relais pour diligences sur la route Rouen-Le Havre et qu'elle portait le nom de "Manoir du Claquevent". Elle servait de restaurant et bistrot. Des écuries abritaient les chevaux, tout près d'une forge. Les voyageurs qui voulaient se reposer pouvaient s'héberger à l'Hôtel Carré.

Avant les travaux de remblayage effectués par les bulldozers de l'entreprise Razel, la maison de la ferme du Claquevent disposait d'un grand jardin potager et d'un verger assez étendu, à l'extrémité duquel il existait une mare. L'évocation de celle-ci rappelle les coassements de grenouilles, les soirs d'été, les passages de canards sauvages, à l'automne, et le patinage sur la glace, certains jours d'hiver. Au début des années 50, au bord de la Seine, on pouvait encore pêcher des gardons et des anguilles plus ou moins comestibles. Recette: "anguille au beurre noir".

« L’un d’eux perdit la vie…»


 Au début des années 50, on pouvait encore voir des traces de la guerre : cratères de bombe dans lesquels on passait en vélo, sorte de "tout terrain", éclats d´obus dans la vase au bord de la Seine, caisses de munitions vides, en bois ou en métal de couleur kaki, avec des inscriptions en allemand. On pouvait même trouver de vraies balles de fusil. Je me souviens qu´un jour, un camion-grue est venu récupérer au Claquevent un morceau de tank et que, malgré leur curiosité naturelle, les enfants ont dû rester enfermés à la maison durant l´opération, en raison des risques.

« Détruit entre 1956 et 1959»


Au cours des travaux de l´EDF, il y eut un moment, vers 1955, où des ouvriers utilisaient de la dynamite près de la falaise. L´un d´eux perdit la vie à cause d´un retard d´explosion. Parmi les habitants du quartier, je me souviens (parfois de manière fort imprécise) des familles Piot, Montagner, Chéron, Vian, Bréard, Carpentier, Zouaoua, Schmidt, Decaux, Bideau, Dekester, Saudrais. Il y avait aussi une famille Biard, l'une des premières à quitter le lieu. Tout ce quartier a été progressivement détruit entre 1956 et 1959 en fonction des travaux de la centrale EDF : terre-plein, pylônes, transformateurs... »

Souvenirs de la ferme du Claquevent...


Avril 2009

Dans les années 50, la ferme du Claquevent comprenait une maison principale, en pierre de taille, une bâtisse à colombages, avec torchis et toit de chaume, abritant une écurie, une grange à foin et paille, une étable pour une demi-douzaine de vaches et génisses. D’autres constructions en bois, couvertes de tôles galvanisées, servaient de porcherie, bergerie, poulailler, pigeonnier et clapiers. Dans la basse-cour cohabitaient de nombreuses espèces: poules pondeuses, coq, oies, canards, dindes et dindons, cayottes, coq cayen, pintades, lapins et pigeons, etc. Quatre chiens montaient la garde: Jim, Pataud, Bouboule et Rita.

Devant la maison, un jardin fleuri attirait l’attention des visiteurs. Ses plates-bandes étaient couvertes d’une grande variété de plantes, dont la floraison s’échelonnait du printemps à l’automne: crocus, jonquilles, narcisses, primevères, iris, tulipes, jacinthes, pâquerettes, anémones, marguerites, myosotis, lys, pensées, violettes, soucis, capucines, gueules de loup, bégonias, dahlias de toutes les couleurs, glaïeuls, pois de senteur, giroflées, fuchsias, géraniums, flox, roses, pétunias, azalées, œillets, œillets de poète, œillets d’Inde, campanules, hortensias, rhododendrons, chrysanthèmes. Au printemps, le lilas et, un peu plus tard, le seringa embaumaient tout l’espace. 


Sur la photo de la grange, celui qui est à gauche dans la corbeille, c'est moi; au centre, Mauduit (j'ai oublié son prénom) qui habitait près du bac; à droite, c'est Rémi Morice qui habitait dans la cité près de la savonnerie et qui, plus tard, a longtemps travaillé à l'huilerie.


Plus loin, par une allée de terre, on accédait au jardin potager où s’alignaient des rangées de laitues, scaroles, choux, carottes, choux de Bruxelles, petits pois, radis, haricots, haricots à rames, gourganes, navets, poireaux, pommes de terre, rutabagas, salsifis, oignons, échalotes, ail, ciboulette, citrouilles, concombres, tomates. Au fond du jardin, il y avait un massif couvert de persil, thym, avec près de la clôture, des fraisiers, de la rhubarbe et une haie de groseilliers et cassis. Le tout était entouré de haies de troènes, aubépine, coudriers, buis, églantiers ou autres arbustes, qui abritaient des nids d´oiseaux. Dans le verger, avant d’être engloutis sous le remblai des travaux de l’EDF, fleurissaient les pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers. Près d’une rocaille, à l’entrée du jardin, poussait une vigne, dont les raisins blancs avaient du mal à mûrir à l’automne. Tant pis, on les mangeait verts.

Au milieu de tant de verdure, de fleurs et d’arbres, on pouvait observer une faune diversifiée: moineaux, mésanges, rouge-gorge, bouvreuils, pinsons, bergeronnettes, merles, grives, pies, etc. Dans le ciel, les corneilles, les mouettes évoluaient en cercles, parfois, une buse planait à plus haute altitude. En été, quand les hirondelles volaient très bas, on disait qu’il allait pleuvoir. De la forêt du Trait-Maulévrier, toute proche, on pouvait entendre le cri des geais et le chant du coucou.

Au fond du verger, une mare entourée de saules abritait tout un monde de grenouilles, de têtards, de crapauds, de limaces, de libellules, de poules d´eau, qui se cachaient dans les joncs. Les canards de la basse-cour allaient tous les jours s´y promener, en file indienne. À l´automne, des canards sauvages venaient se poser sur la mare. Un jour, on a même aperçu un héron au long bec, comme sorti d´une fable de La Fontaine.

Sous les toitures, les hirondelles faisaient leurs nids. Dans des cages et volières, s´entassaient des bengalis, des perruches, des sereins, des tourterelles, des colombes...

L´ambiance sonore du Claquevent était un concert de gazouillis d´oiseaux, hénissements, grognements, bêlements, meuglements du bétail, caquetages et cocoricos de la basse-cour, roucoulements des pigeons et tourterelles, aboiements des chiens, croassements des corbeaux, coassements des grenouilles, les nuits d´été. Il y avait aussi la ponctuation de la sirène de la centrale électrique, et, de manière plus sourde, les sirènes de navires, surtout par temps de brouillard.

Dans la cour de la ferme, on pouvait rencontrer beaucoup de plantes sauvages: par exemple, des touffes d´orties, très piquantes, au milieu desquelles les dindes pondaient leurs œufs; des plantes cueillies pour le manger à lapins : liserons, plantains, queues de rat, pissenlits, carottes sauvages, plantes grasses; et d´autres plantes encore : pâquerettes, boutons d´or, cigüe, orties blanches, sauges, joncs, chiendent, trèfles, dont certains étaient à quatre feuilles, etc. Sous l’herbe, vivait tout un monde: taupes, orvets, musaraignes et mulots. Ces derniers faisaient le festin des chattes et matous du lieu-dit.


Les vaches paissaient paisiblement sous les arbres et aussi dans des champs situés en haut de la côte Béchère, derrière la savonnerie. Dans les champs qui longeaient la forêt, du côté de la route de Sainte-Marguerite, on plantait des betteraves, on semait du blé, de l’orge ou du seigle. Le blé était coupé avec la faucheuse-lieuse d’un autre agriculteur et mis en villottes. À la pause, on mangeait des casse-croûte au fromage ou au saucisson, et buvait du cidre frais maintenu à l’ombre. On louait les services d’une batteuse, mise en mouvement par la longue courroie d’un tracteur. Des voisins aidaient à la moisson et l’on obtenait parfois une vingtaine de quintaux de grain. Les balles de paille étaient emmagasinées dans la grange et les greniers.

Le matériel agricole utilisé datait d’avant-guerre: charrue à traction animale, herse, tombereau, charrettes, colliers, harnais, rennes, selles et autres équipements pour l’attelage des chevaux. On trouvait aussi: écrémeuse à manivelle, baratte en bois, machine à couper les betteraves, également à manivelle, râteaux à foin, râtelle, faucheuse à foin de la marque John Deere, dont un rayon de l’une des roues en fonte manquait, pour avoir été cassé par un éclat d’obus, dans un champ de l’autre côté de la voûte. Certaines années, avec l’autorisation de l’USY, cette faucheuse était utilisée pour faire les foins sur le terrain du stade de football.

Dans la ferme et ses dépendances, comme outils de travail, il y avait des faux, une faucille, des pioches, des pelles, des fourches, un croc à fumier, un fléau, des bêches, des rabots, des binettes, des râteaux, un sécateur. Dans l’atelier, on trouvait un établi avec un gros étau à mords de plomb, des marteaux, des burins, des pointeaux, des tamponnoirs, un arrache-clous, une masse, des cisailles, des pinces, des tenailles, une forge, une enclume, un fer à souder, des limes, des râpes, des broches, un pied à coulisse, une scie à métaux, une scie circulaire, des égoïnes, un passant, des haches, des serpes, une herminette, des chignoles, des vrilles, un vilebrequin, des mèches, des forets, des tarauds, des tarières, une meule à eau, une meule-émeri, une varlope, des rabots et ciseaux à bois, des maillets, des équerres, des clés anglaises, une grosse clé à molette, des tournevis, un fil à plomb, des échelles, un niveau, des truelles, des seaux, etc. On trouvait également des caisses remplies de clous, de boulons et rivets, de toutes dimensions.

En raison du feu bactérien, les fruits, tachés, devenaient de plus en plus rachitiques. Les pommiers n’obtenant pas un fort rendement, il fallait donc acheter des quintaux de pommes pour produire le cidre de l’année. Pour le brassage, on louait les services d’un pressoir en bois, substitué un peu plus tard par un pressoir mécanique installé sur un camion.

L’activité de la ferme servait surtout à alimenter la famille, relativement nombreuse, satisfaisant ses besoins en volailles, lait, beurre, légumes, terrines de pâté, pots de confiture, etc. Une partie du lait et du grain récolté, ainsi que les veaux et les porcs étaient vendus, constituant un revenu additionnel au salaire du chef de famille.


La famille n’était pas propriétaire des terres. D’environ quatre hectares, elles appartenaient principalement à l’EDF et étaient louées. L’exploitation était de taille insuffisante pour se moderniser. Dans l’après-guerre, les autres agriculteurs du village avaient acquis des tracteurs et des machines, qui restèrent inaccessibles au Claquevent. La ferme a longtemps résisté à la tendance déclinante de l’agriculture traditionnelle. La construction de la dernière tranche de la centrale occasionna le déplacement des installations de la ferme.

Les années 50 ont été une époque de transition entre un mode de vie rural, ancien, antérieur à la guerre, et la modernité qui arrivait, battant à notre porte, bouleversant nos habitudes, en détruisant nos vieilles constructions et remblayant nos vergers et jardins à coups de bulldozers. La centrale électrique, pour le développement de laquelle il fallait tout sacrifier, aujourd’hui n’existe plus, mais elle a laissé place à une zone industrielle. On peut imaginer que, s’il avait survécu à ce type de “progrès”, le lieu-dit du Claquevent pourrait être, maintenant, un attractif lieu écotouristique, où les passagers du bac s’arrêteraient pour boire un coup à la buvette, ou pour déguster des produits de la ferme au “Manoir du Claquevent”, point de rencontre privilégié sur un itinéraire du Parc naturel régional...


Photo prise à l'automne 1998, au lieu-dit du Claquevent, près du carrefour de l'ancienne rue du Bac et de la route Rouen-Le Havre. En comparaison avec les photos des années 50, on peut observer que les pylônes existent toujours et que la forêt s'est rapprochée.


Résurrection ! Le 16 juillet 1989, lors du passage des Voiles de la Liberté, on édifia à Claquevent un bar à l'enseigne du Café du Passage. Hjoerdis Chéron et sa fille Jacqueline reprirent alors du service...

L'établissement fut tenu par Pascaline Mauger, épouse Pierre Delphin Chéron, jusqu'en 1909, puis par Julia Chéron, épouse Mainberte, de 1909 à 1919, enfin par Marie Chéron et sa fille Hjoerdis, de 1919 à 1955.